Textile en Hauts-de-France : la filière se donne les moyens de renaître

Du jamais vu depuis des lustres. En un an, coup sur coup, plusieurs implantations d'usines textiles ont été annoncées dans l'ex-Nord-Pas-de-Calais. Soutenus par une demande forte et accompagnés par le plan de relance, les industriels ont ou vont investir près de 44 millions d'euros en Hauts-de-France. Les maîtres-mots pour faire perdurer cet élan : miser sur la compétitivité, produire à la demande et surtout jouer sur le collectif.

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(Crédits : GD)

« Je dis toujours à mes étudiants, le textile est un métier d'avenir car cette industrie va revenir en Europe », confie le président-directeur général adjoint de Dickson-Constant. A la tête de cette marque référence des textiles techniques, installée à Wasquehal près de Lille, Eugène Deleplanque prêche cette bonne parole au sein de la prestigieuse ENSAIT, l'École nationale supérieure des arts et industries textiles, la plus grande d'Europe.

« J'en suis persuadé pour une raison très simple : le textile a besoin désormais de réactivité, d'être proche de ses clients et aussi d'acheter dans la même devise dans laquelle on vend. On travaille comme des fous durant des mois pour obtenir 1 à 2% de productivité... que l'on va perdre en quelques jours avec les taux de change ». La crise sanitaire a accéléré la prise de conscience d'une dépendance au marché chinois, d'autant plus facile dans un contexte où le prix du transport maritime a flambé ces derniers mois.

Produire du fil, du jean et du tissu

La filiale du groupe américain Dickson Constant va justement investir 50 millions d'euros dans une nouvelle usine de production de 15.000 m2, à Hordain près de Valenciennes. Près de 100 personnes seront recrutées dans cette aventure, qui devrait compter à terme quelque 200 collaborateurs.

Autre annonce d'envergure, six enseignes textiles du groupe Mulliez (Bizzbee, Grain de Malice, Jules, Pimkie, Orsay et RougeGorge, désormais réunis sous la bannière de FashionCube, ex-Happychic) investissent également 3,5 millions d'euros dans un nouveau site de fabrication de jeans à Neuville-en-Ferrain, près de Tourcoing. La production doit démarrer d'ici la fin de l'année, avec 105 emplois annoncés. 410.000 unités seront prévues par an d'ici à 2024, soit un peu moins de 6% des volumes commercialisées par toutes les enseignes. Même avec du textile ne provenant pas de la région, c'est un bon début.

De son côté, Textile de la Thiérache (groupe UTT Yarns-Union Textile de Tourcoing) est l'une des dernières filatures fibres longues en France. Spécialisée notamment dans les fils techniques résistants au feu ou au coupure, elle possède une filature à Trelon, dans l'Avesnois et une teinturerie à Tourcoing. Son projet Refil'On vise à créer, moyennant deux millions d'euros, une unité industrielle unique en France afin de produire des fils avec des ressources locales, à savoir des déchets textiles multi matières (provenant de déchets de production ou de vêtements usagés).

De plus, Safilin (30 millions d'euros de chiffre d'affaires, 200 salariés) va lui aussi ouvrir une filature de lin haut de gamme, à Sailly-sur-la-Lys près de Béthune, en complément de sa production polonaise. L'investissement avoisine les 6 millions d'euros, pour produire 350 tonnes par an (sur une production totale de 4.000 tonnes). Près de 50 emplois devraient être créés d'ici la première commercialisation en juin prochain.

Grâce à l'écosystème dans la région

« Nous avons bénéficié d'un alignement des planètes : une forte demande pour une production locale et responsable et cette aide de 800.000 euros, dans le cadre du plan de relance Résilience, comme intrants stratégiques pour l'industrie », constate Alix Pollet, directrice des marques du groupe. Qui tient à ajouter : « Ce projet n'a d'ailleurs été possible que parce qu'il reste un écosystème dans la région, notamment le peignage et le blanchiment et que parce que nous avons décidé de travailler tous ensemble ».

