Obeo a emmené la CNAV sur la planète Saturne

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Etienne Juliot, co-fondateur et vice-president d’Obeo.
Etienne Juliot, co-fondateur et vice-president d’Obeo. (Crédits : DR)
En misant sur le collaboratif, l'Open Source et l'innovation de rupture, la start-up nantaise Obeo s'est imposée face aux grands noms de l'informatique pour mettre en œuvre le processus de déclaration sociale nominative (DSN) aux côtés de la CNAV.  Une collaboration publique-privée réussie.

« C'est assez rare que l'Etat, par ailleurs engagé dans la French Tech, s'implique dans une logique d'Open Innovation aux côtés d'une petite boîte... », relève Etienne Juliot, co-fondateur de la société nantaise Obeo, spécialisée dans la modélisation de systèmes complexes, à l'origine de la co-production de la solution Saturne choisie par la Cnav (Caisse nationale d'assurance vieillesse) pour piloter la mise en œuvre de la déclaration sociale nominative (DSN), devenue obligatoire pour les entreprises au 1er janvier dernier. C'était l'une des mesures phares du programme de simplification de l'économie présenté par le gouvernement Hollande en 2013. Désormais, les entreprises n'adressent plus les déclarations sociales à une dizaine d'organismes (CPAM, Urssaf, Agirc-Arrco, organismes complémentaires, Pôle emploi, centre des impôts, caisses régimes spéciaux, etc.), mais à la Cnav qui, pour le compte du Groupement d'intérêt public Modernisation des déclarations sociales (GIP-MDS), se charge de digérer plus de 1 million d'opérations par mois. Un chantier énorme concernant plus de 1,5 million d'entreprises et plus de 20 millions de salariés.

Un pilier de l'Open Source

« Pour la Cnav, il s'agissait à la fois d'être en mesure de gérer une volumétrie importante de données, mesurée en téraoctet, et de permettre à des experts non informaticiens de prendre la main sur des règles de contrôle pouvant changer plusieurs fois par semaine. Or, habituellement ces procédures de test durent deux mois ; là, il fallait qu'elles soient résolues dans la journée », explique Etienne Juliot, habitué à jongler avec les process industriels complexes chez Thales, Airbus, Areva... ou plus largement dans des entreprises confrontées à la digitalisation de leur structure.

« Souvent, faute d'avoir une vue d'ensemble, les patrons ne savent pas comment les réorganiser. C'est tout le problème des projets d'envergure. Lorsque l'on met autour de la table les différents métiers qui composent l'entreprise, personne n'a le même vocabulaire et ne se comprend. Alors, on produit des centaines de page Word, des Powerpoint, des tableaux qui deviennent de véritables usines à gaz. Notre métier, c'est donc de mettre en œuvre des outils de modélisation qui permettent, à partir des technologies de l'Open Source, de schématiser des organisations et des procédures complexes », résume Etienne Juliot, dont l'entreprise Obeo, fondée en 2005, est devenue, en 2008, l'un des dix membres stratégiques de la fondation Eclipse, pilier du développement de l'Open Source, fondée en 2003 (Apache, autre grande fondation du logiciel libre, existe depuis 1999), où se croisent Google, Oracle, SAP et IBM...

« Obeo est présente au sein de nombreux projets de la fondation. Nous sommes le cinquième contributeur au niveau mondial. La société compte une vingtaine de « committers » [contributeur bénévole agréé, Ndlr] ayant le droit de modifier le code de la plate-forme et nous sommes leader sur des projets comme Sirius, Acceleo, EMF Compare... », explique le dirigeant d'Obeo.

Une partie des process de fabrication de l'Airbus A380 a recours aux savoir-faire développés par ce pionnier de la modélisation attaché à l'Open Source, qui préfère miser sur l'innovation en continu plutôt que sur les levées de fonds pour assurer son développement.

« Nous recrutons en moyenne cinq personnes par an et avons enregistré une croissance de 20% l'an dernier pour un chiffre d'affaires de 3,6 millions d'euros l'an dernier », précise l'actuel vice-président de cette PME de cinquante personnes, répartis sur trois sites à Nantes, Paris-Saclay et Toulouse. Laquelle PME, faut-il ajouter, fût aussi l'une des toutes premières startups de l'écosystème numérique nantais.

Savoir-faire, chance...

« Outre ses compétences intrinsèques, son implication dans le logiciel libre et la souplesse d'une petite structure nous intéressaient », reconnaît Eric Le Bihan, directeur des Normes & Méthodes à la DSI de la Cnav.

« Depuis 2012, nous avions déjà commencé à travailler sur la volumétrie des données, mais nous buttions sur un problème de performance, de rapidité d'exécution. Et cherchions des outils de niche pour accélérer la modélisation et la gestion des normes et le contrôle des données - mais, attention, tout en respectant la spécificité des données sociales, très différentes de celles de secteurs comme l'alimentaire ou le transport», prévient-il.

