« Dégoogliser Internet », le combat d’irréductibles Gaulois du logiciel libre

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Surfant sur l'effet Snowden et la polémique créée par le dévoilement du programme Prism, cette association française à but non lucratif veut faire connaître des alternatives.
Surfant sur l'effet Snowden et la polémique créée par le dévoilement du programme Prism, cette association française à but non lucratif veut faire connaître des alternatives. (Crédits : reuters.com)
Proposer des alternatives aux services populaires des géants du Web, c’est la démarche de l’association de promotion des logiciels libres Framasoft. Un combat essentiel et salutaire après l’affaire Snowden, ou bien utopique et perdu d’avance ? Décryptage.

Une carte de France, piquée d'un étendard « NSA », une loupe zoomant sur un « village libriste », cerné de garnisons d'envahisseurs tels que Google Search, YouTube, Skype, etc. : le visuel de la campagne « Dégooglisons Internet », directement inspiré des aventures d'Astérix, a l'avantage de parler au grand public. L'association de promotion des logiciels libres Framasoft se présente ainsi comme un groupe d'irréductibles Gaulois résistant aux « services centralisés de géants tentaculaires », notamment Google, point d'entrée incontournable du Web, mais pas seulement.

Dégoogliser Internet

Surfant sur l'effet Snowden et la polémique créée par le dévoilement du programme Prism de surveillance généralisée par l'agence américaine du renseignement (NSA), cette association française à but non lucratif veut faire connaître des alternatives « libres, éthiques, décentralisées et solidaires » aux services qu'elle considère « menaçants pour nos vies numériques. »

« Parce que les Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft et autres sont en train de prendre le contrôle d'Internet de manière insidieuse. En vous proposant gratuitement des services (souvent d'excellente qualité) comme Google Docs, Skype, GMail ou Google Maps, ils deviennent des points de passage quasi-obligés de votre navigation [...] Nous sommes devenus des produits pour ces entreprises qui, en collectant toujours plus d'informations sur nous, monnaient notre profil et notre vie privée. Ce n'est pas le Web que nous voulons. Ce n'est pas la société que nous espérons », écrit Alexis Kauffmann, le fondateur de Framasoft, dans le manifeste expliquant son modeste « plan de libération du monde. »

Espionnage et vie privée

L'initiative insiste en effet sur les thèmes porteurs de l'espionnage et du respect de la vie privée, afin de sensibiliser le grand public, au-delà de la petite communauté du logiciel libre, aux questions habituellement réservées aux « geeks » telles que le type de programmes (propriétaire ou ouvert) et l'hébergement des données.

Le mois dernier, Julian Assange, le fondateur de Wikileaks lançait, dans une interview à la BBC, que « le business model de Google est l'espionnage. Google génère plus de 80% de ses recettes en collectant des informations sur les gens, en les agrégant, les stockant, les indexant, afin de bâtir des profils qu'il vend ensuite à des annonceurs et à d'autres. Son mode de fonctionnement est presque identique à celui de la NSA ». Pour autant, « Dégooglisons Internet » ne vise pas seulement le géant de Mountain View ni même uniquement les entreprises au modèle économique fondé sur la publicité:

« Google Docs, Skype, Dropbox, Facebook, Twitter, Google Agenda, Youtube, Doodle, Yahoo! Groups, et bien d'autres sont des services extrêmement pratiques, mais ils sont devenus bien trop gros et nous ont rendus dépendants. [...] Evidemment, nous n'avons pas la prétention de concurrencer ces services, nous souhaitons juste proposer un espace numérique neutre, non-commercial et non-agressif envers ses utilisateurs », insiste « Dégooglisons Internet. »

Comment remplacer l'inégalé Google, ses milliards de pages web référencées et sa part de marché de plus de 90% dans la recherche en France ? Framasoft indique travailler à une alternative au moteur de recherche, dont la sortie est promise pour cette année. L'association, issue du monde de l'éducation, a déjà le plan B à Facebook : avec Framasphère, qui s'appuie sur le réseau social libre Diaspora*, vous pourrez garder le contrôle de vos données et échanger messages et photos « sans craindre la censure »... mais peut-être pas retrouver vos amis d'enfance faisant plus probablement partie des 1,3 milliard d'utilisateurs du géant américain.

