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Entreprises & FinanceBanques / Finance

La levée de fonds en crypto se professionnalise en accéléré en France

Photo de Delphine Cuny

Delphine Cuny

Publié le 12 avril 2018 à 04:00 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 01:06

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Tout un écosystème se structure dans l'Hexagone, de l'audit à la communication, en passant par le fonds d'investissement, alors que Bercy va autoriser l'Autorité des marchés financiers à délivrer une sorte de visa aux émissions de jetons virtuels (ICO), une première mondiale. Le cabinet Mazars accompagne l'opération d'émissions de jetons virtuels de Talao, Truffle Capital sera le premier fonds français à préparer l'ICO d'une de ses participations, MoneyTrack.

Si le bitcoin et autres "crypto-actifs" sont pointés du doigt comme des instruments spéculatifs ultra-risqués, un consensus se fait jour pour accueillir beaucoup plus favorablement l'essor des ICO, ou Initial Coin Offerings, ces émissions de « monnaies » virtuelles ou plutôt de jetons numérique (« tokens »), réalisées par des entreprises ou des projets d'entreprises qui s'appuient sur la technologie blockchain, en vue de lever des fonds, pour l'instant hors de tout cadre réglementaire. En France, ce marché se structure et se professionnalise à grande vitesse. Notamment sous l'impulsion des pouvoirs publics : l'Autorité des marchés financiers (AMF) s'est saisie en pionnière du sujet et s'apprête à lui appliquer un cadre légal.

Dans le projet de loi Pacte, le ministre de l'Economie et des Finances, Bruno Le Maire, a prévu une disposition autorisant l'AMF à « donner un visa aux entreprises émettrices de jetons respectant certains critères précis de nature à protéger les épargnants. »

« La France sera la première grande place financière à se doter d'un cadre aussi innovant » a relevé la secrétaire d'Etat à l'Economie et aux Finances, Delphine Geny-Stephann, mardi, à la conférence Fintech Revolution.

Ce label attribué à des opérations selon des critères prédéfinis (information pertinente, procédure transparente, souscriptions sous séquestre jusqu'à la fin de l'opération), créera « un précédent au niveau mondial » selon le directeur de la division Fintech, Innovation et Compétivité de l'AMF, Franck Guiader.

Or il y a sans doute urgence à légiférer. Dans le monde, après les 3,8 milliards de dollars levés au travers de près de 900 ICO l'an passé, le compteur de l'année 2018 s'affole avec déjà plus de 3 milliards à travers 540 opérations en à peine quatre mois. En France, le phénomène est plus modeste mais l'essor est réel, et tranche avec le calme plat des introductions à la Bourse de Paris :

« En 2017 et en intégrant le premier trimestre, près de 40 projets d'ICO nous ont été présentés » a indiqué le président de l'AMF, Robert Ophèle, mardi, à la même conférence. « La "tokenisation" de la finance est une tendance lourde, qu'il convient non de combattre mais d'accompagner via un encadrement qui permette son essor dans un cadre plus sécurisé qu'aujourd'hui » a-t-il insisté.

De quoi rassurer les acteurs institutionnels, qui commencent à s'intéresser aux ICO. Une grande agence de communication, un cabinet d'audit renommé et un fonds d'investissement ayant pignon sur rue sont par exemple parmi les premiers à sauter dans le train "ICO".

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L'ICO, complémentaire du capital-risque ?

La société de gestion Truffle Capital, présidée par Patrick Kron, a en effet annoncé mercredi qu'elle sera « le premier fonds d'investissement français à lancer une émission d'actifs numériques, pour l'une de ses participations » : il s'agit de MoneyTrack, issu d'un projet de recherche académique de l'Inria et de l'Université Leonard de Vinci, qui développe une plateforme qui permet de valider et faire exécuter des contrats intelligents de paiement "dirigé" (chèque cadeau, remboursement de sinistre).

« Réaliser une ICO pour financer le développement rapide de MoneyTrack et concrétiser son potentiel commercial nous est apparu comme une évidence. Nous finalisons actuellement la préparation de l'opération que nous conduirons en étroite coordination avec l'AMF » a expliqué Bernard-Louis Roques, le cofondateur et directeur général de Truffle Capital.

L'ICO peut-elle être complémentaire de l'amorçage et de l'investissement en capital, pour aller plus vite et gagner en notoriété dans la communauté « crypto » ? « L'ICO constituera un levier d'accélération pour permettre à la structure de s'imposer durablement comme la plateforme de référence au niveau mondial » avance Truffle.

