新年快 La première migration urbaine au monde  : le Nouvel An chinois

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Une vue de Pékin.
Une vue de Pékin. (Crédits : Reuters)
Les quelques jours de célébration du nouvel an chinois entraînent la plus importante migration de la planète dans le pays le plus peuplé du monde. Ce qui ne va pas sans poser un certain nombre de problèmes en terme d'urbanisation, en particulier pour les autorités de l'ex-Empire du Milieu.

La célébration du nouvel an chinois donne lieu à la plus grande migration humaine au monde. La « semaine d'or » est l'occasion, et parfois la seule, pour se retrouver en famille. Au delà des images chocs des gares prises d'assaut par des marées humaines et de récits incroyables de très longs voyages au travers ce vaste pays, elle est l'expression de caractéristiques profondes de l'urbanisation en Chine.

Plus de 2,9 milliards de voyages effectués

Pendant les 40 jours de fête de l'année lunaire, le « Chunyun », plus de 2,9 milliards de voyages sont effectués, ce qui équivaut à ce que l'aéroport de Roissy-Charles de Gaulle à Paris devrait gérer en 45 ans.

Pendant cette grande migration, environ 332 millions de voyages sont effectués par le train, 2,48 milliards par voie routière, 42,8 millions par bateau et 54,55 millions par avion. La distance moyenne parcourue par un Chinois est de 410 km.

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En 2016, la nouvelle année chinoise débute le 8 février sous le signe du Singe. Intelligence, fantaisie et ruse sont à l'honneur.  La tradition considère que les 12 mois à venir sont favorables aux idées innovatrices, aux projets faisant appel à la créativité dans tous les domaines. Durant l'année du singe, imprévu, surprise, irrationalité, bouleversements, prises de risque font partie du sentiment chinois qui considère que tout peut arriver, effet boomerang compris. Ce n'est pas de trop, car ce monstrueux exode urbain met en exergue comment la Chine a basculé d'un pays rural en pays urbain et quelles sont ses spécificités. À fortiori, quand la Chine est devenue la première puissance économique mondiale et reste encore la première puissance démographique.

Le Google chinois permet de se donner une idée du cadre migratoire

En effet, au delà du défi majeur en terme de logistique et sécurité, c'est aussi un révélateur de profonds bouleversements survenus dans les grandes villes chinoises. Grace aux smartphones, une data visualisation sur « Baidu », le Google chinois, permet de se donner une idée du cadre migratoire.

Sans surprise, sur l'axe Beijing, Shanghai, Canton, à l'est se trouvent les grands nœuds de départs.

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La population urbaine chinoise a été multipliée par quatre, entre l'ouverture du pays à l'économie de marché en 1978 et aujourd'hui, passant de 172 millions à 750 millions de personnes. La Chine a basculé dans le fait urbain en 2011 quand elle a dépassé le seuil de 50% avec plus de 700 millions d'urbains. Dans deux ans, elle devrait atteindre 800 millions, et elle sera proche de la bascule d'un milliard d'urbains à l'horizon 2025.

L'urbanisation, clef de l'industrialisation et de la croissance économique

Pour comprendre au delà de ces chiffres la spectaculaire migration massive du nouvel an, il faut analyser la composition géo-sociologique urbaine chinoise et ses évolutions. En effet, 38% de la population habite dans la région de l'est qui a un taux de plus de 65% d'urbains tandis que les taux d'urbanisation des régions du Centre et de l'Ouest de la Chine sont de l'ordre de 46,3% et 42,8%.

Oui, l'urbanisation est un élément clef de l'industrialisation et de la croissance économique. Elle est un facteur important du développement de la consommation des ménages. Mais ce vertigineux développement du fait urbain est dû à un élément majeur, la migration des ruraux. L'étude de l'OCDE montre que les migrations ont contribué pour 70% de la croissance urbaine entre 1970 et 2010 contre 12,7% de croissance organique. Cette migration massive a eu lieu vers les villes les plus importantes, génératrice d'attractivité urbaine, et ce, malgré les longues distances que les migrants devaient parcourir pour s'y installer. Les 25 villes les plus peuplées en 2000, qui ne représentaient que 30% de la population ont capté 60% de la  population entre 2000 et 2010. Mais, la Chine compte aussi de larges étendues non peuplées. La « Data Visualisation » élaborée par l'Institut McKinsey est instructive à tous égards.