Il faut parfois des « tutoriels », des modes d'emploi dont le seul nom peut rebuter l'internaute lambda, car les interfaces ne sont pas forcément aussi intuitives que ces services conçus par des armées de développeurs. Un outil de rédaction collaborative ? Il existe déjà, c'est Framapad, un traitement de texte en ligne utilisable à plusieurs, « encore plus simple à utiliser que Google Docs », affirme Tristan Nitot, fondateur de Mozilla Europe et membre du Conseil national du numérique, qui qualifie l'initiative de « très intéressante, forcément utopique, mais c'est une première étape nécessaire vers un Web moins centralisé autour de quelques énormes sites ». Framasoft projette aussi une alternative à Skype l'an prochain, une autre à Twitter et une à YouTube en 2016.

Une campagne de dons ?

L'association de bénévoles ne manque pas d'appeler les personnes intéressées à faire un don, défiscalisé : pour mener à bien sa vingtaine de projets, Framasoft aurait besoin de 180.000 euros « soit 2,27 secondes de chiffre d'affaires quotidien de Google ». La démarche fait grincer des dents certains qui raillent une opération de promotion, « une campagne de dons » pour Framasoft, lequel se ferait « de la pub sur le dos de Google » ou celui d'Edward Snowden. Le blogueur Tanéléo dénonce même « le hold-up du libre » mené par Framasoft, l'association la Quadrature du Net et Benjamin Bayart (porte-parole de l'association de fournisseurs d'accès FDN) qu'il accuse d'instrumentaliser et de politiser le mouvement du logiciel libre. Il soulève surtout les points faibles de l'initiative :

« Les gens ne veulent pas d'une informatique-tamagotchi : ils ne veulent pas à avoir à gérer, installer, configurer, mettre à jour leurs logiciels. Ils veulent du service. Entre autres conséquences, l'auto-hébergement n'est pas du tout ce qui est recherché par les usagers du Net » fait valoir ce blogueur, qui ajoute « les gens n'ont pas envie d'investir du temps et des efforts dans la protection de leurs données sur Internet : et ils ont raison, ce n'est pas à eux de le faire, mais au législateur d'imposer un cadre garantissant la protection de ces données. » Il observe aussi que « les gens n'ont pas envie que leurs logiciels soient source d'une vie sociale sur le Net comme c'est le cas pour les geeks (échanges sur les forums, réseaux sociaux, etc...). »

Les limites du modèle gratuit

Sur Twitter, certains jugent même la démarche « schizophrène » car Google finance largement, directement et indirectement, le monde du logiciel libre: il fait partie des principaux contributeurs financiers de la fondation Linux, il verse aussi des royalties à la fondation Mozilla, à l'origine du navigateur Firefox, qui se finance ainsi en plaçant Google comme moteur de recherche par défaut.

« Les serveurs de Google tournent sous Linux, Android aussi. Google a intérêt à améliorer le noyau Linux, cela a tout simplement du sens sur le plan business qu'il finance Linux. Mais il ne vient pas de l'univers du libre: on ne connaît pas le code source de son moteur de recherche ! », relève Tristan Nitot, « l'évangeliste en chef » de Mozilla.

 Et le triomphe d'Android n'est pas celui du logiciel libre, qui peine à trouver sa place dans un univers post-PC où l'Internet se consomme de plus en plus en mobilité, où Firefox essaie d'ailleurs de percer. « Le logiciel libre a besoin de trouver un second souffle à l'ère du cloud », reconnaît Tristan Nitot.

Au-delà de la polémique au sein du microcosme, la campagne « Dégooglisons Internet » est révélatrice d'un « bouillonnement d'initiatives, de startups notamment, de projets de logiciels libres pour reprendre le contrôle de sa vie numérique » observe cet expert du Web et ardent défenseur de sa « décentralisation », préconisant l'hébergement au plus près de l'utilisateur, « idéalement chez soi. » Il cite les exemples du projet français de service de courrier électronique CaliOpen de Laurent Chemla (Gandi) ou du logiciel de messagerie sécurisée des Islandais de MailPile.

