L'explosion des prix des nouveaux anticancéreux est-elle justifiée ?

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Des traitements comme l'Opdivo ou le Keytruda devraient générer plusieurs milliards d'euros par an.
Des traitements comme l'Opdivo ou le Keytruda devraient générer plusieurs milliards d'euros par an. (Crédits : DR)
Les prix des nouveaux anticancéreux ont explosé en vingt ans et menacent l'accès aux soins, l'efficience et la soutenabilité des dépenses pour les Etats, selon l'OCDE. Les labos pharmaceutiques évoquent une R&D plus risquée dans ce domaine, comparé à d'autres pathologies. Mais le retour sur investissement peut s’avérer très lucratif. Une grande partie de l'industrie pharmaceutique voit dans l'oncologie un relais de croissance crédible.

L'OCDE se montre très critique vis-à-vis des labos pharmaceutiques. Le prix de lancement des anticancéreux par année de vie gagnée a été multiplié par 4 en vingt ans aux Etats-Unis. Un chiffre ajusté à l'inflation et rapporté par l'organisation dans un rapport publié lundi 16 janvier. Francesca Colombo, chef de la division Santé de l'institution déplore cette explosion des coûts :

"Les nouveaux traitements coûtent plus cher pour amener le même résultat. (...) Ces tendances compromettent l'accès aux soins, l'efficience et la soutenabilité des dépenses" pour les Etats.

En France, les acteurs de santé craignent depuis plusieurs mois que les nouveaux anticancéreux entraînent des dépenses faramineuses. Et le lancement du Keytruda, une molécule de MSD contre le mélanome avancé, il y a quelques jours, pourrait bien raviver ces inquiétudes. Le traitement coûterait plusieurs milliers d'euros par mois et par patient. Bientôt, un nouvel anticancéreux, l'Imbruvica de Janssen, pourrait être lui aussi lancé officiellement sur le marché. Pour le moment, les négociations patinent, car le laboratoire et le Comité économique des produits de santé ne parviennent pas à s'entendre sur le prix.

Le prix du Keytruda est-il justifié ? Ce dernier est d'ASMR IV, ce qui signifie que l'amélioration du service médical rendu est mineure, donc faible. Il promet toutefois pour des patients atteints d'un cancer à un stade avancé de gagner jusqu'à trois ans de vie supplémentaire.

7.000 euros pour 1 mois de traitement (qui peut durer des années)

Le prix de ce traitement a été fixé en comparaison des traitements ou des prises en charge existantes (l'ipilimumab dans le cas présent, dont le prix d'un traitement atteignait 70.000 euros pour 4 cures pour un patient de 70.000 euros, selon l'observatoire du médicament), et par rapport au service médical rendu. Mais si les négociations ont pris autant de temps, c'est parce que le prix demandé était élevé. Pour un homme de 75 kilos, un mois de traitement grimperait à plus de 7.000 euros. Et ce traitement peut durer plusieurs années.

Pour l'OCDE, les prix de ces nouveaux anticancéreux "ne correspondent pas aux seuils standards de coût-efficacité". Selon Francesca Colombo, "la pression exercée par les industriels et les patients" pousse les autorités économiques et de santé à accepter des prix mirobolants.

Les associations contre le cancer nient faire grimper les prix

Interrogé par La Tribune, René Ducroux, président de Collectif K, une organisation regroupant une vingtaine d'associations de patients contre le cancer, assure ne pas faire pression en vue de la commercialisation des médicaments. Et se montre, au contraire, très critique vis-à-vis des laboratoires:

"Ce sont les laboratoires qui font monter les prix. Il faut se battre contre le prix exorbitant des médicaments qui ne sont pas justifiés."

Des associations sponsorisées par les labos

René Ducroux estime en outre que la France se complaît  dans "le tout-médicament" et qu'elle devrait pousser en faveur d'autres types de médecines. Néanmoins, il reconnaît que son collectif, comme de nombreuses associations contre le cancer, est sponsorisé par les sociétés pharmaceutiques:

"Ils organisent des réunions pour informer les patients avec des groupes de parole. Ils cherchent à faire connaître leur traitement à travers ces réunions, comme ils le font avec les médecins. Plus nous aurons de partenaires issus de l'industrie pharmaceutique, moins il y aura de risques de conflits d'intérêts", affirme-t-il.

Des échecs fréquents pour les nouveaux anticancéreux

Pour nuancer les critiques de l'OCDE sur le prix des médicaments, Fransceca Colombo estime qu'il est difficile de répondre à la question de leur justification sans prendre en compte les arguments propres aux sociétés pharmaceutiques.

"On peut concevoir que l'argent obtenu soit nécessaire pour favoriser l'innovation des sociétés et prévenir leur prise de risque."

Les laboratoires se plaignent d'une période courte de mise sur le marché des traitements protégés par les brevets (autour de 8 ans). Il faut compter 12 ans en moyenne pour lancer un médicament, soit autant qu'il y a vingt ans.

Et parfois les anticancéreux requièrent plus de temps pour être développés. Comme l'explique le Leem (lobby pharmaceutique), la durée des phases II des essais cliniques est augmentée pour les traitements en oncologie afin de diminuer leur taux d'échec. Un taux qui, selon le Leem, grimpe à 50% pour la phase III, dernière étape avant de soumettre la molécule aux agences du médicament en vue d'un lancement sur le marché.

Néanmoins, en parallèle, les agences de médicaments multiplient les procédures pour accélérer le lancement des médicaments innovants sur les marchés outre-Atlantique et européen.