Jusqu'ici, les sociétés de gestion et de capital-risque ont plutôt exprimé une certaine défiance à l'égard des ICO, qui constituent une forme de menace pour le modèle de ces dernières et ne donnent que rarement accès au capital. En France, les fonds ne peuvent investir en crypto-actifs et la Banque de France envisage de limiter la possibilité pour « certaines entreprises régulées (banques assurances, sociétés de gestion...) d'intervenir sur ces crypto-actifs » et d'interdire « toute commercialisation dans des véhicules collectifs à destination du grand public. »

Une communication investisseurs sur messagerie cryptée

De son côté, le cabinet d'audit Mazars accompagne sa première ICO, l'opération d'émissions de jetons virtuels de Talao (ex-EmindHub), une plateforme de mise en relation de travailleurs freelance avec de grands comptes, qui a démarré dans l'aéronautique et va s'appuyer sur la Blockchain Ethereum pour garantir l'exécution du contrat.

« En France, tout un écosystème se construit autour des ICO » observe Thierry Thévenet, le cofondateur de Talao.

Ce vétéran des SSII, qui avait introduit en Bourse son agence Web Fi System en 1998, s'est entouré de conseillers comme l'avocat Frédéric Fontaine ou Stéphane Fouks, le patron de Havas, qui a lancé tout récemment une offre de communication spécifique Havas Blockchain :

« La grande différence avec la communication d'une introduction en Bourse est qu'il faut s'adresser non pas aux institutionnels mais à la communauté des crypto-fans, à l'international, et sur des réseaux sociaux spécifiques comme Telegram ou Discord » analyse thierry Thévenet, qui confie que 30% à 40% des investisseurs intéressés par son ICO se trouvent en Asie (Singapour, Corée), où se trouvent les plus importantes communautés de détenteurs de cryptomonnaies.

La messagerie cryptée Telegram a d'ailleurs elle-même réalisé la plus importante ICO à ce jour, de 850 millions de dollars en février, complété d'une nouvelle émission portant à 1,7 milliard le total levé. Des montants faramineux qui ont de quoi interroger. Talao espère lever au minimum 5 millions de dollars (softcap), au maximum 20 millions (hardcap) mais n'exclut pas d'aller au-delà, évoquant la possibilité de lever au total 50 à 60 millions en deux tours. Mais le nombre de tokens sera limité à 150 millions et les invendus seront détruits.

« Je viens du monde coté, on a compris que les ICO étaient borderline, on est allé voir spontanément l'AMF qui nous a bien accueillis » observe Thierry Thévenet.

De l'audit pour structurer et assurer le suivi

Le recours à un cabinet d'audit reconnu comme Mazars s'est aussi imposé.

« Nous avions été sollicités par d'autres entreprises pour leur projet d'ICO sans donner suite jusqu'ici » confie Stéphanie Latombe, associée marchés de capitaux chez Mazars.« Une société qui réalise une ICO peut venir ensuite sur les marchés et il faut que ce soit propre : nous pouvons apporter de l'audit, de l'accompagnement pour se structurer, assurer le suivi de l'utilisation des fonds levés, etc. Il reste de nombreuses questions sur la comptabilisation des fonds récoltés en échange des tokens, quand reconnaît-on le chiffre d'affaires, quel traitement fiscal. »

Certaines pistes se dessinent, comme le traitement comptable utilisé pour les cartes cadeaux prépayées ayant une date de validité ou les points de fidélité. Mazars joue ici un rôle proche de celui d'un classique commissaire aux comptes, effectuant des due diligences financières, juridiques et techniques. La sécurité des contrats intelligents a été déléguée à la startup experte Blockchain Partner, qui a travaillé notamment pour la Banque de France.

Pour s'occuper de la "vente privée" (ou "prévente") de son ICO, Talao a confié un mandat à Invest Securities, un spécialiste des introductions en Bourse, pour contacter des investisseurs, notamment des "family offices" (société gérant l'argent de familles fortunées), pas encore investis en crypto-actifs mais cherchant à diversifier leur patrimoine.

Volatilité des crypto-monnaies

Tout ce réseau d'acteurs traditionnels s'adapte à ce nouveau mode de financement et de placement prometteur. Cependant, si l'écosystème s'organise, la grande volatilité des crypto-monnaies rend l'exercice du placement d'ICO plus ardu. La baisse de 30% du bitcoin ces derniers mois oblige à lever davantage.

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Ainsi, le projet de néobanque Hush de l'ex-fondateur de Morning, Eric Charpentier, qui met l'accent sur l'usage des cryptomonnaies, a récemment révélé que le bilan de la prévente de son ICO était « mitigé avec une levée de 245 ETH (ethers) et 540.000 euros », quand l'objectif total de l'opération était de 15 à 20 millions d'euros. L'équipe de Hush précise que « la participation par virement bancaire, très appréciée dans la Pré-ICO, sera reconduite pendant l'ICO publique. Il sera donc possible de participer en euro et en ether » : ce qui semble indiquer que les participants ne sont sans doute pas détenteurs de crypto-actifs et paient en monnaie fiduciaire.

« Plus ce sera régulé, plus les crypto seront stabilisées et mieux ce sera ! Quand le bitcoin bouge de 10% dans la journée, c'est plus compliqué » reconnaît Thierry Thévenet.

Delphine Cuny

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