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ClimatTransitions Écologiques

One Planet Summit : Paris veut mettre la finance au service du climat

Photo de Dominique Pialot

Dominique Pialot

Publié le 09 décembre 2017 à 07:23 - Mis à jour le 11 décembre 2017 à 18:47

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Deux ans après la COP21, la situation demeure alarmante. Seule une réorientation des flux financiers permettrait d'espérer la rétablir. Ce sera l'enjeu du « One Planet Summit »* organisé le 12 décembre à l'initiative d'Emmanuel Macron, qui permettra aussi à la place de Paris de faire valoir ses atouts dans la finance verte.

Tout un symbole. Le One Planet Summit* organisé à l'initiative d'Emmanuel Macron le 12 décembre à Paris s'ouvrira deux ans jour pour jour après que le petit marteau vert de Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères et président de la COP21, s'est abattu dans une salle comble du Bourget. À l'issue de treize jours et trois nuits de négociations, l'accord de Paris était adopté par 195 pays, s'engageant à tout mettre en œuvre pour limiter à 2° C la hausse de la température moyenne à la surface du globe par rapport à l'ère préindustrielle. Outre l'habileté de la diplomatie climatique française, saluée de toutes parts, l'issue de cette Conférence climat doit beaucoup à l'administration Obama et à son alliance, en forme d'émulation, avec la Chine de Xi Jinping.

Moins d'un an plus tard, le 4 novembre 2016 précisément, l'accord de Paris entrait en vigueur grâce à la ratification de plus de 55 pays représentant plus de 55% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Quelques jours après, la nouvelle de l'élection de Donald Trump créait un électrochoc auprès des participants à la COP22 à Marrakech. Les craintes suscitées par l'accession au pouvoir de ce climato-sceptique notoire se sont avérées fondées lorsque le président américain a confirmé à Pittsburgh le 1er juin dernier la sortie des États-Unis de l'accord de Paris.

Dans un paysage du « leadership climatique » en pleine recomposition, le président français, élu depuis moins d'un mois, a immédiatement profité de la défection américaine pour se positionner. Lors d'une allocution télévisée prononcée en français et en anglais dans les minutes suivant le discours de Trump, il a aussitôt repris l'initiative, par un slogan bien senti - « Make our planet great again » - et annoncé un programme doté de 30 millions d'euros pour attirer en France des chercheurs et entrepreneurs étrangers spécialistes du climat, qui aurait convaincu plusieurs centaines de candidats. Puis, lors du G20 à Hambourg en juillet dernier, il a annoncé la tenue du One Planet Summit de ce 12 décembre.

Quelques semaines après la COP23 à Bonn en novembre sous l'égide de la République des Fidji, ce sommet, qui sera précédé la veille, lundi 11 décembre, par un Climate Finance Day, doit réunir une centaine de pays et une cinquantaine de chefs d'États et de gouvernements et sera essentiellement dédié à la finance. La journée débutera par une matinée composée de quatre tables rondes consacrées à la finance publique, la finance privée, le financement des politiques publiques et le rôle des villes et collectivités. L'après-midi sera consacrée au « dialogue de haut niveau avec les chefs d'États et de gouvernements et les hautes personnalités ».

Forte mobilisation de la société civile

Depuis la COP21, qui leur avait pour la première fois fourni une occasion d'afficher leurs actions responsables, les acteurs non étatiques, villes, régions et entreprises, ont multiplié depuis engagements et mesures compatibles avec le respect de l'accord de Paris. Après l'« agenda des solutions » présenté lors de la COP en 2015 et la formation de coalitions sectorielles ou thématiques d'acteurs de la société civile, l'initiative 2 050 Pathways a été lancée en novembre 2016 lors de la COP22 par l'ambassadrice française pour les négociations climatiques, Laurence Tubiana, et la ministre marocaine de l'environnement, Hakima El Haite. À Bonn, en novembre dernier, le charismatique pilote Bertrand Piccard a donné naissance à l'Alliance mondiale pour des solutions efficaces, lancée par sa fondation Solar Impulse. À Bonn toujours, 50 pays se sont engagés pour une énergie 100 % renouvelable à l'horizon 2050. Aux États-Unis, la résistance à Trump n'a pas faibli : une coalition de villes, États et entreprises américaines représentant plus de 50 % de la population et du PIB du pays, emmenée par l'ancien maire de New York et envoyé spécial des Nations unies pour les villes et le climat, Michel Bloomberg, a concrétisé son soutien à l'accord de Paris par des engagements de réductions de leurs émissions de gaz à effet de serre.

