Spatial : l'opération séduction des industriels vers les Français

L'industrie spatiale française souhaite défendre une certaine idée de l'espace. Celle d’une filière au service des citoyens et de leur environnement. Une image très éloignée de celle médiatisée par le tourisme spatial. Cette vision a d'ailleurs rassemblé pour la première fois dans le cadre d'une coalition l’ensemble de la filière spatiale française.
Michel Cabirol

7 mn

Seulement 43% des Français considèrent que les activités spatiales jouent un rôle important.
Seulement 43% des Français considèrent que les activités spatiales jouent un rôle important. (Crédits : Agence spatiale européenne (ESA))

Un pour tous, tous pour un. Au moment où l'écosystème spatial mondial est en ébullition avec la montée en puissance du NewSpace et des nouveaux entrants, où percent les nouvelles technologies disruptives (IA, quantique, robotique...) et où l'espace devient un nouveau théâtre de conflictualités entre grandes puissances, la filière spatiale française a décidé de resserrer les rangs pour affronter tous ces défis. L'heure est donc à la mobilisation : maîtres d'oeuvre, équipementiers et start-up ont travaillé main dans la main au sein du GIFAS (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales) pendant plusieurs mois pour définir un projet commun baptisé SpaceEarth Initiative, qui se traduit par dix propositions afin de renforcer le spatial européen. Avec l'objectif que la France et l'Europe restent des leaders mondiaux dans un domaine devenu vital en termes de souveraineté et d'indépendance technologique.

"Les acteurs de la filière industrielle française (et européenne) du spatial se réunissent pour défendre une vision commune de l'espace, celle d'un secteur au service des citoyens et de leur environnement, de la connaissance et de la souveraineté", écrivent les industriels du secteur, dont les trois grands maîtres d'oeuvre (Airbus Space, ArianeGroup et Thales Alenia Space).

Cette initiative des industriels français arrive également à quelques semaines de la présidence française de l'Union européenne en 2022 et à quelques mois de la tenue de la conférence ministérielle de l'Agence Spatiale Européenne (ESA) en octobre. Deux rendez-vous clés à ne pas manquer pour l'industrie spatiale française, qui était sortie en 2019 très déçue et contrariée de la dernière ministérielle de l'ESA à Séville, où flottait le drapeau de la victoire allemande.

Le pourquoi de cette initiative

Cette initiative des industriels coïncide avec la présentation lundi de la stratégie spatiale française par le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire. Dix propositions qui expliquent aux Français à quoi sert le spatial et quel est le modèle européen dans ce domaine. Et de montrer aux Français qu'à côté des programmes emblématiques et très médiatiques (trop ?) des Américains (exploration lunaire et martienne), dont ceux de SpaceX lancés par Elon Musk, l'Europe développe quant à elle des programmes cruciaux structurants pour tous les citoyens. Les industriels français regrettent d'être comparés à leurs rivaux américains, dont le modèle est complètement différent et les finalités quelques fois (tourisme spatial) très loin des bonnes pratiques environnementales.

D'où un agacement perceptible de la part des industriels français, qui veulent montrer aux Français tous les services rendus par l'espace. Des Français qui s'ils ont en règle générale une bonne image du spatial (76%), selon un sondage IFOP commandé par la filière spatiale, n'ont pas vraiment conscience de l'impact des activités spatiales sur leur quotidien. Seulement 43% des Français considèrent qu'elles jouent un rôle important alors que chaque Français utilise près de 40 satellites dans son quotidien.

L'espace au service du climat

Ces dix propositions s'inscrivent autour de quatre ambitions : renforcer un modèle européen de l'espace au service des citoyens et du climat ; contribuer dans la durée à la souveraineté française et européenne conforter l'excellence et l'indépendance technologique européennes et développer les compétences au sein d'une filière solidaire. Les industriels français souhaitent rester avant tout pragmatiques. Ainsi les quatre premiers propositions incarnent "un spatial de solutions, bénéfique au plus grand nombre et maîtrisant ses impacts sur l'environnement" : faire de l'Europe le leader mondial en matière de systèmes d'observation satellitaires du climat et des risques  environnementaux ; faire disparaitre les déserts numériques en Europe ; accroître notre connaissance de l'Univers ; mieux maîtriser les impacts environnementaux des missions spatiales et contribuer à un modèle durable d'utilisation de l'espace.

Dans ce cadre, les industriels recommandent que l'Europe dispose d'un outil performant de mesure du CO2 généré par l'homme, via la mission Copernicus CO2M, qui reste à financer. Ce qui permettra de faire respecter les accord internationaux concernant le carbone aux pays signataires. "La France doit contribuer à cette mission et à l'ensemble du programme Copernicus à hauteur de son statut de leader européen du spatial", font valoir les industriels. Pour les déserts numériques, ils préconisent le lancement de la constellation européenne de télécoms portée par Thierry Breton, qui semble, estiment-ils, "être une condition sine qua non de la disparition des déserts numériques". Un projet qui doit également viser à préserver la sécurité des données en développant une infrastructure européenne souveraine.