Il faut en effet se souvenir que l'implantation de la nouvelle unité de production de Dickson-Constant avait bien failli atterrir au Portugal ! « Nous ne sommes pas dans une relocalisation mais une localisation : on avait le choix d'aller ailleurs et on a décidé de ne pas le faire », rappelle Eugène Deleplanque.

Indéniablement, les industriels se sont donc mobilisés. « Cela fait plus de vingt ans qu'il n'y a pas eu autant de projets d'implantations, et surtout autant d'investissements, dont beaucoup ont été accélérés par les plans de relance », résume Stéphane Vérin, secrétaire général adjoint d'EuraMaterials, qui compte 180 entreprises adhérentes.

Les investissements s'élèvent à 44 millions d'euros

Ce pôle de compétitivité, issu de la fusion de Matikem pour les matériaux innovants et d'Up-Tex pour le textile, a accompagné une trentaine de projets depuis novembre 2020, dont 26 portant uniquement sur la filière textile. EuraMaterials évalue ces investissements à plus de 44 millions d'euros. L'UITH (Union des Industries Textiles & Habillement Nord), le syndicat patronal, a recensé 15 projets labellisés France Relance dans la région.

A Hazebrouck, l'entreprise familiale Lener Cordier à Hazebrouck (90 salariés, 16 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2020), produisait jusqu'à présent en Ukraine. Elle vient de lancer la marque Mout-Mout, ligne de vêtements qualitatif en laine naturelle made in Italie et 100% produit en France. Pour l'aider à réimplanter cette activité, Alain Griset, ministre des petites et moyennes entreprises (PME) a officialisé, lors d'une visite début septembre, une aide de 300.000 euros dans le cadre du Plan de relance. Une autre collection sera notamment commercialisée par les magasins Carroll.

« Quand on a repris Lemahieu, qui fabrique des sous-vêtements en maille depuis 1947, nous avions une volonté farouche d'ancrer la production sur le territoire, en respectant nos valeurs de responsabilité économique, sociale et environnementale », commente Loïc Baert qui racheté la bonneterie en 2018 avec Martin Breuvart, aux côtés de Finorpa. L'unité de production de 10.000 m2 à Saint-André-lez-Lille intègre le tricotage, la confection et même la broderie.

Tous les maillons encore existants

L'entreprise a vu son chiffre d'affaires bondir de 5,6 millions en 2018 à 8 millions en 2020, en misant sur le "made in France" pour des marques comme Le Slip Français, l'un de ses principaux clients. Lemahieu est passé de 80 à 130 salariés, en incluant des départs à la retraite. « Nous devons faire face à une demande assez extraordinaire chaque jour des entreprises, notamment des enseignes de la grande distribution. Ce sont les valeurs de l'entreprise qui amène les donneurs d'ordre à vouloir travailler avec nous. Si on ne serre pas les coudes dans la filière, nous risquons de ne pas savoir répondre à la demande », conclut l'associé.

« La région dispose également d'une chance incroyable », poursuit Stéphane Vérin d'Euramaterials. « Nous avons gardé quasiment tous les maillons de la chaine de production du tissu (certes moins nombreux qu'avant). Rappelons que le savoir-faire historique de la région, c'est de produire du fil, du tissu et des étoffes. » Par exemple, Peignage Dumortier est le dernier peignage français, né à Tourcoing en 1896. Repris par Cédric Auplat en 2018, l'entreprise (4,1 millions d'euros de chiffre d'affaires et 58 salariés), nettoie et transforme près de 4.000 tonnes de matières naturelles ou synthétique par an en ruban prêts à être filés par d'autres industriels.

