Coronavirus : derrière les polémiques, comment la crise bouscule les assureurs

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Dans le contexte de l'épidémie du Covid-19, la Maif a annoncé la semaine dernière qu'elle allait reverser plus de 100 millions d'euros à ses sociétaires titulaires d'un contrat d'assurance automobile.
Dans le contexte de l'épidémie du Covid-19, la Maif a annoncé la semaine dernière qu'elle allait reverser plus de 100 millions d'euros à ses sociétaires titulaires d'un contrat d'assurance automobile. (Crédits : MAIF)
Critiqués pour leur manque de réactivité et d'engagement face à la crise économique liée à la pandémie du nouveau coronavirus, les assureurs multiplient depuis quelques jours les initiatives de solidarité. Ces dernières varient selon leur positionnement et leur exposition, plus ou moins prononcée, face à un choc qui devrait avoir des conséquences durables sur le secteur.

"Nous avons tapé juste et de manière sincère". Dominique Mahé, le président du groupe Maif, se félicite de la mesure phare prise par l'assureur mutualiste dans le contexte de l'épidémie du Covid-19 : l'entreprise niortaise a annoncé la semaine dernière qu'elle allait reverser plus de 100 millions d'euros à ses sociétaires titulaires d'un contrat d'assurance automobile.

"Le trafic automobile a chuté de 80%, confinement oblige. Pour un assureur comme nous, qui réalisons 50% de notre chiffre d'affaires sur cette activité, le fait d'avoir une moindre sinistralité nous fait réaliser une économie mensuelle de 50 millions d'euros sur les coûts techniques. Nous avons projeté cette évaluation sur huit semaines de confinement. Ce sont des économies réalisées par la collectivité des sociétaires. Il nous a paru normal et naturel de proposer que ces 100 millions d'euros d'économies soient redistribués aux sociétaires", explique-t-il.

Très concrètement, chaque sociétaire concerné recevra 30 euros par véhicule assuré. Et donc, par exemple, 60 euros dans le cas de deux véhicules assurés à la Maif. "Un montant forfaitaire, le même pour tous, quel que soit le véhicule", précise l'assureur engagé dans la voie de l'entreprise à mission. Les bénéficiaires de cette mesure sont toutefois incités à reverser ces sommes à trois associations particulièrement mobilisées pour lutter contre la pandémie du nouveau coronavirus, qui a déjà provoqué la mort de près de 9.000 personnes en France : la fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France, l'Institut Pasteur et le Secours Populaire. Pourquoi ne pas verser directement cette somme aux organismes sélectionnés ? "Le sociétaire est au coeur de notre modèle. Nous avions à coeur de le rendre directement acteur. Il est très important de revivifier ce qu'est, au fond, le modèle de la mutualité", justifie Dominique Mahé.

Une ribambelle d'initiatives

Si aujourd'hui la Maif est le seul assureur à avoir annoncé un remboursement des primes généralisé, "tous les acteurs de la place multiplient les initiatives de solidarité au-delà de l'exercice de leur métier", souligne Thomas Buberl, le directeur général d'Axa, dans une interview accordée au Journal du dimanche. Son groupe va ainsi fournir 2 millions de masques aux professionnels de la santé. AXA, qui compte également offrir 20.000 repas au profit de la communauté de soins de l'AP-HP, a rendu gratuits ses services de téléconsultations en Belgique et a mobilisé 5 millions d'euros pour financer la recherche sur les maladies infectieuses, dont le Covid-19. Groupama, pour sa part, indique avoir donné tous ses masques au personnel médical et réalisé des dons à des établissements hospitaliers avec une approche régionale "conformément à [son] ADN décentralisé". De son côté, Macif déclare avoir consacré plus de 20 millions d'euros pour aider les personnes fragilisées par la crise sanitaire.