S'agissant de l'exploration, les industriels souhaitent rester très pragmatiques. Tout en aspirant à ce que l'Europe reste "un acteur majeur des missions scientifiques et d'exploration de l'Univers" afin de faire progresser la science dans l'espace, ils n'ont pas l'ambition que l'Europe participe "à une lutte de prestige entre puissances". Et pourtant c'est le moteur des Etats-Unis, de la Chine et de la Russie, qui se disputent le leadership mondial dans le domaine de l'espace. Avec des dommages importants quand la Russie procède à un test réussi d'une arme antisatellite détruisant un satellite russe. Dans ce contexte géopolitique, l'industrie française soutient le renforcement de la règlementation internationale sur la gestion des débris pour "garantir la pérennité du spatial". Ce n'est pas gagné pour autant. Mais ils s'engagent à développer des briques technologiques qui rendront "possible une gestion durable des satellites en orbite" et anticipent la règlementation en développant "des solutions zéro débris".

Souveraineté et indépendances technologiques

Deuxième enjeu stratégique crucial pour les industriels, la maîtrise du milieu spatial pour la France et l'Europe. Elles ont d'ailleurs besoin de disposer d'une autonomie industrielle et technologique aussi bien dans le spatial civil que militaire : communications gouvernementales sécurisées, renseignement et appréciation autonome des situations, maîtrise des flux de données, suivi du climat, de la météo et des catastrophes naturelles... Cela passe par le déploiement et l'exploitation des satellites en toute sécurité. Dans ce cadre, l'industrie soutient le développement de capacités européennes de surveillance spatiale et d'identification multi-orbites d'ici à la fin de la décennie, capables d'apporter une solution souveraine en matière de connaissance de la situation spatiale. L'autonomie de l'Europe passe également par un accès souverain à l'espace. "Faute d'accès à l'espace, l'Europe cesserait d'être une puissance : elle serait sous tutelle pour sa connectivité et son accès à l'information", estiment les industriels. D'où le soutien inconditionnel des industriels à Ariane 6, en dépit des doutes des observateurs sur les capacités intrinsèques de ce lanceur.

Pour maintenir l'industrie européenne dans la compétition mondiale dans le domaine de l'innovation technologique, ils recommandent par ailleurs le renforcement des partenariats avec l'État et les agences. Ainsi, ils souhaitent se doter de feuilles de route de R&T (Recherche et Technologie) partagées et construites de façon concertée par les acteurs institutionnels et industriels. Dans ce contexte, ils encouragent les coopérations entre les industriels classiques et les start-up et s'engage à travailler avec les pouvoirs publics sur une meilleure acceptation de la prise de risque. Enfin, ils veulent renforcer la "supply chain" française dans le spatial composée de 52 équipementiers stratégiques, dont 10 critiques. L'industrie propose la mise en place d'instruments budgétaires, qui vont optimiser la "supply chain" sur le plan industriel, l'investissement dans ses moyens de développement et de production et le soutien à sa R&T. A défaut de faire rêver, les industriels français restent les pieds sur Terre. Non sans raison mais...

Michel Cabirol

7 mn

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Commentaires 7
à écrit le 09/12/2021 à 7:11
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Nous avons d'un côté des mecs qui en moins de 25 ans ans sont devenu milliardaire ont construit plusieurs sociétés ont revolutioné la vente,les systèmes de paiement ou la façon de se déplacer .Ces mêmes personnes n'étant pas des ingénieurs de l'aéros...

à écrit le 08/12/2021 à 14:54
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Les russes utilisent les mêmes orbites que le reste du monde et sont donc autant gênés par leurs propres débris que par ceux du voisin.

le 08/12/2021 à 17:54
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Ils ont quand même un business spatial largement moindre, sans parler de la technologie de l’armée américaine qui doit être particulièrement impressionnante dans le domaine et je m'étonnais il y a plusieurs mois de leur passivité tandis que Musk lanç...

à écrit le 08/12/2021 à 9:26
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si la position french team est louable encore faut il faire adherer et federer les autres acteurs que sont les usa la chine l inde la russie...un gageure!

à écrit le 08/12/2021 à 8:11
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On peut quand même se demander si les russes n'ont pas détruit exprès leur satellite afin de limiter tout ces wagons de satellites qui survolent leur pays et si dans l'avenir ils ne vont pas recommencer.

le 08/12/2021 à 13:47
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Deja qu'ils supprimaient les vols d'avions commerciaux...

le 08/12/2021 à 17:50
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En effet, presque une spécialité. :-)

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