À Bercy, le bilan de Bruno Le Maire percuté par les crises

Entre la pandémie planétaire et la guerre en Ukraine, le ministre de l'Economie Bruno Le Maire a traversé cinq années tumultueuses aux manettes de la puissante et discrète administration de Bercy. À la veille du premier tour du scrutin présidentiel, il est le seul ministre de l'Economie depuis 1995 à avoir tenu tout un mandat. Non sans connaître d'importantes difficultés. Retour sur le "quinquennat" de Bruno Le Maire.
Grégoire Normand
Bruno Le Maire lors d'un déplacement en Allemagne le 31 mars dernier.
Bruno Le Maire lors d'un déplacement en Allemagne le 31 mars dernier. (Crédits : Reuters)

Au début du mois de janvier dernier, il flottait comme un parfum de fin de règne dans l'enceinte de l'immense ministère de l'Economie et des finances. Pour ses derniers vœux du quinquennat, Bruno Le Maire avait convoqué une grande partie de la presse économique pour tirer un bilan de "son" quinquennat. Entre des réformes fiscales hautement explosives (fin de l'ISF, prélèvement forfaitaire unique, taxe carbone, prélèvement à la source), une pandémie mondiale et la guerre en Ukraine, son mandat a été chamboulé par une succession de crises. Malgré ces violentes tempêtes, Bruno Le Maire est l'un des rares ministres à avoir tenu tout le long du mandat d'Emmanuel Macron.

Au lendemain du second tour à la présidentielle de 2017, le président de la République fraîchement élu avait dévoilé la liste de ses ministres destinés à porter des réformes particulièrement sensibles. Le jeune chef de l'Etat avait décidé de nommer Bruno Le Maire à la tête du paquebot Bercy pour faire passer ces chantiers particulièrement délicats. En arrivant à son poste, il avait annoncé la couleur en favorisant une politique de l'offre dopée par la baisse de la fiscalité sur les entreprises et les revenus du capital.

Ce ministre issu des rangs de la droite a fait ses armes aux côtés de Dominique de Villepin lorsqu'il était Premier ministre sous le second mandat de Jacques Chirac. Sur la liste, il fait partie des ministres les plus expérimentés au côté de Jean-Yves Le Drian. Il faut dire qu'Emmanuel Macron, qui est passé du Secrétariat général de l'Elysée sous François Hollande aux manettes de Bercy pendant quelques mois, connaît bien les enjeux de ce poste sous hautes tensions.

Cinq ans après, le ministre qui dit préférer "Karl Marx à Michel Houellebecq" espère repartir pour quelques années comme il n'avait pas manqué de le mentionner devant les journalistes. En fidèle lieutenant de la Macronie, il a fait campagne pour le président-candidat, dans sa circonscription en Normandie, dans l'Eure tout en appelant à voter pour le président candidat sur Twitter.

La crise des "gilets jaunes", un vrai-faux virage budgétaire à Bercy

L'épisode des "gilets jaunes" au cours de l'hiver 2018 a sans conteste marqué les esprits au ministère de l'Economie et surpris un grand nombre d'observateurs. En seulement quelques semaines, des milliers d'individus ont occupé les ronds-points des villes moyennes et des zones enclavées sur l'ensemble du territoire.

Pour le ministre du Budget de l'époque Gérald Darmanin, également issu des rangs de la droite, il s'agit de rapidement déminer le terrain. En quelques semaines, les ministres de Bercy décident de geler les hausses de la taxe carbone programmées pour les prochaines années.

Ce prélèvement qui a mis le feu aux poudres à l'automne 2018 est perçu comme injuste par une partie de la population française dépendante de la voiture pour aller travailler au quotidien. Seulement quelques semaines après le début des mobilisations, le chef de l'Etat fait une rallonge budgétaire d'environ 10 milliards d'euros pour tenter de déminer le terrain social. Pour beaucoup d'économistes, cette crise des "gilets jaunes" va constituer un virage économique important de la première partie du mandat d'Emmanuel Macron et de ses ministres à Bercy.

Gilets jaunes

Une manifestation de Gilets jaunes à Pau en novembre 2018. Crédits : Reuters.