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Illustration de la newsletter Climat & environnement

Cette mobilisation sans précédent prend forme dans un contexte où l'urgence climatique n'a jamais semblé aussi pressante. Les catastrophes naturelles se sont multipliées dans le monde ces derniers mois, et en pleine COP23, une étude du Global Carbon Project nous a appris qu'après plusieurs années de stagnation, les émissions de gaz à effet de serre repartent à la hausse en 2017. La situation est si critique qu'elle a incité 15 000 scientifiques à lancer un cri d'alarme à l'attention des gouvernements du monde entier réunis à Bonn. Ce nouveau rebond des émissions est alarmant parce qu'il porte un coup d'arrêt à la trajectoire nécessaire pour atteindre un pic des émissions mondiales à l'horizon 2 050, mais aussi parce qu'il serait notamment imputable à une reprise de l'économie chinoise. Or le poids de ce pays dans l'équation est tel qu'il détermine l'atteinte de tout objectif global. Divers signes ont montré ces dernières années un découplage entre la croissance chinoise et celle de ses émissions, mais il reste insuffisant.

À la recherche des 100 milliards promis aux émergents

Dans ce contexte, le sujet du financement devient de plus en plus crucial. Une étude du cabinet de conseil en stratégie Boston Consulting Group, intitulée « Preparing for a warmer world » et publiée début décembre montre que même si la Chine, l'Union européenne, les pays asiatiques développés et les États-Unis parvenaient à diminuer leurs émissions, l'accord de Paris resterait hors de portée, à moins que les économies émergentes fassent de même. Mais si l'investissement requis (de 19.000 à 21.000 milliards de dollars d'ici à 2030, dont 60 à 80% dans les pays émergents) serait gérable pour les économies développées ou la Chine, ce n'est pas le cas pour la plupart des pays en développement, qui concentrent l'essentiel de la croissance démographique et une croissance économique dépendante des énergies fossiles. Abandonner des capacités de production d'énergies fossiles encore récentes tout en investissant dans des technologies bas carbone leur coûterait de 1,4 à 1,5% de leur PIB (contre 0,9% à 1,2% pour les pays de l'OCDE et la Chine). Une facture insupportable alors qu'ils doivent également financer des infrastructures de base, améliorer leur service de santé et garantir à leur population sécurité alimentaire et accès aux services essentiels.

Depuis la COP de Copenhague en 2009, les pays développés se sont engagés à verser aux pays émergents 100 milliards de dollars par an à compter de 2020 pour financer leur transition écologique et leurs actions d'adaptation à un changement climatique en partie inévitable. Cet engagement a été réitéré lors de la COP21, mais, outre que ce montant n'est toujours pas atteint à trois ans de l'échéance, c'est surtout le contenu exact de cette enveloppe qui fait débat. Nombre d'observateurs déplorent en effet qu'elle recouvre « des choux et des carottes » et se contente trop souvent de maquiller en finance climat des fonds d'ores et déjà programmés et ne respectant donc pas le principe de l'additionnalité.

Ces atermoiements à propos des 100 milliards cristallisent une défiance entre pays riches et plus démunis propre à tuer dans l'œuf l'adhésion indispensable de tous les États à la lutte contre le changement climatique. Si les pays développés sont très largement responsables des émissions de gaz à effet de serre déjà présents dans l'atmosphère, c'est bien le modèle de développement qu'adopteront non seulement les géants asiatiques tels que la Chine et l'Inde, mais surtout le continent africain, qui déterminera la réussite ou l'échec de l'ambition mondiale.