« Si on ne veut plus monétiser les données, il se pose un problème de modèle économique: il faut financer les coûts d'hébergement. Le grand public va devoir revenir du modèle gratuit », prédit Tristan Nitot, qui raconte la fable des « deux cochons dans une étable qui discutent du modèle gratuit. L'un se félicite de la nourriture gratuite, l'autre du toit fourni. Mais ils vont tous les deux finir en saucisse ! De plus en plus de gens comprennent cette fable depuis les révélations de Snowden. »

Il préconise d'ailleurs une mesure simple, à soumettre peut-être au tout nouveau "Chief Data Officer" de la République : « Donner un nom de domaine à toutes les familles françaises : ce serait un premier pas de reprise de contrôle de nos vies numériques. »

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Commentaires
a écrit le 20/10/2014 à 9:28 :
Il est amusant de voir que Samsung notamment reverse des royalties pour l'utilisation d'Android à ... Microsoft, champion du logiciel libre et ouvert..
A l'heure où l'on parle d'obsolescence programmée, qu'en est-il des vendeurs de matériel informatique au sens large et, surtout de logiciel, où, d'une version à l'autre, les besoins en ressources vont croissants ce qui rend un PC obsolète au bout d'un an ?
a écrit le 16/10/2014 à 23:03 :
"Mais il ne vient pas de l'univers du libre: on ne connaît pas le code source de son moteur de recherche ! " : Est-ce qu'une entreprise qui contribue (positivement) au monde du logiciel libre est obligée de ne faire que du logiciel libre?
Accessoirement, si les algorithmes d'indexations étaient connus, on saurait facilement comment monter dans le top sans le moindre contenu valable.
a écrit le 16/10/2014 à 21:09 :
C'est triste pour le logiciel libre de se comparer à des gaulois qui ont été massacré jusqu'au dernier par les légions romaines...
a écrit le 16/10/2014 à 12:32 :
Au lieu de contrôler les chômeurs feraient mieux de :
- Interdire SKYPE ,APPLE GMAIL GOOGLE etc pour tous les personnes astreintes à sécurité ex : un directeur commercial Airbus , un ingénieur Renault , un acheteur chez carrefour etc..
- Développer un Linux sécurisé français..
- Virer les équipements Chinois ou américain dans les data center stratégiques.
et oui ....
a écrit le 16/10/2014 à 10:08 :
J'amerais préciser une petite chose : le monde du libre n'a pas attendu que Google existe ni le finance pour exister !

Je trouve que l'initiative de Framasoft est excellente. Nous avons effectivement besoin de nous "dé-Googliser". Il y a 15/20 ans, quand certains d'entres nous ont commencé à s'impliquer pour le Libre et Linux en particulier, nous cherchions clairement une alternative à Windows. Maintenant, c'est à Google, Facebook & co qu'il nous faut des alternatives. Et je pense que se baser sur le modèle de Wikipedia pour y arriver serait une bonne chose. On peut trouver des financements pour des services numériques donc les coûts marginaux sont très minces.
A bientot peut-être.
a écrit le 15/10/2014 à 21:36 :
Que d'amateurisme encore dans un journalisme qui manque de source, d'analyse et de connaissances....
Réponse de le 16/10/2014 à 13:50 :
Il serait bon de donner des exemples pour illustrer vos attaques car là ça fait un peu attaque gratuite...
a écrit le 15/10/2014 à 17:43 :
L'histoire de l'informatique donne pourtant raison a ceux que vous decrivez avec un peu de mepris comme des reveurs opportunistes. Il n'est jamais bon de donner trop de pouvoir a une seule societe qui finit par abuser d'une maniere ou d'une autre de sa position dominante, peu importe qu'elle est l'air cool ou non (souvenez vous de microsoft qui a phagocyté pendant longtemps toutes les nouveautés). Son objectif est de faire des benefices comme toute société. Google n'est pas philanthrope. S'il finance certaines fondations, c'est pour faire des economies d'impots, mieux imposer ses standards a la communauté et avoir un oeil sur ces "idealistes" qui pensent que le savoir n'appartient pas à un groupe privé mais à tout le monde. Et c'est bien parceque google est deja trop dominant qu'il pose probleme. Outre les montages fiscaux qu'il utilise pour ne payer que tres peu d'impots comme toute mulinationale qui se respecte, il est sous enquete de l'UE parcequ'il favorise ses propres societes dans ses resultats de recherche, il a ete condamné aux US pour s'être entendu avec d'autres societes de la silicon valley pour enpecher toute inflation des salaires des ingenieurs. Enfin, il scan votre correspondance pour mieux vous profiler. Je pense pour ma part que ceux que vous decrivez comme geeks ont raison de se mefier. Tiens au passage, un peu de pub pour d'autres moteurs qui ne vous traquent pas: duckduckgo, ixquick, qwant. Et gandi pour les mails (entre autre).

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