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OpinionsVu de Bruxelles

La BEI, grand argentier des 300 milliards du plan Juncker

Photo de Florence Autret

Florence Autret

Publié le 13 octobre 2014 à 09:00 - Mis à jour le 13 octobre 2014 à 10:40

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À Luxembourg, la plus grande banque publique du monde se prépare à financer l'essentiel du plan d'investissement géant du prochain président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. Mais son patron, Werner Hoyer, ne veut pas le faire à n'importe quel prix.

Il ne le dira jamais comme cela, mais le sort de la Commission Juncker n'est pas loin d'être entre ses mains. Werner Hoyer, 63 ans, préside depuis 2011 la Banque européenne d'investissement (BEI), un monstre financier pesant 500 milliards d'euros. Chaque année, la BEI injecte 75 milliards dans l'économie européenne et lève 60 milliards sur les marchés. Elle est le plus grand bailleur de fonds et le plus grand émetteur du monde, loin devant la Banque mondiale. Et elle va devoir faire plus. En juin, le prochain président de la Commission européenne a promis de débloquer dans les trois ans à venir 300 milliards d'euros pour relancer l'investissement et donc la croissance. Problème : le robinet de la dette publique est fermé, ou presque. Depuis, la BEI est devenue le centre de toutes les attentions. Dans tous les papiers qui circulent depuis quelques semaines pour esquisser les contours du fameux plan de 300 milliards d'euros d'investissement publics et privés promis par le prochain président de la Commission européenne, JeanClaude Juncker, les trois lettres «BEI» reviennent à longueur de page. Le moment est venu d'actionner le «bras armé» de l'Union pour la sortir de la stagnation.

Le 12 septembre à Milan, les ministres des Finances des 28 ont demandé à son président de se prêter à un exercice inhabituel : faire remonter le plus possible de projets pour donner chair au plan dont Jean-Claude Juncker a fait l'étendard de son mandat et le gage du virage politique qui s'amorce. « Parfois, j'ai l'impression qu'ils nous considèrent comme une panacée.

On ne peut pas résoudre tous les problèmes de l'Europe», explique son patron. Cet économiste, né dans la vallée de la Ruhr, est resté fidèle à une tradition en voie de disparition sur la scène politique allemande : la libérale-démocratie pro-européenne. Cela se ressent aussi dans la manière dont il envisage son rôle. Werner Hoyer ne se voit surtout pas comme un dispensateur de subventions ou la caution d'investissements publics hasardeux. C'est avant tout un banquier... fût-il public. « Partout prévaut un malentendu aux termes duquel nous serions censés apporter des garanties à tel ou tel projet. Ce n'est pas notre rôle. Notre rôle est de financer des choses et de prendre plus de risques», dit-il.

Or, Werner Hoyer s'est plutôt fait remarquer jusqu'à présent par sa prudence. Quand il arrive sur le plateau de Kirchberg en 2011, la banque sort de deux années de croissance impressionnante. Alors qu'en 2009, l'Europe s'enfonçait dans la récession, son prédécesseur, Philippe Maystadt, avait dû répondre aux injonctions des ministres des Finances qui siègent autour de la table de son conseil d'administration : faire plus. L'ancien ministre des Finances belge s'était alors lancé dans ce que d'aucuns allaient considérer comme une fuite en avant. De 50 milliards d'euros par an, les engagements étaient montés jusqu'à 79 milliards en 2009. La banque fonctionnait aux limites de ses capacités. Et même au-delà, considérait-on à Berlin. Les analystes des agences de notation commençaient à se tordre le nez en plongeant dans son bilan : trop de risques, des engagements très longs, des risques de liquidité...

bei
bei (Crédits : Photo DR)

Stimuler l'investissement sans augmenter le dette

Candidat à un deuxième mandat, le Belge fut alors remercié sans ménagement. « Il fallait réduire le volume d'affaires, alors que les ministres voulaient l'augmenter», se souvient Werner Hoyer. L'ancien secrétaire d'État au ministère des Affaires étrangères du gouvernement Merkel met ses actionnaires devant leurs responsabilités et leur demande une augmentation de capital.

