Biodiversité, océans durables : les nouvelles frontières de la finance verte

 |   |  1175  mots
Le projet Sumatra Merang Peatlang consiste à restaurer plus de 20.000 hectares de tourbières dégradées dans la forêt tropicale au Sud de l'île indonésienne, afin de protéger des centaines d'espèces en danger, dont le célèbre tigre de Sumatra. C'est l'un des derniers investissements de Mirova Althelia, pour 5 millions d'euros.
Le projet Sumatra Merang Peatlang consiste à restaurer plus de 20.000 hectares de tourbières dégradées dans la forêt tropicale au Sud de l'île indonésienne, afin de protéger des centaines d'espèces en danger, dont le célèbre tigre de Sumatra. C'est l'un des derniers investissements de Mirova Althelia, pour 5 millions d'euros. (Crédits : Mirova Althelia)
Pionnière de la finance durable, Mirova, filiale de Natixis se revendique « la seule société de gestion compatible avec les objectifs 2 degrés » de réchauffement climatique. Elle compte doubler ses encours à 20 milliards d’euros d’ici 2022, en explorant de nouveaux territoires comme la protection de la biodiversité et le marché émergent du capital naturel (forêts, mers) où elle va investir 1 milliard d’euros.

Comment accélérer la réorientation des millions de milliards de la finance vers la transition énergétique et la lutte contre le réchauffement climatique ? « Le passage à l'échelle est l'un des grands enjeux de la finance durable » a relevé Philippe Zaouati, fondateur et directeur général de Mirova, société de gestion pionnière de l'investissement responsable, à la veille du Climate Finance Day, qui se tient ce mercredi 28 novembre, juste avant la COP24 qui se tiendra à partir du 3 décembre à Katowice, en Pologne. Selon le rapport publié par l'observatoire mondial de Climate Chance le 21 novembre, la finance verte ne représente que 0,2% des portefeuilles des gestionnaires d'actifs dans le monde et 0,5% de ceux des investisseurs.

Depuis sa création en 2010, Mirova a presque triplé ses encours à 10,2 milliards d'euros, mais elle reste un acteur de niche, sur un marché mondial de la gestion d'actifs de plus de 80.000 milliards de dollars. Elle a l'ambition de doubler ses encours à 20 milliards d'euros d'ici 2022, notamment en se développant davantage sur l'immense marché américain et en explorant de « nouveaux territoires d'impact » très thématiques, comme la gestion durable des ressources naturelles et la conservation de la biodiversité.

« C'était un pari à l'époque, voire un acte de foi » a confié Philippe Zaouti lors d'une présentation à la presse vendredi 23 novembre. « Aujourd'hui, Mirova est la seule société de gestion 100% compatible 2 degrés », a-t-il revendiqué, en référence aux engagements de l'Accord de Paris de limiter le réchauffement climatique de la planète à 2 degrés d'ici à 2100.


Tout le monde se met au « green »

Son empreinte carbone serait passée de 4,4 degrés fin 2014 à 1,5 degré au 31 octobre 2018, grâce notamment à sa « stratégie de gestion actions « neutre en carbone » novatrice et différenciante par rapport aux stratégies bas carbone habituelles » a souligné Anne-Laurence Roucher, la directrice générale déléguée. Le CAC 40 aurait une empreinte carbone de 5 degrés, selon la méthodologie de la société, prenant en compte l'amont et l'aval, tout le cycle de vie. C'est beaucoup plus que celle des indices mondiaux MSCI Worldwide (3,9 degrés contre 4,7 degrés pour le MSCI Europe), du fait du poids de la « vieille économie » (industrie pétrolière mais pas seulement), quand les grands indices américains sont dominés par les technologiques, à l'empreinte plus faible. La filiale de Natixis n'a quasiment pas de pétrolières en portefeuille, très peu de gaz, et a contrario des industries évitant les émissions comme les éoliennes.

Cet acteur spécialisé est cependant rejoint par de nombreux généralistes et des poids lourds, comme l'Américain BlackRock et le Français Amundi, leader européen.

« Tout le monde fait de l'ESG (critères environnementaux, sociaux et de gouvernance) maintenant. Nous appelions de nos voeux cette généralisation, c'est une sorte de victoire. Je préfère être un gérant de niche dans un océan ESG ! Mais notre responsabilité en tant qu'un des acteurs pionniers est de veiller à ce qu'elle se fasse selon des standards, en préservant la qualité » a plaidé Philippe Zaouati, qui est membre du comité d'experts de haut niveau sur la finance durable (HLEG) auprès de la Commission européenne.

