Snapchat : les enjeux d’une introduction en Bourse historique

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Le réseau social Snapchat entre en Bourse et va lever 2,4 milliards de dollars. Le prix de l'action a été fixé à 17 dollars, ce qui valorise la compagnie basée à Los Angeles à hauteur de 24 milliards de dollars.
Le réseau social Snapchat entre en Bourse et va lever 2,4 milliards de dollars. Le prix de l'action a été fixé à 17 dollars, ce qui valorise la compagnie basée à Los Angeles à hauteur de 24 milliards de dollars. (Crédits : Reuters)
Le réseau social des Millennials entre enfin en Bourse sur le New York Stock Exchange. Son entrée en Bourse est historique à plus d’un titre et va donner le ton pour le reste de l’année dans la tech américaine.

C'est le grand jour pour Snapchat. Le réseau social de l'éphémère, connu pour ses messages qui s'effacent quasi-instantanément et ses filtres délirants en réalité augmentée, se lance enfin sur les marchés. Contrairement à la plupart de ses compères de la tech (dont Facebook, Google ou Amazon), l'entreprise créée en septembre 2011 par Evan Spiegel et Bobby Murphy a choisi le New York Stock Exchange plutôt que le Nasdaq, qui est pourtant considérée comme une destination évidente pour les entreprises du secteur technologique.

Les regards du monde entier seront portés sur cette introduction historique, qui permettra à la startup de lever 2,4 milliards de dollars. Finalement, le prix de l'action a été fixé à 17 dollars, ce qui valorise la compagnie basée à Los Angeles à hauteur de 24 milliards de dollars ! C'est davantage qu'espéré il y a un mois, lorsque Snap Inc, la maison mère de Snapchat, avait fixé une fourchette comprise entre 19,5 et 22,5 milliards de dollars, soit entre 14 et 16 dollars l'action. Mais c'est moins qu'en octobre dernier, où la compagnie espérait se valoriser entre 25 et 35 milliards de dollars, d'après le Wall Street Journal.

Au cours de la journée, une douzaine d'investisseurs de la compagnie pourraient devenir millionnaires. A eux seuls, Evan Spiegel, 26 ans, et Bobby Murphy, 28 ans, vont vendre 16 millions d'actions Snap, ce qui devrait les enrichir de 272 millions de dollars chacun. Une somme à ajouter à leur coquette fortune personnelle, estimée d'après Forbes à 4 milliards de dollars chacun.

De nombreuses incertitudes sur le modèle économique

Ces chiffres donnent le tournis à plus d'un titre. Tout d'abord, Snap pulvérise le record de l'introduction en Bourse la plus chère de toute l'histoire de la high-tech. Même Google (en 2004), Facebook (en 2012), Twitter (en 2013) et le géant chinois Alibaba (en 2014) ne disposaient pas d'un ratio valorisation/chiffre d'affaires aussi élevé. Car Snapchat dégageait 404,5 millions de dollars de chiffres d'affaires en 2016, pour une valorisation de 24 milliards de dollars...

C'est justement pour cela que cette IPO s'accompagne, depuis des mois, de nombreuses incertitudes. Beaucoup d'analystes estiment que Snap est survalorisée. Malgré son insolent succès auprès des Millennials, le réseau social n'est toujours pas rentable et évolue dans un secteur, les réseaux sociaux, difficile à monétiser. Son chiffre d'affaires a été multiplié par sept l'an dernier, mais Snap a aussi creusé ses pertes, qui s'élevaient à 515 millions de dollars, contre 373 millions un an plus tôt. A titre de comparaison, Facebook a levé 16 milliards de dollars pour une valorisation de 104 milliards lors de son introduction en Bourse en 2012. Mais le réseau social était déjà rentable et dégageait plus de 3,5 milliards de dollars de chiffre d'affaires à la fin de l'année précédente.

Aucun droit de vote pour les actionnaires !

Dépendant de la publicité, Snapchat n'a jamais dégagé de bénéfices et ne promet toujours pas de rentabilité à court terme, car il n'est tout simplement pas assez populaire.  « A peine » 158 millions d'utilisateurs se connectent tous les jours, alors que Facebook dépasse le milliard. Pour ne rien arranger, le rythme des recrutements de nouveaux utilisateurs a baissé en 2016. Et si l'original fait, pour l'instant, toujours mieux que les copies, la concurrence est rude. Surtout du côté de Facebook et d'Instagram, qui ne cessent de « copier » les fonctionnalités de Snapchat en espérant détourner ses utilisateurs.

Autre particularité : non seulement le modèle économique de Snap pose question, mais l'entreprise a aussi opté pour une stratégie d'IPO qui suscite de nombreuses interrogations à Wall Street. Et pour cause : les actions qui seront mises sur le marché ne seront assorties d'aucun droit de vote. L'idée est de permettre aux deux co-fondateurs de garder la mainmise stratégique de leur société (ils détiennent 88,8% des droits de vote).