Cette liste, non exhaustive, de mesures intervient alors que la profession s'est vue reprocher au début de la période de confinement un manque d'engagement et de réactivité par rapport aux banques, en première ligne pour venir en aide aux entreprises en difficulté. Une absence caricaturée, ci-dessous, par le dessinateur Plantu. "Il a d'abord fallu mettre en ordre de marche des grandes maisons. Cela n'a pas été si évident", reconnaît un assureur.

Un engagement jugé encore insuffisant

Collectivement, le secteur s'est également engagé à maintenir la garantie des TPE qui auraient des difficultés à payer leurs cotisations durant le confinement, à prendre en charge les indemnités journalières des personnes en situation de fragilité, ayant pour obligation de rester chez elles, et à participer à hauteur de 200 millions d'euros au fonds de solidarité mis en place par l'État et dédié aux TPE et aux indépendants. La participation de chacun s'est faite selon une clef de répartition basée sur leurs chiffres d'affaires respectifs (21 millions d'euros pour Axa, 14 millions d'euros pour Groupama, 5,2 millions d'euros pour la Macif et 4 millions d'euros pour la Maif pour n'en citer que quelques uns). Pas suffisant pour le gouvernement. Selon la secrétaire d'Etat Agnès Pannier-Runacher, les assureurs doivent aller encore plus loin dans leur engagement en participant davantage à ce fonds.

"200 millions d'euros c'est une somme symbolique à l'échelle de la place", abonde un fin connaisseur du secteur.

Face à ces sollicitations, les assureurs se disent prêts à participer à l'effort de solidarité nationale, à condition toutefois de ne pas être en difficulté pour payer les sommes dues à leurs assurés sous la forme de sinistre ou d'épargne. "L'argent que nous récoltons, c'est l'argent de nos assurés. Il est destiné à les protéger au mieux de l'ensemble des aléas", rappelle un assureur. Or, les conséquences économiques de la crise qui pèsent sur l'industrie de l'assurance restent encore incertaines mais pourraient être conséquentes. "Nous sommes parfaitement prêts à jouer le jeu. Mais qui est capable de prédire quel sera le coût final pour l'assurance de cette crise ? Personne à ce stade", affirmait Thierry Martel, le patron de Groupama, dans une précédente interview accordée à La Tribune. Et d'ajouter : "ce dont je suis certain, c'est que nous allons ressentir les effets négatifs de cette crise sur l'économie durant plusieurs années et que la sortie de crise ne sera pas simple".

"Maif assure essentiellement des particuliers. Nous sommes donc moins exposés que d'autres assureurs qui couvrent les risques des entreprises. Toutefois, nous anticipons cette année une chute conséquente de la production de nouveaux contrats. Nous sommes également le premier assureur des associations, dont certaines vont subir des pertes de chiffre d'affaires relativement importantes ce qui aura un coût pour nous. A cela s'ajoute, les conséquences de la baisse des marchés sur nos placements financiers. Nous aurons forcément en 2020 des conséquences économiques négatives sur notre activité", résume, pour sa part, Dominique Mahé.

Hausse de la sinistralité et baisse des revenus

Selon Cyrille Chartier-Kastler, fondateur et président du cabinet de conseil Fact & Figures, c'est la branche des assurances collectives, c'est-à-dire celles souscrites par les entreprises pour le compte de leurs salariés, qui devrait le plus souffrir.

"La crise dans laquelle nous nous trouvons est très mauvaise pour les assureurs qui font de l'assurance collective [comme Axa, Allianz, Generali, Malakoff Humanis, AG2R La Mondiale ou encore Pro BTP, ndlr] car nous assistons à une explosion des consultations et des dépenses médicales pour les personnes nécessitant une hospitalisation. Les arrêts de travail explosent eux aussi. Il y aura également des décès supplémentaires de personnes étant en activité avec des rentes à verser au conjoint", anticipe-t-il.

Les assureurs qui s'adressent à une clientèle de commerçants et de professions libérales, comme Groupama, s'exposent également à une perte de revenus. "Beaucoup d'assureurs vont voir leur chiffre d'affaires diminuer car à la fin du confinement de nombreuses entreprises auront déposé le bilan", affirme Cyrille Chartier-Kastler. Résultat : le nombre de primes non recouvrées en raison des difficultés économiques rencontrées par les clients assurés pourrait grimper en flèche. A moyen terme, la diminution des ventes de véhicules neufs et de logements devrait aussi impacter la vente de contrats d'assurance auto et habitation.

Des mouvements de concentration à venir

Au-delà de leurs activités techniques, les assureurs craignent également les conséquences des forts mouvements de marchés sur leurs placements financiers. Même si le secteur est solide et rentable, certains assureurs pourraient voir leur marge de solvabilité chuter à des niveaux où elles se trouvaient avant l'intégration, en fin d'année dernière, de la provision pour participation aux bénéfices (des réserves mises de côté au fil de l'eau par les assureurs pour protéger l'épargne des assurés) dans le calcul du ratio. Un coup de pouce offert par Bercy qui avait permis de "toiletter" les ratios des assureurs dans un contexte de taux durablement bas, voire négatifs.

Toutefois, les conséquences de la tempête sur les marchés pourraient ne pas être si sévères, estime Cyrille Chartier-Kastler. "Dernièrement, le taux de l'OAT à 10 ans est revenu en territoire positif. Cette remontée est une bonne nouvelle pour les assureurs même si les marchés obligataires restent très volatiles", note l'expert. "La chute des marchés actions ne devrait pas être dramatique non plus car les assureurs n'ont pas acheté au plus haut", tempère-t-il.

Même si le monde de l'assurance ne sera pas, et de loin, le secteur le plus affecté par cette crise économique et sanitaire, sa physionomie à moyen terme devrait certainement évoluer.

"La crise va avoir des conséquences sur les groupes paritaires de protection sociale qui, déjà avant cet événement, tiraient la langue en raison de mauvais résultats techniques. La crise va ajouter une couche supplémentaire et pousser à des mouvements de concentration", anticipe Cyrille Chartier-Kastler.

Une police d'assurance spéciale pandémie

Plus globalement, la pandémie du Covid-19 et l'arrêt brutal de nombreuses activités économiques ont provoqué des débats houleux autour des pertes d'exploitation, subies de plein fouet par les commerces de proximité et les professionnels de la restauration. Or actuellement, la garantie de perte d'exploitation, qui permet de compenser une baisse du chiffre d'affaires, ne peut fonctionner que si elle est liée à un dommage matériel, comme un incendie ou un dégât des eaux qui empêcherait un restaurant ou un commerce de fonctionner. "Ces questions de pertes d'exploitation sont très dures pour tous les professionnels concernés. Mais ce n'est pas aux assureurs de porter le poids d'une décision gouvernementale. C'est aux pouvoirs publics de l'assumer", tranche sans détour Cyrille Chartier-Kastler.

"Le principe de l'assurance, c'est la mutualisation : elle fonctionne quand elle peut répartir un risque entre ses assurés, c'est-à-dire utiliser les primes du plus grand nombre qui n'est pas touché pour indemniser ceux qui subissent un sinistre. Chose évidemment impossible dans le cas d'un événement qui touche tout le monde en même temps et de plein fouet", rappelle dans une tribune Florence Lustman, la présidente de la FFA.

Pour protéger les populations et les entreprises de futures crises sanitaires majeures, la profession réfléchit donc à la création d'un fonds de garantie, inspiré de celui mis en place pour les catastrophes naturelles et abondé par les assureurs au fil des années. Un mécanisme qui "ne peut tenir que s'il y a une garantie de l'Etat très claire car les coûts sont faramineux. Les estimations des pertes d'exploitation dues à la crise sanitaire que nous vivons sont supérieures à 50 milliards d'euros. Or, les bénéfices cumulés des assureurs de la place correspondent à 12 milliards d'euros. Sans l'appui et la garantie de l'Etat, les assureurs ne sont donc pas en capacité, dans les contrats actuels, de couvrir ces risques", explique Dominique Mahé. "L'élargissement de la garantie de perte d'exploitation au-delà des seules événements accidentels, comme un incendie ou un dégât des eaux, nécessiterait d'augmenter le coût de cette garantie pour les assurés ou d'avoir une taxation sur les contrats d'assurance qui visent à couvrir les événements sanitaires majeurs", ajoute-t-il.

Dans les colonnes du JDD, Thomas Buberl défend l'idée d'un régime d'assurance pandémie détenu à 50-50 par l'Etat et par un pool d'assureurs privés.

"On encaisserait chaque année des primes qui seraient mises en réserves. En cas de crise, les assureurs paieront jusqu'à deux fois le montant des primes collectées et l'Etat prendrait le relais au-delà", expose-t-il.

Renforcer le rôle sociétal des assureurs

"Un tel régime ne pourrait avoir de sens que s'il était européen. Plus ces risques seront appréhendés à l'échelle européenne et non pas à l'échelle nationale, mieux ce sera", juge Cyrille Chartier-Kastler. "Le virus n'a pas de frontière", rappelle-t-il. Pour l'heure, les réflexions autour d'un régime pandémique viennent seulement de débuter. "Il faudra du temps. C'est un débat qui va certainement s'instaurer dans l'après-crise", estime Dominique Mahé.

Si les positions et les mesures prises par les assureurs divergent, tous s'accordent à dire que des leçons doivent être tirées de cette crise. "L'un des grands enseignements de cette pandémie est que le monde n'était pas assez préparé et ne s'est pas assez coordonné. Or avec le réchauffement climatique, nous avons devant nous de grands dérèglements requérant une grande préparation et des actions coordonnées au niveau mondial", affirme le patron d'Axa.

"Les assureurs ont foncièrement une activité d'utilité sociale. C'est une notion qui a eu tendance à s'étioler dans l'esprit du public au détriment d'une image où l'assureur suit une logique de maximisation des profits", regrette, pour sa part, le président du groupe Maif. "Pour les assureurs et les entreprises en général, cette crise fait la démonstration que le temps est venu de considérer que la responsabilité d'une entreprise n'est pas seulement la production de biens et de services. À l'objet social doit s'ajouter un objet sociétal et les entreprises doivent s'interroger sur leur participation au bien commun", conclut-il.

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Commentaires
a écrit le 10/04/2020 à 20:01 :
La MAIF met ses salariés au chômage partiel ( donc ses salariés seront payés par l Etat...) et ensuite elle annonce reverser une partie des cotisations à ses assurés qui ne roulent quasiment plus, ( l essentiel ses assurés MAIF sont dans l Éducation Nationale, ben oui c'est sûr va pas trop y avoir de pepin en allant à l école....) WHAOU e geste, ça me laisse sans voix...
D autres assureurs donnent largement plus que 30 ou 60 € à leurs assurés sans le crier sur tous les toits.....
Vive la com.
a écrit le 08/04/2020 à 1:05 :
Il y a peu de véhicules sur les routes, peu d'accident, donc moins de risque d'accident. Cela mériterait bien une petite ristourne sur les primes d'assurance automobile.
a écrit le 07/04/2020 à 20:10 :
Un problème de com.. On a du mal à comprendre en quoi passer pour ce type d'événement, difficile à chiffrer, à un système assurance privé serait plus efficace que la mutualisation des risques via une couverture étatique. On ergote parce que personne n'ose poser simplement la question: couvrir les pertes d'exploitations coutera dès cher, en primes pour les entreprises ou les indépendants, via les assurances, ou en impôts via les états. Dès lors, jamais dire jamais, mais demander aux assurances de couvrir un risque qu'elles n'assuraient pas, et pour lequel elles ne recouvraient pas de primes, n'est pas légal.. On en reste à, in fine, un petit geste par ci, un petit geste par là,..

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