Periscope, réseau social révolutionnaire pourri par les polémiques

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Comme Twitter l'a été pour les révolutions arabes, en 2011, Periscope incarne une disruption dans la manière d'informer et de recevoir l'information.
Comme Twitter l'a été pour les révolutions arabes, en 2011, Periscope incarne une disruption dans la manière d'informer et de recevoir l'information. (Crédits : Periscope)
Du scandale Serge Aurier au suicide en direct d’une francilienne de 19 ans, en passant par l’agression d’un jeune Bordelais, l’application Periscope bâtit sa notoriété sur des polémiques. Bien loin de ses nobles ambitions originelles. Mais si ces scandales contribuent à le faire connaître, ils amoindrissent sa portée profondément innovante. Explications.

"A quand un attentat terroriste sur Periscope ?". Le titre, délibérément provoc', d'un article du site Rue89, a le mérite de poser clairement le péril qui guette Periscope. Car cette application de vidéo en direct, qui a fêté le 26 mars son premier anniversaire, est depuis quelques mois le théâtre virtuel d'une succession de scandales et de drames de plus en plus inquiétants.

Jusqu'au suicide en direct, mardi 10 mai, d'une jeune fille de 19 ans. Toute l'après-midi, la francilienne avait averti ses followers, qui peuvent commenter en direct les vidéos, qu'elle allait faire quelque chose de "choquant" pour "faire passer un message à un mec", qui aurait abusé d'elle. "Tant qu'on ne tape pas dans la provoc', les gens ne comprennent pas", expliquait-elle, volontairement évasive. Elle s'est finalement jetée sous une rame du RER C en gare d'Egly, dans l'Essonne.

Serge Aurier, le père des polémiques

Cet événement est le point d'orgue d'une série de polémiques qui se succèdent depuis quelques mois. Le cycle du "bad buzz" débute le 13 février dernier, lorsque le footballeur Serge Aurier, en plein "live" suivi par 4.000 fans, qualifie son entraîneur Laurent Blanc de "fiotte". Ses propos font le tour des médias, relancent le débat sur l'homophobie et valent à l'intéressé une mise à l'écart temporaire de son équipe.

En coulisses, Periscope, qui appartient à Twitter, se frotte certainement les mains: ce scandale inespéré propulse l'application, jusqu'alors très confidentielle, sur le devant de la scène. Avec de nombreux téléchargements à la clé. "La France est désormais l'un de nos plus gros pays, ce qui n'était pas le cas il y a encore quelques semaines", se félicite, début mars, Kayvon Beykpour, le cofondateur du réseau social. Une déclaration interprétée comme un remerciement déguisé au footballeur.

Multiplication des actes graves

Problème : depuis, les polémiques s'enchaînent à un rythme soutenu, avec des conséquences parfois très graves. Le 17 février, quatre jeunes hommes de Limoges filment leur cambriolage d'un gymnase. Le 20 février, un détenu de la prison de Béziers diffuse son quotidien depuis sa cellule, alors que les téléphones sont interdits en prison. Sa peine est rallongée de six mois.

Le 1er mars, l'Elysée décide d'expérimenter ce nouveau vecteur de démocratie participative en retransmettant en direct une visite de François Hollande auprès des salariés de Showroomprivé, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Mais les internautes se lâchent tellement dans les commentaires que le service communication de l'Elysée, débordé, stoppe le direct au bout de 23 minutes.

Puis vient la violence. Après les dérapages verbaux, le 13 mars, d'un supporter auxerrois contre ceux de l'AJ Ajaccio, des salariés d'une boutique SFR mettent en scène, le 31 mars, la destruction du smartphone d'un client qui leur "casse les couilles". Ils ont été renvoyés. Mais ce genre d'initiatives, relayées par les médias, pousse certains utilisateurs à vouloir provoquer le buzz à tout prix. Le 23 avril, deux adolescents bordelais de 15 et 16 ans décident de choisir au hasard un passant dans la rue pour le tabasser en direct et affoler les compteurs de vues de l'application. Une dérive qui fait écho à l'irresponsabilité d'une jeune américaine, qui a filmé le viol de son amie à la place de lui porter secours, en février dernier, car elle se serait "laissée emporter" par le succès de sa vidéo.

Pourtant, Periscope est une application révolutionnaire

Ces actes heureusement isolés tendent néanmoins à devenir la marque de fabrique de Periscope, qui diffuse l'équivalent de 110 années de vidéos chaque jour (plus de 10 millions de comptes ont été créés depuis son lancement).

Pourtant, Periscope est bel et bien une application révolutionnaire, comme l'était Twitter avant elle.

En proposant de l'information à chaud, en direct vidéo et visible partout dans le monde, Periscope apparaît comme un prolongement de Twitter. En phase avec l'importance croissance que prend la vidéo sur Internet, portée par la démocratisation des smartphones.

Abolir les frontières, encourager le partage, repousser les limites de la connaissance: telle est l'ambition originelle de Periscope. "Et si vous pouviez littéralement voir ce que voit un manifestant en Ukraine ? Regarder le lever du soleil depuis une montgolfière en Cappadoce ? Une photo vaut mille mots, mais la vidéo en direct peut littéralement vous transporter quelque part, comme si vous y étiez", explique l'application.