Mais, aussi emblématiques soient-ils, ces 100 milliards ne sont qu'une infime partie de la question. Alors que la finance mondiale brasse quelque 17.000 milliards de dollars, la finance climat en représente aujourd'hui moins de 1%. Pourtant, la situation évolue depuis deux ans, du côté de la finance privée. Dans la foulée du premier Climate Finance Day organisé en mai 2015 à Paris en amont de la COP21, un discours prononcé par Mark Carney, gouverneur de la banque d'Angleterre et président du conseil de stabilité financière instauré par le G20, fait date. C'est devant les cadres de la vénérable compagnie d'assurances Lloyd's qu'en septembre 2015, établissant un parallèle entre la crise des subprimes et les risques liés au changement climatique, il souligne dans sa « tragédie de l'horizon » la nécessité de mieux articuler changement climatique et stabilité financière. Cette allocution ouvrira d'ailleurs une polémique sur les stranded assets ou « actifs échoués », menacés dans le cadre d'un budget carbone compatible avec une hausse de la température limitée à + 2° C.

Premiers concernés, les actifs liés au charbon, qui ont fait l'objet depuis deux ans de nombreux désinvestissements. Selon un rapport publié par Unfriend Coal, quinze des plus gros assureurs du marché ont retiré 20 milliards de dollars d'emprunts et d'actions du secteur. Le sujet a marqué la COP23. Une Alliance pour la sortie du charbon a été initiée par le Royaume-Uni et le Canada, rejoints depuis par 25 États, dont la France, l'Italie, les Pays-Bas et les îles Fidji. Storebrand, le plus important fonds de pension privé de Norvège (80 milliards d'euros d'actifs) a annoncé l'exclusion de son portefeuille d'investissement de dix nouvelles sociétés exploitantes de centrales à charbon, dont le polonais PGE, et les allemands Uniper et RWE.

La Banque centrale norvégienne a recommandé au fonds souverain du pays - le plus doté au monde avec près de mille milliards de dollars d'actifs - de se désinvestir des énergies fossiles, ce qu'il pourrait faire dans les mois à venir. Ce serait là une avancée majeure pour la Norvège dont l'économie repose largement sur l'exploration pétrolière et gazière.

Des outils pour flécher l'investissement

Mais la finance climat ne se borne pas à se débarrasser des actifs les plus polluants, d'autant moins si ces derniers sont rachetés par d'autres opérateurs. L'objectif affiché par ses promoteurs ne vise pas à dégager des flux financiers supplémentaires, mais à réorienter la finance mondiale vers des investissements favorables au climat, une ambition que les Anglo-Saxons baptisent shifting the trillions (« transférer les milliards », ndlr)

La Task Force on Climate-Related Financial Disclosures (TCFD) créée lors de la COP21 sous l'égide du Conseil de stabilité financière et présidée par Michael Bloomberg, a présenté ses conclusions aux chefs d'État du G20 à Hambourg en juillet dernier. Elle propose aux entreprises des éléments de reporting pour mesurer l'impact des risques climatiques sur leurs activités et intégrer ces informations au sein de leurs rapports financiers. L'objectif est d'aider les acteurs du monde financier à mieux évaluer dans quelle mesure ils sont préparés aux évolutions liées au changement climatique, afin de « réduire le risque que les ajustements de marché vis-à-vis des changements climatiques soient incomplets, tardifs et potentiellement déstabilisants », selon les termes de Mark Carney. De son côté, la Commission européenne a lancé une consultation publique portant sur l'intégration de critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans les décisions d'investissement des gestionnaires d'actifs et investisseurs institutionnels.

Un label pour la transition

Dans ce paysage en mutation, la place de Paris a choisi d'exploiter le sillon « finance verte » pour s'inscrire dans un contexte post-Brexit. Son initiative Finance for tomorrow surfe sur les atouts français : une expertise en matière d'investissements socialement responsable (ISR) ; une réglementation en pointe instaurée par la loi de transition énergétique, notamment son article 173 et la création du label TEEC (Transition énergétique et écologique pour le climat) valorisant les produits financiers qui contribuent directement ou indirectement à la transition énergétique et écologique ; enfin, l'émission en janvier dernier d'une obligation verte souveraine d'un montant de 7 milliards d'euros, inégalé à ce jour.