Il reste que cette opération déminage à plusieurs milliards ne va pas changer fondamentalement la politique fiscale du président Macron. En effet, à aucun moment, le ministre de l'Economie n'est revenu sur sur la suppression de l'impôt sur la fortune réclamée par les Gilets jaunes, ou encore sur la baisse de la fiscalité sur les entreprises.

Au contraire, Bruno Le Maire a amplifié ce mouvement en annonçant la baisse des impôts de production de 10 milliards d'euros au moment du plan de relance de septembre 2020 après le pic de la pandémie du printemps. Une des justifications de la suppression de l'impôt sur la fortune était que cette taxation incitait les entreprises à verser d'importants dividendes afin de compenser cette taxe. La transformation de l'ISF en impôt sur la fortune immobilière (IFI) aurait donc dû permettre de renverser la vapeur tout en accélérant les investissements dans l'économie française.

Or les travaux menés par le comité d'évaluation des réformes de la fiscalité du capital, sous l'égide de France Stratégie ont montré que les dividendes avaient surtout grimpé après 2018. "L'observation des grandes variables économiques - croissance, investissement, flux de placements financiers des ménages, etc. - avant et après les réformes ne suffit pas pour conclure sur l' effet réel de ces réformes [...] il ne sera pas possible d'estimer par ce seul moyen si la suppression de l'ISF a permis une réorientation de l'épargne des contribuables concernés vers le financement des entreprises" , notent les économistes dans le document dévoilé à l'automne dernier.

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La réforme explosive des retraites

Après les "gilets jaunes", le gouvernement de l'ex-Premier ministre Edouard Philippe a voulu mené au pas de charge la réforme des retraites, "la mère des réformes" du programme de 2017 d'Emmanuel Macron. A l'automne 2019, le gouvernement et les ministres de Bercy doivent affronter de nombreux mouvements de contestation dans la rue et des blocages importants dans les transports en commun rappelant les mobilisations de l'hiver 1995 contre le plan Juppé sur les retraites et la Sécurité sociale.

reforme des retraites

Une foule de manifestants lors de la manifestation pour les retraites, Paris 17 décembre 2019. Crédits: Reuters.

La réforme des retraites universel à points soulève une bronca dans les rangs des syndicats. De la CGT à la CFE-CGC, les centrales tentent de reprendre la main sur ce dossier brûlant. La CFDT, qui était d'abord favorable à cette mesure, critique le projet du gouvernement. A Bercy, les ministres justifient cette réforme par des économies nécessaires et le gouvernement tente de faire passer son projet par la voie du 49-3 sans vote au Parlement à l'hiver 2020 avant que la pandémie chamboule le calendrier de l'exécutif. C'est finalement en 2021 que le chef de l'Etat Emmanuel Macron change de braquet pour privilégier une modification de l'âge de départ à la retraite qu'il va intégrer dans son programme présenté à Aubervilliers le 17 mars dernier.

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Bercy secoué par une pandémie mondiale

La propagation de la pandémie sur l'ensemble de la planète a provoqué une onde de choc inédite dans de nombreux secteurs. En seulement quelques jours, un grand nombre d'Etats ont décidé de mettre leurs économies sous cloche pour tenter d'enrayer les compteurs affolants de la crise. Résultat, le produit intérieur brut (PIB) s'est effondré de manière brutale. Au ministère de l'Economie, les équipes de Bruno Le Maire sont plongées dans la torpeur. Au lendemain de l'annonce du confinement par le chef de l'Etat, le ministre de l'Economie tire la sonnette d'alarme lors d'une réunion téléphonique avec des journalistes. "Nous faisons face à un choc violent, global et durable. L'économie réelle est touchée en France. Tous les secteurs sont touchés, certains plus que d'autres comme la restauration, le tourisme ont des baisses de chiffres d'affaires de 90 à 100%. La production industrielle a baissé de 25%".

Bruno Le Maire pandémie

Bruno Le Maire et Agnès Pannier-Runacher lors d'une réunion à Bercy sur l'impact de la pandémie au début du mois de mars 2020. Crédits : Reuters.

Il faut dire que le confinement et les mesures de l'exécutif ont mis à l'arrêt une grande partie des activités dans le tertiaire. Compte tenu du poids des services (plus de 70% du PIB) dans l'économie tricolore, la mise en sommeil d'un grand nombre de secteurs a fait plonger la croissance économique à un niveau inédit depuis la Seconde Guerre mondiale (-8%).