Journalisme citoyen, partage, vecteur de communication pour artistes et marques

Comme Twitter l'a été pour les révolutions arabes, en 2011, Periscope incarne une disruption dans la manière de donner et de recevoir l'information. De nombreux journalistes l'utilisent pour diffuser leurs reportages (Mashable, qui vient de se lancer en France, s'en fait une spécialité). Pour le public, témoigner d'un événement extraordinaire (scène de guerre, manifestation...) ou simplement digne d'intérêt, devient plus impactant. Quelques heures après le lancement de l'application, le 26 mars 2015, des internautes ont retransmis en temps réel un incendie spectaculaire à New York, donnant des images aux chaînes de télévision pas encore sur les lieux.

Plus anecdotique, les médias peuvent profiter de Periscope pour développer leur relation avec le public. Nikos Aliagas, le présentateur de l'émission de TF1 The Voice, a ainsi plusieurs fois profité des coupures publicitaires pour emmener les internautes dans les coulisses du télé-crochet.

Periscope est aussi un fantastique instrument de découverte et de solidarité. Partager une recette de cuisine avec un interlocuteur au bout du monde, visiter les rues de Sydney, de Tokyo ou de Buenos Aires comme si on était...

Pour les marques, les artistes, les politiques et les institutions, l'application se transforme en un nouveau vecteur de communication. De nombreux artistes en quête de notoriété se produisent devant les internautes, parfois en chantant les chansons qu'ils demandent. L'Opéra de Paris a retransmis en direct certaines répétitions. A l'approche de l'élection présidentielle de 2017, les "live" avec les candidats à la primaire ou à l'Elysée devraient se multiplier... à moins que l'expérience de François Hollande ait refroidi les ardeurs des plus téméraires. Les marques, elles, peuvent y organiser des "coups". Le Guide Michelin, par exemple, a dévoilé ses nouveaux restaurants 3 étoiles en direct.

Des améliorations nécessaires

Periscope a encore du chemin à faire pour être reconnu pour ses qualités plutôt que pour ses polémiques, dont il profite par ailleurs pour gagner de nouveaux utilisateurs. D'où son silence assourdissant après les scandales, le service se contentant de supprimer les vidéos les plus graves et de renvoyer aux conditions d'utilisation. Celles-ci stipulent que chaque utilisateur est le seul responsable de ses contenus, et interdisent la diffusion de vidéos à caractère sexuel, violent et révélant des pratiques illégales.

Les équipes derrière Periscope doivent aussi travailler pour rendre l'application plus intéressante, plus facile à utiliser, et sélectionner le contenu pertinent plutôt que les innombrables vidéos d'anonymes qui s'ennuient. Des réformes indispensable pour améliorer la fidélité des utilisateurs, l'un des objectifs de l'application face à la concurrence de Facebook Live.

Cette semaine, ses dirigeants ont donc annoncé trois améliorations. Les vidéos, qui s'effaçaient au bout de 24 heures, seront désormais sauvegardées par défaut. Dans "quelques semaines", un moteur de recherche sera ajouté pour trouver des vidéos par thème, ce qui devrait augmenter nettement l'intérêt de l'application, aujourd'hui bordélique. Enfin, Periscope a signé un partenariat avec la marque de drones DJI, pour diffuser en direct les images filmées dans les airs.

Twitter, à qui appartient Periscope, travaille également sur un algorithme fonctionnant grâce à l'intelligence artificielle, pour analyser en temps réel le contenu des vidéos. L'objectif : mieux les indexer pour faire émerger les vidéos les plus intéressantes... et, il faut l'espérer, laisser moins de place aux plus dérangeantes et aux plus dangereuses.

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Commentaires
a écrit le 16/05/2016 à 9:48 :
Facebook, Twitter et Periscope ne sont pas responsables du contenu qui transite par leurs plateformes, et, dans le cas de FB et Twitter, font leur possible pour supprimer tout ce qui est incitation à la haine, propagande djihadiste etc.
Facebook Twitter et Periscope sont révolutionnaires. Si les gens sont des idiots, ce n'est pas de leur faute.
a écrit le 14/05/2016 à 17:39 :
"application révolutionnaire" ? plutôt une ânerie de plus dont on voit les résultats. Ses concepteurs ont certainement bonne conscience. Prêts à tout pour le fric. Notre société est vraiment mal "barrée".
a écrit le 14/05/2016 à 11:37 :
Encourager le voyeurisme (Périscope) ou les commérages (Twitter), un progrès révolutionnaire ..., c'est une opinion. La vie moderne va trop vite, elle a déjà tendance à empêcher les gens de réfléchir avant de parler ou d'agir, il faut éviter ce travers et pas l'encourager. Surtout que la culture médiatique est assez évoluée pour avoir appris qu'une image choque plus que des mots mais n'est pas plus "vraie" loin de là.
Une image renvoie son lecteur à ses propres expériences, un texte peut lui apporter un éclairage nouveau et donc le faire évoluer.
Promouvoir à la fois, le développement durable, le yoga... et ces applications en temps réel, c'est étrange.
a écrit le 14/05/2016 à 11:24 :
Et que dire de Fb, Twt qui servent de plateforme au djihadisme?!
Ces reseaux sociaux qui réalisent des milliards de $ de bénéfices sans maîtriser leur contenu...

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