C'est aussi dans cette dynamique que s'inscrit le One Planet Summit. Que peut-on en attendre ? Pascal Canfin, ancien ministre du Développement du gouvernement Ayrault, membre de plusieurs commissions consacrées à la finance carbone au cours des dernières années et aujourd'hui directeur général du WWF France, espère qu'il contribue à « passer d'une logique de transparence à une action au cœur même du réacteur ». C'est pourquoi il appuie l'instauration d'un « green supporting factor » qui permettrait d'alléger les règles prudentielles appliquées aux investissements dans des actifs verts, dans le cadre des accords de Bâle III actuellement en cours d'amendement.

L'organisation de ce sommet fait consensus et suscite l'espoir que la France puisse fédérer autour d'elle d'autres États européens. Mais les ONG ont bien l'intention de rappeler à cette occasion à Emmanuel Macron les faiblesses françaises (retards sur les objectifs en matière d'énergies renouvelables, maintien de niches fiscales favorables aux énergies fossiles, difficulté à commencer la réduction du nucléaire dans son mix énergétique...). Être à la pointe de la finance verte n'exonère pas la France d'engager sa propre transition énergétique.

___

ENCADRÉ

Les entreprises réclament un prix du carbone

Depuis la COP21, les entreprises de tous secteurs réclament à cor et à cri l'instauration d'un prix du dioxyde de carbone (CO2), qui rentabiliserait leurs investissements dans une économie moins carbonée. Total comme Engie évoquent un prix de 20 euros la tonne, capable de déclencher la bascule du charbon vers le gaz. De façon générale, intégrer aux prix des biens et services les externalités négatives, c'est-à-dire leurs impacts sur les personnes et l'environnement, favoriserait un fonctionnement plus durable de l'économie de marché.

Sur le marché européen de quotas (ETS), qui concerne les activités industrielles les plus émettrices, le cours plafonne aux alentours de 7 euros la tonne et la réforme prévue par l'Union européenne laisse les observateurs sceptiques.

Dans le cadre de la Coalition pour la tarification du carbone, Nicholas Stern et Joseph Stiglitz, présidents de la Commission de haut niveau sur le prix du carbone, estiment que des fourchettes de 40 à 80 dollars en 2020 et de 50 à 100 dollars en 2030 permettraient d'infléchir les choix des acteurs économiques de façon à respecter l'accord de Paris.

À ce jour, 85% des émissions mondiales ne sont soumises à aucune tarification, et les 15% restant le sont à un prix inférieur à 10 dollars la tonne. Néanmoins, la part des émissions tarifées progresse. La Suède a mis en place depuis des années une taxe aujourd'hui équivalente à 100 euros. Au Royaume-Uni, l'introduction d'un complément au prix européen du charbon de 18 livres a permis d'instaurer un prix plancher et de faire baisser les émissions de centrales à charbon. En France, la contribution énergie climat, qui porte sur les prix des carburants fossiles, est aujourd'hui de 30,5 euros et doit atteindre selon la loi de transition énergétique 56 euros en 2020 et 100 euros en 2030.

La Chine, qui teste depuis plusieurs années des marchés régionaux, devrait étendre ce dispositif à l'ensemble de son territoire. En Amérique également, des marchés régionaux nouent des alliances. Unie au Québec et à l'Ontario, la Californie tend également la main à la Chine et à l'Europe.

En attendant, les entreprises sont de plus en plus nombreuses à utiliser un prix du carbone interne dans leurs décisions d'investissements. Selon le Carbon Disclosure Project, 517 l'utilisaient déjà en 2016 et 732 avaient l'intention de l'instaurer dans les deux ans.

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(*) Le "One Planet Summit", co-organisé par la France, l'ONU et la Banque mondiale, se déroule le mardi 12 décembre 2017 sur l'Île Seguin, à Boulogne-Billancourt, dans les Hauts-de-Seine. En parallèle de ce sommet, se déroulent d'autres événements (side events) organisés les 10, 11 et 13 décembre.

Dominique Pialot

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