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«Les ministres ne voulaient pas entendre.»

Après des mois de bataille, il l'obtient, en 2012. Ces 10 milliards d'euros permettront de dégager 60 milliards d'interventions supplémentaires entre 2013 et 2015.

C'est beaucoup, mais pas assez.

Le Plan Juncker obligera la banque à aller plus loin. Werner Hoyer n'est pas contre et partage avec la nouvelle équipe qui s'installera au Berlaymont, le 1er novembre, un constat sévère sur l'état de l'investissement en Europe : « Depuis le début de la crise, le niveau des investissements est resté inférieur de 20 % à ce qu'il était en 2007. Et depuis dix ans, notre déficit d'innovation par rapport aux États-Unis, à la Corée, au Japon et au reste de l'Asie est de 1,5 à 1,8 % du PIB.» Dans ces conditions,

« on ne peut être surpris que la compétitivité de l'Union européenne dans le monde diminue». Par exemple, dans le seul domaine de l'Internet à haut débit, les experts de la BEI estiment que les besoins de financement sont supérieurs de 150 milliards à ce qui est actuellement prévu.

Dont acte. Reste à savoir comment combler ces déficits d'investissement. Réponse : en gonflant le bilan de la banque. « Au bout du compte, on arrive toujours à la même question. Comment stimuler l'investissement et la croissance sans augmenter la dette publique ?», explique Werner Hoyer.

Mais il a averti les ministres. Il ne transigera pas sur sa ligne rouge : ce triple A qui permet à la banque de lever 70 milliards d'euros par an à moins de 3 %. De quoi faire pâlir les banques commerciales.

«Cette banque est totalement dépendante de la coopération des marchés financiers. Notre triple A, ce n'est pas pour la gloire, c'est essentiel. Nous n'avons aucune intention d'affaiblir notre position sur les marchés»,prévient-il. Mais pour cela il lui faut «améliorer la capacité d'absorption des risques»de sa banque.

Contrairement à ce qu'il avait fait en 2011, il ne s'est pas lancé dans un tour de table pour demander à ses actionnaires de libérer quelques milliards de capital supplémentaire, histoire de consolider son bilan. Il préférerait puiser dans les budgets publics existants pour garantir ses propres opérations.

«Un euro dépensé en subvention est perdu. Un euro utilisé en garantie d'un prêt aura un effet multiplicateur de dix»,explique ce libéral convaincu.

Depuis des semaines, la Commission, les ministères des finances nationaux et les collaborateurs de Juncker cherchent un moyen de faire jouer au maximum l'effet de levier de la banque sans débourser de sommes supplémentaires. Une solution à l'étude consisterait à créer un fonds européen d'investissement opérant sous l'ombrelle de la BEI. « Pure théorie», explique son patron qui admet toutefois que « les idées avancent dans la même direction».

La banque a jusqu'à présent su protéger sa réputation et son bilan grâce à la qualité de son contrôle préalable (due diligence).

«Nous sommes une institution publique, mais on attend de nous que nous financions des projets économiquement viables», explique Werner Hoyer.

En 2013, cela lui a permis de dégager un profit de 2,5 milliards d'euros, intégralement versé dans ses coffres, les actionnaires, autrement dit les États, ne se versant pas de dividendes. Si le niveau de risque des projets sur lesquels la banque s'engage devait augmenter, les résultats de la banque pourraient s'en ressentir. Une manière comme une autre d'augmenter cette «capacité d'absorption» dont parle son président.

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Rapidement, la question se posera de savoir quoi financer avec ces moyens supplémentaires. Jean-Claude Juncker veut concentrer l'effort dans les secteurs et les régions où l'effet sur la compétitivité sera le plus élevé. C'est tout l'enjeu du mandat qui a été confié au patron de la BEI à Milan. L'exercice demande « un haut degré de créativité», reconnaît-il. Sa copie est attendue pour le Conseil européen de décembre, le président de la Commission espérant présenter un paquet ficelé au printemps 2015.

Florence Autret

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