Armement : l'Italie au nirvana en Egypte, la France aux oubliettes

L'Italie va vendre deux frégates FREMM à l’Égypte, autrefois cliente de l'industrie d'armement française. Rome souhaite également vendre de 12 à 24 Typhoon au Caire.
Michel Cabirol
Deux frégates de la marine italienne vont changer de main pour finalement accoster en Égypte.
Deux frégates de la marine italienne vont changer de main pour finalement accoster en Égypte. (Crédits : Reuters)

L'erreur majeure de la France en Égypte continue d'exploser à la figure de Paris. Comme prévu, l'Italie va réussir à vendre au Caire deux frégates FREMM, qui était initialement destinées à la marine italienne, pour un montant de 1,2 milliard d'euros. Depuis la visite du 28 janvier 2019 d'Emmanuel Macron en Égypte où il s'était autorisé à donner la leçon sur les droits de l'homme au maréchal Abdel Fattah Sissi chez lui, la France s'est fait complètement sortir du marché de l'armement égyptien au profit notamment de l'Italie et de l'Allemagne. Les nouvelles ventes de Rafale et de corvettes Gowind semblent définitivement enterrées.

La vente de deux FREMM italiennes va se concrétiser alors que l'affaire entre Le Caire et Rome portant sur l'étudiant italien Giulio Regeni, retrouvé mort et atrocement mutilé et torturé, n'a jamais été résolue en dépit des demandes de l'Italie. Quelle ironie du sort pour la France, qui a joué la carte des droits de l'homme début 2019 alors que l'Italie a quant à elle préféré la realpolitik même si elle tente de ménager son opinion publique : "Le gouvernement et les institutions italiennes continuent d'exiger la vérité des autorités égyptiennes par le biais d'une coopération réelle, efficace et effective", a assuré mercredi aux députés le ministre des Affaires étrangères Luigi di Maio.

"La vente des frégates est une opération commerciale qui n'a rien à voir avec la recherche de la vérité sur la mort de Giulio Regeni. Au contraire, c'est seulement en maintenant les canaux ouverts que nous pouvons penser obtenir quelque chose de l'Egypte", ont pourtant expliqué des sources gouvernementales relayées par le quotidien La Repubblica.

Un feu vert imminent

Le gouvernement italien a donné jeudi soir son feu vert à la vente des deux frégates à l'Égypte. Ces deux frégates seront prélevées sur le programme de la Marina militare (9e et 10e) : Spartaco Schergat et Emilio Bianchi. Fincantieri s'est notamment appuyé pour cette vente sur un intermédiaire proche de Sissi, l'homme d'affaires Ahmed Elsewedy. Il ne reste plus que l'accord formel d'une administration en charge des exportations d'armements pour rendre définitive cette vente. Le feu vert pourrait être donné ce dimanche, selon nos informations.

Le projet est financé à 100% par un crédit comme le souhaitait Le Caire. Il est piloté par Cassa Depositi e Prestiti (CDP) associé à la banque italienne Intesa Sanpaolo ainsi que la banque espagnole Banco Santander et... BNP Paribas. Ce contrat intervient à la suite de celui signé en 2019 par Leonardo qui a vendu 32 hélicoptères au Caire (24 AW149 + 8 AW189) aux dépens d'Airbus Helicopters.

Après les FREMM, le Typhoon ?

Le deuxième dossier prioritaire de l'Italie concerne la vente de 12 ou 24 Typhoon alors que la France propose toujours le Rafale de Dassault Aviation, qui a une option pour 12 appareils supplémentaires à concrétiser. Mais les discussions achoppent depuis très longtemps sur le prix des Rafale - un prétexte ? -, Dassault Aviation ne souhaitant pas baisser ses prix (1,3 milliard d'euros) saut à obtenir une nouvelle commande globale de 24 appareils. Résultat, les Italiens, qui ont le vent en poupe au Caire, espèrent très rapidement concrétiser un contrat Typhoon en 2021. Leonardo, qui a déjà arraché en 2016 une commande de 28 Typhoon au Koweït, est à la manœuvre.

Rome discute également de la vente d'un satellite d'imagerie radar, qui serait fabriqué par Thales Alenia Space (TAS) en Italie avec des services proposés par Telespazio. Enfin, la presse italienne évoque de nouvelles commandes (quatre autres frégates FREMM ; 20 patrouilleurs de type Falaj-2 avec transfert de technologies pour le chantier d'Alexandrie) mais, selon nos informations, elles restent encore prématurées. Tout comme pour les 24 avions d'entraînement M346.

La diplomatie italien dans les pas d'ENI

La diplomatie et l'industrie d'armement italienne se sont notamment engouffrées derrière le pétrolier ENI, qui a découvert les gisements offshore de gaz de Zohr, qui sont vitaux pour l'économie égyptienne. La marine, qui va jouer un rôle clé dans la surveillance de ces gisements, prend désormais les couleurs italiennes. Et dire que Sissi, qui avait balayé en 2013 les frères musulmans de Morsi, avait fait le choix de la France en lui confiant un rôle de source d'approvisionnement fiable (contrairement alors aux États-Unis) et d'allié régional (Libye mais aussi l'axe Chypre-Grèce).

La France est aujourd'hui aux oubliettes en Égypte. Contrairement à l'Italie qui est au nirvana et, qui, au-delà de l'Égypte, souhaite rayonner tout autour de la Méditerranée au détriment de la France, qui pourtant continue de porter assistance à la marine égyptienne à la demande de cette dernière. Jusqu'à quand ?

Michel Cabirol