Face à ce plongeon historique, Bruno Le Maire a rapidement dû mettre en place les mesures d'urgence du "quoi qu'il en coûte" (PGE, chômage partiel, fonds de solidarité). Si beaucoup d'économistes ont estimé que la plupart de ces mesures étaient relativement adaptées à la crise, il faut néanmoins rappeler que les administrations publiques ont encaissé une grande partie du choc. Et ce choix là est encore loin de marquer un virage keynésien de la politique économique du gouvernement. Si la dette et le déficit ont explosé, le ministre de l'Economie n'a cessé de marteler qu'il fallait rétablir l'équilibre des finances publiques rapidement et soutenir en priorité les entreprises sans imposer de conditions.  Après le remaniement de l'été 2020, Bruno Le Maire reste aux commandes de Bercy pour mettre en œuvre le plan de relance de 100 milliards d'euros annoncé par le Premier ministre Jean Castex.

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La guerre en Ukraine prolonge le "quoi qu'il en coûte"

A la fin de l'été 2021, Bruno Le Maire n'a cessé de répéter qu'il voulait mettre fin au "quoi qu'il en coûte". Lors d'une réunion de rentrée avec des journalistes, le quinquagénaire en charge du budget de la France avait indiqué vouloir retrouver l'équilibre des comptes publics dans la droite ligne du rapport de l'ancien ministre de l'Economie Jean Arthuis remis au Premier ministre Jean Castex. Six mois après, l'invasion de la Russie en Ukraine a complètement changé la donne. Bruno Le Maire se retrouve à nouveau en première ligne face aux conséquences encore difficiles à mesurer de ce conflit.

Certains économistes ont sonné l'alerte. "Dans cette économie de guerre, il y a un très grand besoin de dépenses publiques", a déclaré il y a quelques jours l'économiste et conseiller de la banque Natixis, Patrick Artus. "Les 20% des ménages les plus modestes sont largement exposés. C'est un sujet de campagne important", a averti, M.Artus.

"L'économie française affichait avant la guerre [en Ukraine, NDLR] des conditions d'activité et d'emploi très solides. Face à un choc, un organisme en bonne santé est a priori plus résistant qu'un malade. Le climat des affaires a commencé à baisser, présageant une croissance au-dessous de son potentiel. Ce n'est pas une récession, mais une zone à risque élevé," soulignait dans une récente note l'économiste de ODDO Securities, Bruno Cavalier. Résultat, Bercy a récemment annoncé les modalités de mise en œuvre du décret d'avance destiné à amortir les répercussions de ce nouveau choc sur l'économie française. Cette nouvelle enveloppe a d'ailleurs fait l'objet de critiques de la part de la commission des finances du Sénat sur les artifices budgétaires mises en oeuvre par l'exécutif et le manque de ciblage de certaines aides.

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143 millions d'euros pour les cabinets de conseil

L'activité de Bercy, durant le quinquennat, a été accompagnée par un florilège de cabinets de conseil. La récente publication du rapport du Sénat sur ces prestations a braqué les projecteurs sur un phénomène qualifié de "tentaculaire", comme l'explique la Chambre haute. Au ministère de l'Economie, le montant des contrats est colossal. Selon les données collectées par le Sénat et agrégées par La Tribune, 143 millions d'euros ont été déboursés pour faire appel à ces cabinets de conseils. Le plus gros contrat a été remporté par la société Octo Technology pour 4 millions d'euros.

Au total, les Sénateurs ont recensé près de 320 contrats entre 2018 et 2021. Et ce chiffre ne prend pas en compte toutes les prestations inférieures à 150.000 euros. Soupçonné de fraude fiscale, le cabinet McKinsey fait partie des bénéficiaires de quelques contrats supérieurs à 1 million d'euros.