Peignage Dumortier travaille à 90% à l'export. « Nous rêvons de faire plus de chiffre d'affaires en France mais pour cela, nous avons besoin que toute la chaine de valeur de la fabrication textile se réinvente », analyse Cédric Auplat, qui va investir 3,6 millions dans la modernisation de son outil industriel, aidé également par le projet Relance Résilience, intrants stratégiques. « Nous n'avons de toute façon pas le choix : avec les coûts de masse salariale en France (NDLR : plus importants que dans les pays à bas coût de main d'œuvre), notre solution c'est d'être plus performant, ce qui peut amener à faire baisser nos coûts de revient et donc notre prix de vente ».

Reste à savoir comment les distributeurs, et plus largement tous les maillons de la chaine, vont répercuter cette différence... En aval, en tout cas, la filière de la conception et de l'habillement, aussi se mobilise, en devenant plus agile. Déjà depuis 2018, l'association Fashion Green Hub, regroupant 250 entreprises du textile, proposait un atelier mutualisé, baptisé Le Plateau fertile à Roubaix, où des petites séries peuvent être produites. Ici, des chutes permettent de customiser des fins de série, pour des enseignes comme Jules, Promod, Kiabi, Camaïeu, Cyrillus, La Redoute ou encore Petit Bateau.

Agilité de mise en aval

« Fashion Green Hub avait initié un atelier de réflexion sur la mode à la demande pour que les produits correspondent aux besoins du consommateur : cela a débouché sur la mise en place de l'Atelier agile, qui permet de passer de l'idée au produit en sept jours  », explique Guillaume Aelion, ingénieur, à l'initiative de l'Atelier Agile, qui regroupe la bonneterie Lemahieu, Les Tissages de Charlieu (basés dans le Loire-et-Cher) et les distributeurs BlanchePorte et IdGroup (marques Okaïdi, Obaïbi et Oxybul).

Concrètement, une machine imprime les rouleaux de tissus, puis les modèles vont être découpés afin de former des kits, prêts à être assemblés. Ce démonstrateur pourrait ainsi être le premier d'une longue lignée, à l'origine d'un futur réseau national dédié aux productions à la demande de proximité. Le projet a reçu un financement de 600.000 euros apporté par le programme d'investissements d'avenir (PIA), avec le soutien du conseil régional, la Métropole européenne de Lille (MEL), la ville de Roubaix, l'ADEME et Defi (organisme de soutien à la filière mode).

« L'ensemble des acteurs évoluent vers ce modèle de la mode à la demande », conclut Guillaume Aelion. Typiquement, la bonneterie Lemahieu veut rompre avec les habitudes de stocker des produits pour les écouler le plus vite possible. « Nous produisons de plus en plus à la demande et sur des petites séries, ce qui implique de changer nos méthodes de production », confirme Loïc Baert, qui compte justement investir dans l'impression numérique.

Jouer collectif

D'autre part, sous l'impulsion de l'Union des Industries Textiles & Habillement Nord, filateurs, tisseurs, recycleurs, tricoteurs, ennoblisseurs, confectionneurs vont unir leurs forces autour d'une marque commune, baptisée la Textile Valley. Objectifs : sensibiliser les acheteurs, partager les bonnes pratiques, attirer les talents et organiser la formation (car il faut en moyenne deux ans pour former une couturière), bref la jouer « collectif ». Un effet qui peut jouer à plein d'autant que la région compte 450 entreprises dans le secteur, qui représentent 13.500 emplois directs.

« Nous disposons d'un écosystème très concentré géographiquement sur ce l'on appelle le versant Nord-Est, à savoir Roubaix-Tourcoing mais beaucoup d'entreprises du textile vont parfois chercher bien loin ce qui peut être produit à proximité », justifie Olivier Ducatillion, président de l'UITH Nord et PDG de l'entreprise textile de tissage de lin Lemaître-Demeestere. Sont également associés à la démarche tous les centres de recherche, les incubateurs, les experts comme le CETI (Centre européen des textiles innovants) ainsi que les organismes de formation comme Informa, Esmod ou encore l'ENSAIT. Cette même école où les enseignants affirment que le textile est un métier d'avenir.

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