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En réalité, parmi les 54% d'urbains chinois, un sur cinq est un migrant.

Plutôt que de préférer les villes de moins d'un million d'habitants proposées par les autorités, la migration sur les 20 dernières années, y compris sur des très longues distances pour rejoindre les mégalopoles de l'axe est - sud,  explique l'origine des exodes massifs du Nouvel An.

Des conditions de vies très difficiles pour les migrants

Mais qui sont ces migrants ? A partir des années 1990, la modernisation de l'agriculture, le faible développement des entreprises dans les bourgs et les villages, et les difficultés à trouver en emploi en milieu rural ont donné naissance à d'importants flux migratoires. La politique d'accélération de la croissance économique autour des grandes capitales et zones spéciales, Beijing, Shangai, Shenzen, Chongquing Wuhan, Canton, Xian, Haerbin... est devenue un attracteur pour une énorme population de ruraux. Ces zones urbaines se sont  développées rapidement avec cette massive population migrante. Les salaires des urbains chinois sont en moyenne plus élevés que ceux des ruraux et jusqu'à dix fois plus dans les métropoles. Mais les conditions de vie sont aussi très difficiles pour ces migrants car la Chine régule les permis de résidence rurale et urbaine, les « hukou ». Il reste un outil discriminatoire à l'encontre des migrants paysans.

Initialement, le système du registre familial interdisait à toute personne née dans une certaine ville de province de travailler dans une autre, à moins d'obtenir un nouvel « hukou », avalisant le changement de résidence. Seul l'«hukou urbain» permet de vivre et de travailler en ville, d'acheter un logement en bénéficiant de subventions, de scolariser les enfants et de bénéficier d'une assurance médicale ou d'indemnités en cas de licenciement.

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La migration illégale, car sans le précieux droit à y habiter, mais aussi celle légale, ont généré une main d'oeuvre urbaine, vivant dans une situation de très grande précarité sociale, qui est en outre un soutien de leurs familles à distance. Il s'agit de grands bataillons constitutifs de la grande migration de la « semaine d'or », seules vacances de l'année, seul moment de retrouvailles en famille dans leurs lieux d'origine.

De nouvelles frontières spatiales, culturelles, économiques et sociales

En réalité, depuis l'irruption de l'économie de marché, la modernisation de la Chine, le droit à la propriété privée immobilière, l'émergence des classes riches et moyennes, qui se regroupent dans des lotissement fermés pour habiter, l'arrivée de nouveaux urbains, venus de villes moyennes, les grandes villes chinoises se transforment avec de nouvelles frontières spatiales, culturelles, économiques et sociales. Elles sont porteuses également de multiples tensions, de conflits avec à la base de profondes inégalités, qui apparaissent au grand jour. A coté de la population citadine officielle se trouvent les migrants urbains, les migrants illégaux, ne possédant pas de permis de résidence urbaine,  et  les migrants ruraux, venus de villages, ex paysans et ayant obtenu le droit d'être urbains.

« Les migrants citadins vivent des épreuves d'urbanité dans les villes chinoises productrices de grammaires du mépris comportant des discriminations, ségrégations, stigmatisations qui font naître des mobilisations collectives et des émeutes urbaines toujours plus nombreuses »[1].

Le 2 février 2016, le Premier ministre chinois Li Keqiang a annoncé un programme sur 5 ans d'intégration de travailleurs migrants dans les villes. « Le gouvernement améliorera le système de permis de résidence urbaine pour aider l'intégration, assurer la stabilité de l'emploi et sauvegarder les droits et les intérêts des travailleurs migrants », a déclaré M. Li dans une lettre transmise à une cérémonie organisée à Beijing pour honorer les travailleurs migrants. En fin d'année 2015, la conférence chinoise sur le travail urbain a annoncé que l'urbanisation chinoise se concentrera sur l'intégration des habitants ruraux dans les zones urbaines. Le gouvernement projette aussi d'accorder aux 100 millions de migrants ruraux un permis de résidence urbaine en 2020.

C'est aujourd'hui l'un des défis majeurs de la Chine, face à la puissance mais aussi à la fragilité de ses métropoles, au moment où le ralentissement de la croissance génère des conséquences difficiles immédiatement visibles sur le tissu urbain.

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[1] Roulleau-Berger Laurence, « Migrant(e)s dans les villes chinoises, de l'épreuve à la résistance. », Multitudes 4/2010 (n° 43) , p. 94-103

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