Dans les rangs de la Macronie, la question de l'utilisation des cabinets de conseil interroge. "La question n'est pas l'utilisation des cabinets de conseil mais leur utilité. Certains semblent faire de l'optimisation fiscale agressive," confie un cadre du parti majoritaire à La Tribune. Face aux critiques, Bercy a organisé un point presse en urgence le 31 mars dernier avec le ministre des comptes publics Olivier Dussopt et la ministre de la Fonction publique Amélie de Montchalin pour tenter d'éteindre l'incendie à 10 jours du premier tour du scrutin présidentiel.

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Quatre ouvrages en cinq ans

Malgré ces crises à répétition, le ministre de l'Economie, habitué des salons littéraires, a signé quatre ouvrages au cours de ces cinq dernières années. Certains observateurs et membres de l'opposition n'ont d'ailleurs pas manqué de lui faire des reproches sur une telle production, en plein milieu d'une pandémie mondiale.

Cet adepte de littérature n'hésite pas à mélanger les expériences professionnelle et personnelle dans ses ouvrages en révélant les coulisses de son ministère implanté depuis plus de 30 ans au bord de la Seine dans le 12ème arrondissement de Paris.

Sur les dernières décennies, Bruno Le Maire est un des rares ministres de l'Economie à avoir tenu tout un mandat. Les ministres de l'Economie entre 1995 et 2016 sont restés en moyenne 517 jours en poste. Après Bruno Le Maire, Christine Lagarde est la ministre de l'Economie qui a conservé le plus longtemps son strapontin (près de 1200 jours). On retrouve ensuite Dominique Strauss-Kahn  (881 jours) et Thierry Breton (809 jours). A l'inverse, Hervé Gaymard (88 jours), Alain Madelin (100 jours) et Arnaud Montebourg ont la palme des ministres qui ont fait les plus brefs passages à Bercy.

Quant à l'avenir du ministère, il est encore difficile de se projeter à la veille du premier tour du scrutin présidentiel. "Rassembler le ministère de l'Economie et celui de l'Ecologie est une très bonne idée", confie un ponte de la Macronie. En Allemagne, cette réforme d'un grand ministère a suscité de vifs débats avant de finalement se concrétiser avec le gouvernement d'Olaf Scholz.

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Grégoire Normand

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Commentaires 8
à écrit le 08/04/2022 à 14:05
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Sur les Gilets Jaunes: une facile et honteuse reculade qui a conduit à donner des milliards d'euros que les générations suivantes devront payer ! C'était le début du "quoi qu'il en coûte", mais beaucoup moins justifié que sous la pandémie...

le 08/04/2022 à 17:31
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Ecoutez matincalme, ses mots coulent de source.Bruno Lemaire il a fait la preuve qu'il était qu'un ancien fonctionnaire du Ministère des affaires étrangères et pourtant il se voyait président . Il délirent tous .Mais la note c'est nous qui allons la...

à écrit le 08/04/2022 à 14:05
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Sur les Gilets Jaunes: une facile et honteuse reculade qui a conduit à donner des milliards d'euros que les générations suivantes devront payer ! C'était le début du "quoi qu'il en coûte", mais beaucoup moins justifié que sous la pandémie...

à écrit le 08/04/2022 à 13:19
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Les louanges a l'egard de cet incompetent pleuvent comme a Gravelotte. Que peut-on retenir de son action dictee par son maitre et bruxelles ? Rien, le neant, un pouvoir d'achat qui degringole, une dette, n'en parlons pas, bref de la mediocrite en bar...

à écrit le 08/04/2022 à 11:48
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En bonne droite, il a surtout encore montrer sa capacité de bonne gestion du denier publique. "C'est pas moi, c'est la faute des autres", sérieux ?

à écrit le 08/04/2022 à 11:25
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Ok la crise covid était une crise inattendue. Mais pas celle des gilets jaunes. Le gouvernement en est à l'origine avec la hausse des taxes sur le carburant. Et son autisme a contribué à la faire durer.

le 08/04/2022 à 15:47
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Il y avait cela aussi : Les conditions du contrôle technique automobile devaient devenir plus restrictives dès 2019. Le gouvernement s'est engagé à reporter cette mesure.Donc, cela peut revenir bientôt.

à écrit le 08/04/2022 à 9:23
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Bah il a fait ce qu'il a pu en ne contrôlant que 5% de l'économie. C'est là qu'est le problème, quels moyens d'action restent à nos politiciens tandis que la finance possède tout ?

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