Les pharmaceutiques, pas au même niveau de retour sur investissement

Quel est le coût de la recherche dédiée à ces nouveaux traitements ? Le Leem évoque 1,339 milliard de dollars de développement par anticancéreux, sans donner l'évolution des dépenses par rapport aux années précédentes. Mais il assure que ces coûts sont boostés par la durée du développement, les taux d'échec, et le financement des études de plus en plus élevé du fait de leur longueur accrue.

Autre argument avancé pour fixer de tels prix: le financement de l'innovation. Or le cabinet Deloitte expliquait qu'elle était de moins en moins efficace avec un retour sur investissement dans la R et D ayant atteint un plus-bas depuis 2010 pour les douze principaux labos pharmaceutiques. Et ce, en raison de la pression sur les prix et des coûts grandissants de la recherche. Ce retour sur investissement serait passé de 10,1% à 3,7% en 2016.

Mais cette tendance n'est pas générale. Une étude BCG publiée en octobre plaçait le secteur de la biopharma en tête du classement mondial de la création de valeur sur les cinq dernières années, avec 4 biotechs dans les 10 premiers, montrant qu'une bonne stratégie thérapeutique pouvait créer énormément de valeur. Le numéro un, la biotech américaine  Regeneron, notamment spécialisés dans l'oncologie, a par exemple "multiplié par 12 chaque dollar investi sur la période 2011-2015".

On trouve également Gilead qui a profité de ses blockbusters contre l'hépatite C, et qui mise sur l'oncologie entre autres pour trouver de nouveaux relais de croissance.

L'oncologie, un domaine risqué qui suscite pourtant la convoitise

En outre, si l'oncologie est un domaine thérapeutique risqué, les laboratoires pharmaceutiques sont nombreux à se tourner vers celui-ci. Ils espèrent développer et  vendre des molécules, notamment basées sur l'immunothérapie, qui pourraient générer plusieurs milliards d'euros par an, à l'instar de l'Opdivo de BMS ou le Keytruda de MSD. Et prendre ainsi le relais de certaines de leurs activités, parfois dans le rouge, comme Sanofi qui tente de pallier les pertes de sa division diabète en se tournant vers l'oncologie. Aujourd'hui, au vu du pourcentage de fusions et acquisitions dans ce domaine thérapeutique, l'oncologie semble être la cible numéro un des laboratoires pharmaceutiques. Une ruée vers l'or ?

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Commentaires
a écrit le 19/01/2017 à 9:32 :
C'est peut être rentable aux états unis, mais chez-nous certaines sociétés non boostées par la sécurité sociale ayant des procédures innovantes ont plié boutique.
Genre perdre de l'argent dans ces sociétés pour avoir un retour sur investissement conséquent.
Ces sociétés américaines ont des reins extrèmement solides et peuvent se permettre d'attendre.
Et puis nos normes obligent d'avoir des pharmaciens diplômés payés 9000 € par mois totalement improductifs en dehors de leur compétances.
Merci notre système français d'études ne privilégiant pas la polyvalence.
a écrit le 18/01/2017 à 19:22 :
Pour moi, c'est un faux débat. Il suffit de sortir la recherche médicale système capitaliste et de la recherche du profit. Et qu'on ne me dise pas que ça ne marcherait pas. Le CNRS a longtemps été public et a énormément trouvé. Il est de moins en moins public et les chercheurs perdent à présent un temps fou à trouver des sponsors qui, en plus, orientent bêtement leur recherche.
Réponse de le 19/01/2017 à 1:01 :
@Marie: tu as raison sur le fonds, mais le problème est que ce so les mêmes qui sont les mêmes qui opèrent des deux côtés de a barrière, et on ne change pas un équipe qui gagne, n'est-ce pas :-)
a écrit le 18/01/2017 à 14:41 :
Il serait temps de s'interroger sur le modèle économique du médicament.
a écrit le 18/01/2017 à 11:20 :
C'est simple... il suffit de faire payer les entreprises dont les produits favorisent le cancer, le diabète, le cholestérol, les maladies cardio-vasculaires... De Monsanto à Bayer, de Coca-Cola à MacDo, d'Exxon à Total, de Nestlé à Danone, bref toute la chimie, l'industrie, l'agro-industrie, le système qui le finance etc...C'est tout le monde économique capitaliste, néo-libéral, qui doit payer pour les dégâts sur la santé de ceux qu'il a contribué à rendre malade. C'est donc simple....
Réponse de le 18/01/2017 à 20:27 :
Tout à fait!
Réponse de le 19/01/2017 à 17:28 :
Logique, simple... Malheureusement ces entreprises répercuteront ce surcoût dans leur prix de vente, l'État percevra la TVA en plus sur ce surcoût, et au final ce sera nous, les consommateurs malades qui paierons.
a écrit le 18/01/2017 à 9:51 :
Puisque les États acceptent la marchandisation de la santé, alors qu'ils sont (devraient) garant de la bonne santé publique, il faudrait un pendant à ce qui semble être un abus de position de la part des laboratoires.
L’hygiène de vie doit être prise en compte pour l'accès aux soins gratuits; les conséquences sont prouvées et parfaitement identifiées
Une assurance complémentaire destinée à assurer les dépenses provoquées par les conséquences du tabac, alcool, sédentarité, etc.. doit être souscrite pour ces personnes à risque afin de ne pas faire supporter le coût de leur imprudence par la collectivité.
a écrit le 18/01/2017 à 9:24 :
Merci pour cet article même si on relève que notre société marchande relève d'un cynisme sans égal.

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