La levée de fonds en crypto se professionnalise en accéléré en France

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Si le bitcoin et autres "crypto-actifs" sont pointés du doigt comme des instruments spéculatifs ultra-risqués, un consensus se fait jour pour accueillir beaucoup plus favorablement l'essor des ICO, ou Initial Coin Offerings, ces émissions de « monnaies » virtuelles ou plutôt de jetons numérique (« tokens »), réalisées par des entreprises ou des projets d'entreprises qui s'appuient sur la technologie blockchain, en vue de lever des fonds, pour l'instant hors de tout cadre réglementaire. En France, ce marché se structure et se professionnalise à grande vitesse. Notamment sous l'impulsion des pouvoirs publics : l'Autorité des marchés financiers (AMF) s'est saisie en pionnière du sujet et s'apprête à lui appliquer un cadre légal.
Dans le projet de loi Pacte, le ministre de l'Economie et des Finances, Bruno Le Maire, a prévu une disposition autorisant l'AMF à « donner un visa aux entreprises émettrices de jetons respectant certains critères précis de nature à protéger les épargnants. »
Ce label attribué à des opérations selon des critères prédéfinis (information pertinente, procédure transparente, souscriptions sous séquestre jusqu'à la fin de l'opération), créera « un précédent au niveau mondial » selon le directeur de la division Fintech, Innovation et Compétivité de l'AMF, Franck Guiader.
Or il y a sans doute urgence à légiférer. Dans le monde, après les 3,8 milliards de dollars levés au travers de près de 900 ICO l'an passé, le compteur de l'année 2018 s'affole avec déjà plus de 3 milliards à travers 540 opérations en à peine quatre mois. En France, le phénomène est plus modeste mais l'essor est réel, et tranche avec le calme plat des introductions à la Bourse de Paris :
De quoi rassurer les acteurs institutionnels, qui commencent à s'intéresser aux ICO. Une grande agence de communication, un cabinet d'audit renommé et un fonds d'investissement ayant pignon sur rue sont par exemple parmi les premiers à sauter dans le train "ICO".
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La société de gestion Truffle Capital, présidée par Patrick Kron, a en effet annoncé mercredi qu'elle sera « le premier fonds d'investissement français à lancer une émission d'actifs numériques, pour l'une de ses participations » : il s'agit de MoneyTrack, issu d'un projet de recherche académique de l'Inria et de l'Université Leonard de Vinci, qui développe une plateforme qui permet de valider et faire exécuter des contrats intelligents de paiement "dirigé" (chèque cadeau, remboursement de sinistre).
L'ICO peut-elle être complémentaire de l'amorçage et de l'investissement en capital, pour aller plus vite et gagner en notoriété dans la communauté « crypto » ? « L'ICO constituera un levier d'accélération pour permettre à la structure de s'imposer durablement comme la plateforme de référence au niveau mondial » avance Truffle.
Jusqu'ici, les sociétés de gestion et de capital-risque ont plutôt exprimé une certaine défiance à l'égard des ICO, qui constituent une forme de menace pour le modèle de ces dernières et ne donnent que rarement accès au capital. En France, les fonds ne peuvent investir en crypto-actifs et la Banque de France envisage de limiter la possibilité pour « certaines entreprises régulées (banques assurances, sociétés de gestion...) d'intervenir sur ces crypto-actifs » et d'interdire « toute commercialisation dans des véhicules collectifs à destination du grand public. »
De son côté, le cabinet d'audit Mazars accompagne sa première ICO, l'opération d'émissions de jetons virtuels de Talao (ex-EmindHub), une plateforme de mise en relation de travailleurs freelance avec de grands comptes, qui a démarré dans l'aéronautique et va s'appuyer sur la Blockchain Ethereum pour garantir l'exécution du contrat.
Ce vétéran des SSII, qui avait introduit en Bourse son agence Web Fi System en 1998, s'est entouré de conseillers comme l'avocat Frédéric Fontaine ou Stéphane Fouks, le patron de Havas, qui a lancé tout récemment une offre de communication spécifique Havas Blockchain :
La messagerie cryptée Telegram a d'ailleurs elle-même réalisé la plus importante ICO à ce jour, de 850 millions de dollars en février, complété d'une nouvelle émission portant à 1,7 milliard le total levé. Des montants faramineux qui ont de quoi interroger. Talao espère lever au minimum 5 millions de dollars (softcap), au maximum 20 millions (hardcap) mais n'exclut pas d'aller au-delà, évoquant la possibilité de lever au total 50 à 60 millions en deux tours. Mais le nombre de tokens sera limité à 150 millions et les invendus seront détruits.
Le recours à un cabinet d'audit reconnu comme Mazars s'est aussi imposé.
Certaines pistes se dessinent, comme le traitement comptable utilisé pour les cartes cadeaux prépayées ayant une date de validité ou les points de fidélité. Mazars joue ici un rôle proche de celui d'un classique commissaire aux comptes, effectuant des due diligences financières, juridiques et techniques. La sécurité des contrats intelligents a été déléguée à la startup experte Blockchain Partner, qui a travaillé notamment pour la Banque de France.
Pour s'occuper de la "vente privée" (ou "prévente") de son ICO, Talao a confié un mandat à Invest Securities, un spécialiste des introductions en Bourse, pour contacter des investisseurs, notamment des "family offices" (société gérant l'argent de familles fortunées), pas encore investis en crypto-actifs mais cherchant à diversifier leur patrimoine.
Tout ce réseau d'acteurs traditionnels s'adapte à ce nouveau mode de financement et de placement prometteur. Cependant, si l'écosystème s'organise, la grande volatilité des crypto-monnaies rend l'exercice du placement d'ICO plus ardu. La baisse de 30% du bitcoin ces derniers mois oblige à lever davantage.
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Ainsi, le projet de néobanque Hush de l'ex-fondateur de Morning, Eric Charpentier, qui met l'accent sur l'usage des cryptomonnaies, a récemment révélé que le bilan de la prévente de son ICO était « mitigé avec une levée de 245 ETH (ethers) et 540.000 euros », quand l'objectif total de l'opération était de 15 à 20 millions d'euros. L'équipe de Hush précise que « la participation par virement bancaire, très appréciée dans la Pré-ICO, sera reconduite pendant l'ICO publique. Il sera donc possible de participer en euro et en ether » : ce qui semble indiquer que les participants ne sont sans doute pas détenteurs de crypto-actifs et paient en monnaie fiduciaire.