Cela signifie que les actionnaires ne pourront pas nommer ou remplacer des directeurs dans le conseil d'administration, ni avoir leur mot à dire sur la stratégie (fusions/acquisitions, nouveaux services...). "Beaucoup le vivent comme du mépris, c'est comme s'ils achetaient un ticket pour le grand 8", s'étonne Jacques-Aurélien Marcireau, gérant du fonds EDRF Global Data chez Edmond de Rothshild Asset Management. Par conséquent, l'agence de notation MSCI a attribué à Snap, mercredi 1er mars, la note « B », en terme de gouvernance, l'une de ses plus mauvaises.

Une trajectoire vertueuse à la Facebook ou un dégonflement à la Twitter ?

Dans ce contexte, comment Snap a-t-il pu réussir à obtenir une telle valorisation ? Un chiffre résume tout : un Américain sur deux entre 17 et 34 ans se connecte sur le réseau social.

"Voilà ce que les investisseurs achètent. Snapchat ringardise Facebook auprès des plus jeunes", résume Jacques-Aurélien Marcireau.

Pour l'instant, la personnalité charismatique d'Evan Spiegel, l'attrait auprès des Millennials et l'énorme potentiel de l'entreprise, notamment dans la vidéo et les médias, suffisent à rassurer. Et à faire de Snapchat un cas à part, qui se prête mal aux comparaisons avec ses concurrents.

« A la différence d'Instagram, Snap vise moins l'élargissement de sa base d'utilisateurs que la fidélisation de son audience de niche, pour la valoriser en la faisant rester plus longtemps sur son appli », analyse le cabinet d'étude eMarketer.

Si les échanges de cette première journée et de celles qui vont suivre seront scrutés comme le lait sur le feu, c'est sur le long terme qu'on verra si Snap explose en route, se maintient à ce niveau ou même progresse. En 2012, Facebook était resté juste au-dessus de son prix d'introduction le premier jour, avant de perdre 26% de sa valeur dans les semaines suivantes. Bloomberg en avait conclu qu'il s'agissait de « la pire IPO de la décennie ». Mais le titre n'a cessé de progresser au point de faire de Facebook l'une des capitalisations mondiales les plus importantes. Et l'action vaut désormais 100 dollars de plus que lors de l'introduction.

A l'inverse, après une IPO réussie en novembre 2013, Twitter a maintenu l'illusion pendant quelques mois avant que la confiance des investisseurs ne s'érode en raison de son incapacité à devenir rentable. L'action a atteint son plus bas historique en juin 2016 (14,06 dollars) et s'en approche à nouveau dangereusement actuellement (entre 15 et 16 dollars). D'après Reuters, la plupart des 25 IPO les plus importantes de la tech ont stagné pendant leur première année de cotation. Et 16 ont même lourdement chuté.

Donner le ton pour le reste de l'année

Le ciel n'est donc pas dégagé pour le futur de Snap en Bourse. Mais la réussite -ou pas- de son introduction sur le NYSE donnera de précieuses indications au secteur de la high tech américaine. Car l'année 2016 a été décevante. Peu d'entreprises tech ont tenté une IPO et les investisseurs et analystes ont été saisis d'une inquiétude globale sur la survalorisation de nombreuses entreprises du secteur.

Ainsi, une entrée triomphante de Snap sur le NYSE pourrait encourager d'autres pépites à se lancer dans le grand bain, à l'image d'Airbnb, Teads, HotelTonight, Spotify, Uber, Anaplan, Slack ou encore Palantir. A l'inverse, les analystes pensent qu'une douche froide pourrait les pousser à repousser leur IPO, voire carrément les rebuter durablement. Surtout celles qui évoluent, comme Snapchat, dans un secteur où la rentabilité est difficile à atteindre.

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SNAPCHAT EN 7 DATES

  • Septembre 2011 : lancement de Snapchat, anciennement baptisé Picaboo.
  • Fin 2012 : 1 million d'utilisateurs par jour, notamment dans les collèges et lycées.
  • Novembre 2013 : après Google et Tencent, Snapchat refuse de se vendre à Facebook, qui lui proposait 3 milliards de dollars.
  • Fin 2014 : 50 millions d'utilisateurs
  • 24 septembre 2016 : la compagnie se rebaptise Snap Inc et annonce le lancement de Spectacles, des lunettes connectées et équipées de mini-caméras
  • Fin 2016 : le réseau social revendique 158 millions d'utilisateurs par jour
  • 2 mars 2017 : introduction en Bourse pour une valorisation de 24 milliards de dollars.

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Commentaires
a écrit le 02/03/2017 à 15:56 :
"Mon bon monsieur, apprenez que tout flatteur vit aux depens de celui qui l'ecoute...."
Ou comment trouver des gogos pour se vendre 24 milliard en perdant 500 millions annuels et en ne creant ....rien! (pour l'amelioration de la vie en general).
Pendant ce temps, des chercheurs, des entrepreneurs, des agriculteurs, des ouvriers/employes... galerent... il est pas beau le millennial's world?
a écrit le 02/03/2017 à 14:13 :
Encore un outil de production confié à la communauté financière, encore un outil de production condamné à être dégradé.

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