Les grandes entreprises industrielles n'ont pas l'apanage du « green washing », la pratique d'éco-blanchiment consistant à se déclarer abusivement respectueux de l'environnement. Certains gestionnaires d'actifs disent intégrer les critères ESG, sans modifier en profondeur leur portefeuille. La part grandissante de la gestion passive, des fond indiciels (ETF) répliquant des indices classiques, a tendance à diluer les efforts de « verdissement » des portefeuilles.

Selon une étude d'Asset Owners Disclosure Project (AODP), qui fait partie de l'ONG britannique ShareAction, à peine 10% des plus grands fonds de pension mondiaux se sont engagés à aligner leur portefeuille avec les objectifs de l'Accord de Paris et plus de 60 % ne prennent pas ou peu en compte le climat.

Lire aussi : Le marché des fonds indiciels durables va exploser grâce aux Millennials selon BlackRock

Tigre de Sumatra et café du Pérou

Afin de se singulariser dans ce paysage où tout le monde se réclame de l'investissement durable, Mirova, qui avait été le premier à se lancer dans les « green bonds » (obligations vertes) et commercialise un fonds « Insertion emploi dynamique », veut explorer de nouveaux territoires. Par exemple la biodiversité, « peu traitée aujourd'hui car difficile à mesurer », et plus généralement le « capital naturel », dans lequel il compte déployer un milliard d'euros d'ici 2022.

La filiale de Natixis IM a dans cet objectif acquis l'an dernier 51% d'Althelia Ecosphere, qui gère un fonds de 100 millions d'euros ayant investi dans des projets d'agroforesterie et de gestion durable des écosystèmes. La société spécialisée dans l'investissement d'impact a par exemple mis 5,1 millions d'euros dans le projet Sumatra Merang Peatlang qui consiste à restaurer plus de 20.000 hectares de tourbières dégradées dans la forêt tropicale au Sud de l'île indonésienne, afin de protéger des centaines d'espèces en danger, dont le célèbre tigre de Sumatra. Le fonds a aussi investi dans le projet d'une importante coopérative de café et de cacao dans l'Amazonie péruvienne, région longtemps marquée par le narco-trafic et les conflits, afin d'aider les fermiers à améliorer la qualité et la rentabilité de la production.

Cette société de droit britannique, fondée par d'anciens de BNP Paribas, Sylvain Goupille et Christian Del Valle, toujours aux commandes, a lancé le premier fonds dédié aux océans, Althelia Sustainable Ocean Fund, dont la première tranche de 100 millions d'euros vient d'être bouclée, grâce à des investisseurs tels que la Banque européenne d'investissement et AXA Investment Managers. Les impacts ciblés par ce fonds (non commercialisé en France pour l'instant) sont notamment les pêcheries durables, la conservation du littoral, la prévention des déchets marins et de la pollution plastique, dans les pays émergents et les Etats insulaires, notamment en Amérique latine et dans les Caraïbes.

« Il existe partout dans le monde de petits projets à 1, 2 ou 3 millions d'euros. Il faut aller chercher l'argent privé pour les financer » a fait valoir Philippe Zaouati.

« Il y a aussi des besoins d'investissements en infrastructures durables considérables. On a parfois du mal à faire investir dans les marchés émergents, du fait d'une certaine perception du risque. Or l'argent est au Nord, les projets sont au Sud. Il faut mettre ensemble l'argent public et privé pour dérisquer les projets » a-t-il insisté.

Mirova a ainsi lancé l'an dernier le fonds Land Degradation Neutrality, en partenariat avec la Convention des Nations Unies pour la Lutte contre la Désertification (CNULCD),  dédié à la restauration des terres dégradées, « le plus ambitieux partenariat public-privé en faveur de la gestion durable des terres » selon Pascal Canfin, le directeur général du WWF France, qui a soutenu l'initiative, dans laquelle la Banque européenne d'investissement (BEI) et l'Agence française de développement (AFD) ont investi.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 26/11/2018 à 13:27 :
Un autre article mentionnait une étude sur la part des énergies vertes dans les projets financés par les banques.

7 % du financement allait vers les énergies vertes.

Je ne sais pas si c'est plus que la part d'énergie verte déjà existant (dans ce cas ce serais bon signe), mais la part du charbon et des énergies fossiles étaient indiquée comme en augmentation. Et ça, c'est plus ennuyeux
a écrit le 26/11/2018 à 8:34 :
"Catastrophes climatiques cotées en Bourse: Quand la finance se branche sur la nature" (article gratuit)

Introduction: "Sécheresses, ouragans, inondations : aux quatre coins du monde, les catastrophes climatiques charrient leur lot de drames humains et d’images spectaculaires. Et posent une question prosaïque : qui paiera les dégâts ? Quand ils ont trop à perdre, les assureurs se défaussent sur les Etats. Mais ces derniers, étranglés par la dette, peinent à assumer. Ils se tournent alors vers les marchés financiers, leurs calculs glacials et leurs produits spéculatifs."

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :