« Dans la Blockchain, la Silicon Valley est en retard »

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Kavita Gupta travaillait pour le Family Office d'Eric Schmidt, l'ex-patron de Google, avant de rejoindre Consensys pour prendre la tête de son bras de capital-risque Consensys Ventures, qui investit dans les startups de la Blockchain dans le monde entier, y compris en France.
Kavita Gupta travaillait pour le Family Office d'Eric Schmidt, l'ex-patron de Google, avant de rejoindre Consensys pour prendre la tête de son bras de capital-risque Consensys Ventures, qui investit dans les startups de la Blockchain dans le monde entier, y compris en France. (Crédits : Consensys)
Aux commandes du fonds de capital-risque de ConsenSys, Kavita Gupta parcourt le monde à la recherche des futures pépites de l’univers de la technologie Blockchain. Doté de 50 millions de dollars, ConsenSys Ventures a mené le tour de table de 2,4 millions d’euros du français Coinhouse et investi dans deux autres startups hexagonales. La baisse des cours des crypto-monnaies a assaini le marché mais refroidi les VC traditionnels en Californie qui tardent à prendre le virage.

À la sortie de l'amphithéâtre du Conservatoire national des arts et métiers où elle vient de terminer sa présentation, Kavita Gupta est entourée d'une nuée d'hommes, entre 20 et 35 ans, qui brûlent de lui « pitcher » leur projet, de décrocher son numéro, son email, voire un rendez-vous chez ConsenSys Ventures, à Brooklyn ou San Francisco. Manteau rouge, robe à pois, cette brune pimpante, à la tête de ce fonds de capital-risque qui prend des participations dans des startups de l'univers de la Blockchain au stade de l'amorçage, détonne dans cette foule de geeks, ingénieurs, développeurs, entrepreneurs, venus assister début mars à la conférence de la communauté Ethereum, la Blockchain la plus prisée des milieux d'affaires.

« Je suis souvent la seule femme au conseil d'administration des entreprises que j'accompagne », confie cette professionnelle du capital-investissement.

Venue du cabinet de gestion de fortune de la famille de l'ex-patron de Google, Eric Schmidt, Kavita Gupta a créé en septembre 2017 ConsenSys Ventures, le bras de capital-risque de Consensys, entreprise de conseil en technologie de « chaînes de blocs » fondée en 2014 par Joseph Lubin, l'un des co-fondateurs d'Ethereum justement. Spécialiste de la finance à impact et de l'investissement dans la technologie dans les pays émergents, elle a contribué à créer l'équipe en charge des green bonds à la Banque mondiale. D'origine indienne, elle a étudié à Delhi, à la George Washington University et au MIT. Désormais, elle parcourt la planète à la recherche des futures pépites des technologies Blockchain ou de registre distribué, technologies de stockage et de transmission d'information nées il y a dix ans avec le Bitcoin.

« Je me suis intéressée à la Blockchain par la technologie, pas par les crypto-monnaies » précise-t-elle, « lorsqu'on m'a présenté, dans le cadre du programme Solve du MIT, un très bon projet sur une solution d'identité numérique sur Blockchain pour les réfugiés à la frontière de la Turquie et de la Grèce qui voulaient rejoindre l'Allemagne. J'ai été séduite par ce système infalsifiable. J'ai aussi eu la chance de rencontrer Joe [Lubin], avec lequel j'ai eu de grandes conversations et il m'a convaincue de faire le grand saut de l'investissement traditionnel à la Blockchain. »

LIRE notre interview de Joseph Lubin : « La Blockchain va pénétrer tous les secteurs et nous aider à tout réinventer »

Emergence de l'écosystème français

Le fonds est doté de 50 millions de dollars et a déjà investi dans une quinzaine de jeunes pousses (en capital ou en "tokens", en jetons numériques) pour un montant compris « entre 15 et 18 millions de dollars ». Parmi ses récents investissements, un million d'euros dans le français Coinhouse (l'ex-Maison du Bitcoin), dont ConsenSys Ventures a mené le tour de table de 2,4 millions d'euros (de série A) en janvier dernier, au côté du fonds français XAnge (groupe Siparex), du fonds new-yorkais spécialisé Digital Currency Group et de l'entrepreneur Eric Larchevêque (Ledger).

« Nous avons aussi investi dans la startup française Quidli [émission programmable du capital pour distribuer des parts aux employés, ndlr] qui est passée par notre accélérateur Tachyon et nous venons de finaliser un investissement dans une autre jeune pousse française, que nous n'avons pas encore rendu public », nous précise Kavita Gupta. « Je savais que Berlin était un hub important mais je ne m'attendais pas à ce que Paris ait un tel écosystème de startups. Les entrepreneurs français ont une formation académique très solide et beaucoup d'expérience. »

Elle observe en particulier que « Londres était jusqu'ici le principal pôle en Europe pour ce qui touche aux actifs financiers mais la France se met sur les rangs.» Elle cite en exemple une initiative interne au sein de ConsenSys, une solution de "tokenisation" des actifs financiers, sécurisée sur la Blockchain, appelée Dauriel Network et lancée le 1er février, qui est « made in France ».

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ConsenSys Ventures Blockchain startup

[Exemples de startups du portefeuille de ConsenSys Ventures]

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Les VC traditionnels conservateurs

Bien placée pour disposer d'une vision panoramique, elle estime que « la Blockchain est un écosystème vraiment décentralisé. Il existe différents lieux dans le monde entier. Bien sûr, la Chine est vraiment en avance, en particulier en matière d'infrastructures et de solutions de montée en charge, mais Singapour et Hong Kong sont à la pointe en matière de produits financiers. » Elle relève qu'aux États-Unis, New York a toujours été en avance.

« En réalité, en matière de Blockchain, c'est San Francisco qui est le plus à la traîne ! Les VC, les fonds de capital-risque traditionnels, sont venus très tardivement dans l'univers de la technologie Blockchain. C'est seulement l'an dernier que A16z [Andreessen Horowitz] a lancé un fonds crypto [de 300 millions de dollars en juin dernier], tandis que tous les Sequoia et autres General Catalyst ou Google Ventures en sont encore à essayer de la comprendre. Même du côté des startups, quand je regarde mon portefeuille, je n'en ai que deux ou trois de la baie de San Francisco [Pryze et Quantstamp, ndlr]. C'est de la Silicon Valley que viennent habituellement ceux qui changent les règles du jeu ! »

Au bémol près qu'Andreessen Horowitz a tout de même investi dans une dizaine de startups du secteur depuis 2013, dont la plateforme d'échange de crypto-actifs Coinbase (valorisée 8 milliards de dollars et dont le siège est à San Francisco) et le jeu CryptoKitties, tandis que GV (Google Ventures) est entré au capital de Blockchain.com (solutions de conservation de crypto-actifs) en 2017. Et il se murmure que Facebook pourrait lancer sa propre crypto-monnaie le Facebook Coin.

Kavita Gupta se souvient du conservatisme de ce milieu et des réactions épouvantées de ses connaissances quand elle a décidé de franchir le pas.

« Jusqu'en 2017, les VC étaient dans le déni. Quand je travaillais pour le Family Office d'Eric Schmidt par exemple, j'ai vraiment essayé de pousser des investissements dans la Blockchain et je n'ai jamais obtenu un « oui » ! Quand j'ai rejoint Consensys pour monter son activité de venture, tous ceux que je connaissais dans le milieu me demandaient si je me sentais bien. Et en 2018, les mêmes m'ont rappelé pour savoir comment fonctionnait la Blockchain », raconte-t-elle.

Elle affirme que « tous les grands VC ont commencé à s'y intéresser » et qu'ils revoient les termes de leur contrat avec les investisseurs « pour inclure la Blockchain dans leur thèse d'investissement générale. Le changement se produit, mais plus tard que prévu. »

Cet « hiver des crypto » qui a frappé l'écosystème l'an dernier (avec une chute de l'ordre de 72% des cours du Bitcoin et de l'Ether, les plus connus des crypto-actifs, en 2018), a toutefois des côtés bénéfiques.

« C'est une bonne chose du point de vue de l'investissement », plaide Kavita Gupta. « Les projets un peu bizarres ou purement spéculatifs sont partis d'eux-mêmes. Il reste désormais ceux qui développent vraiment des technologies, qui font bouger les lignes. Sur le plan technologique, les projets sont de meilleure qualité. Et c'est beaucoup mieux du point de vue de la valorisation, les exigences sont très raisonnables : on ne voit plus de projets demandant 100 millions de dollars sur la base d'une simple présentation ! On en a fini avec l'argent « idiot », il n'y a plus que de l'argent investi de façon intelligente sur le marché. En tant qu'investisseuse et passionnée de technologie, je trouve la période passionnante. »

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Commentaires
a écrit le 18/03/2019 à 21:11 :
Ou peut-être que la Silicone Valley a tout simple compris que la technologie Blockchain n'est pas si disruptive qu'on le prétend et qu'elle ne délivrera pas les promesses escomptées... à méditer guys ;-)
a écrit le 18/03/2019 à 11:05 :
Donc si j'ai bien compris, elle était dans l'argent idiot sur simple présentation d'un powerpoint..
a écrit le 18/03/2019 à 10:41 :
Il y a si peu gens qui veuillent y investir que l'on en parle constamment pour en faire la pub! A croire que l'on vous vend du vent!
a écrit le 18/03/2019 à 9:21 :
le problème de la bock chain est que nous sommes bien peu à réellement comprendre comment ça fonctionne..... et quand on voit d ou vient la dame..... on peut craindre en effet un "système"...... dans lequel seuls quelques génies créateurs y comprendront quelque chose.....

c 'est malgré tout un peu inquiétant.... de vivre dans un monde ou de moins en moins de monde "maitrise" à minima ce qui fait fonctionner ce monde
ça ouvre la porte à tous les "abus".....et on voit bien que chez google, même s ils avaient du retard..... ils maitrisent par contre parfaitement bien l encartement de tout un chacun.....si la blockchain est si facilitante.... on peut craindre le pire

qu en est il aussi de la consommation d énergie qui est colossale....?

il y a beaucoup de question et peut de réponse...

l époque nous "offre" des outils magiques...comme une facilité pour tous, internet, les paiement sur portables etc....en sont,. mais se garde bien de nous en dévoiler les coursives, que l on perçoit de plus en plus intrusives.... on nous menottes en nous vendant du confort

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