Face aux gros intégrateurs habituels présent sur ce type d'appels d'offres, d'emblée, Obeo fait le choix d'investir dans le collaboratif et une équipe réduite de cinq personnes, mais très expérimentée, à qui on va laisser le choix d'être très créative.

« Notre proposition leur a plu, donc on est très vite entré dans un processus de co-construction, et on a imaginé la solution ensemble...»

Obeo a pris le temps de s'initier aux subtilités et arcanes des métiers de l'administration publique. La Cnav a , elle, envoyé ses équipes en formation dans la région nantaise, où le spécialiste de la modélisation emploie cinquante personnes. Les échanges vont durer deux à trois ans.

... et coup de génie

« Et un jour, on a eu de la chance, reconnaît Etienne Juliot. Romain Guider, un jeune ingénieur que nous venions de recruter, a appliqué des théories purement informaticiennes, des technologies complètement de rupture, par rapport à ce que font habituellement les développeurs, et là, on est passé d'un plan de traitement qui se faisait en général en 20 ou 30 heures à... en dessous d'une minute ! Avec la liberté de pouvoir modifier les règles.»

L'aubaine, car toutes les semaines, de nouvelles lois, publiées au Journal Officiel, imposent aux experts de la Cnav de modifier les règles, de contrôler l'impact de telle ou telle mesure.

Romain Guider, Obeo,

(Romain Guider, ingénieur R&D et chef du projet Saturne chez Obeo)

Vers une communauté d'usages

Désormais, la solution génère du code informatique à partir d'un langage presque commun. Cette approche industrielle permet de gérer les flux, les contrôles, de produire automatiquement des documentations techniques au fur et à mesures des évolutions, des rapports d'anomalies, de maintenance, etc., d'orchestrer la simplification voulue par le gouvernement précédent.

« On a vraiment imaginé, expérimenté et lancé la production la solution ensemble. Quand nous sommes passés de 4 à 6 millions d'utilisateurs, tout le monde a bloqué son week-end pour mener les tests de bout en bout. L'Etat a fait le choix de la qualité et la co-création s'est déroulée dans un état d'esprit hyper stimulant. Et nous, on a fonctionné comme un éditeur de logiciel et non comme un prestataire. Maintenant, ils sont totalement autonomes et indépendants d'Obeo», remarque Etienne Juliot.

Saturne absorbe aujourd'hui 1,5 million de déclarations par mois

Entré dans sa troisième version en début d'année, le système Saturne absorbe aujourd'hui 1,5 million de déclarations par mois.

« Il donne entière satisfaction et 98% des déclarations transmises par les entreprises sont contrôlées avec Saturne », se félicite Eric Le Bihan, dont le produit finalisé avec la Cnav lui appartient aujourd'hui totalement.

«On a mis au point une brique technologique. Elle constitue aujourd'hui, une vraie carte à jouer, si demain, d'autres organismes veulent s'engager dans la modernisation de l'Etat », esquisse l'entrepreneur.

L'investissement n'aurait pas dépassé le million d'euros «...quand, habituellement, ce type de dossier peut se chiffrer en dizaine de millions d'euros», estime un expert du secteur. La Cnav préférant, quant à elle, rester floue sur ce sujet.

Le partage, base de l'Open Source

Cette brique a d'ailleurs été rendue générique par la Cnav, propriétaire de la technologie, de manière à pouvoir être utilisée par d'autres organismes et générer de nouveaux composants. Une autre forme d'économie.

«C'est un produit sur lequel nous sommes ouverts à partager l'usage avec quelqu'un de la sphère sociale ou publique de manière à pourvoir créer une communauté d'utilisateurs. C'est la base de l'Open Source. Cela permettrait, aussi d'enrichir la solution avec des fonctionnalités supplémentaires », ajoute Eric Le Bihan.

Prochaine étape pour Saturne, le répertoire de gestion de carrières unique (RGCU). Une affaire à...  700 millions de reports de données par an !

Par Frédéric Thual,
correspondant des Pays de la Loire pour La Tribune

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Commentaires
a écrit le 15/07/2017 à 22:06 :
Pour pratiquer la DSN au quotidien elle n'a absolument pas simplifier le processus déclaratifs des charges sociales. Elle a peut être été conçu pour simplifier la vie de la CNAV mais pas celle des entreprises . Comme d'habitude on a accouché d'une nouvelle usine à gaz. Travaillant en cabinet comptable où on mettait 2 jours par trimestre pour faire les charges sociales on perd désormais deux jours par mois. De plus ce système a été conçu par des gens qui vivent dans le monde des Bisounours et qui ont prévu un système super complexe pour faire des modifications. Par ailleurs tous les organismes sociaux n'ont pas basculé et on jongle toujours entre trois systèmes : le papier, les déclarations en EFI et la DSN. Un nouveau fiasco après celui de la création du RSI. De toute façon nos têtes pensantes veulent toujours tout précipiter alors que personne n'est vraiment prêt. C'est normal on est en France. Rien de choquant après tout.

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