Gaz russe : la France paye ses erreurs du passé

POLITISCOPE- La pression monte en France sur les entreprises alors que la dépendance au gaz russe se fait ressentir dans tous les secteurs. Le sabotage des gazoducs en mer Baltique prouve que la guerre de l'énergie s'intensifie avec la Russie. Le Medef tire la sonnette d'alarme et parle d'un « mur des faillites » à venir. La France paie cher son choix des hydrocarbures russes et doit diversifier en urgence ses sources alternatives, au prix fort.
Marc Endeweld
(Crédits : Reuters)

Cette semaine, les multiples sabotages des gazoducs NordStream en mer Baltique ont renforcé un peu plus la tension sur le marché européen du gaz et de l'énergie. Chaque jour, la dépendance de l'Europe au gaz russe se fait ressentir un peu plus durement. Dans une étude de l'organisation BusinessEurope, on apprend ainsi que « 70% de la production européenne d'engrais a été arrêtée ou ralentie, tandis que 50% de la capacité totale de la production d'aluminium a été perdue. Il existe un réel danger que les entreprises, et en particulier les industries à forte intensité énergétique, se délocalisent définitivement en dehors de l'Europe ». En Allemagne, la panique gagne le patronat. La chimie allemande, fleuron de l'industrie avec l'automobile, est à deux doigts de l'arrêt intégral de sa production.

En France également, l'inquiétude est montée d'un cran ces derniers jours. Si EDF a (enfin) un nouveau PDG, la relance du parc nucléaire (mis largement à l'arrêt ces derniers mois) ne peut se faire par un simple claquement de doigt, n'en déplaise au gouvernement qui impose à l'électricien national un calendrier qui ne pourra être réellement tenu. Au Medef, l'heure n'est plus à faire une standing ovation pour Volodymyr Zelensky. Ce jeudi, Geoffroy Roux de Bézieux a déclaré sur France Info qu'il était « très inquiet » à propos de la situation des entreprises face à la hausse des prix de l'énergie. « On parlait du « mur des faillites » pendant la crise Covid, il n'est pas arrivé, mais là, on aura des faillites », alerte le patron des patrons.

Lire aussiLuc Rémont, l'homme de l'Elysée qui doit sauver EDF et le nucléaire français

Profiter de l'eldorado russe dans les années 90

Sur le front du gaz, comment la France en est-elle arrivée là ? On ne le dit pas suffisamment assez, mais c'est le résultat de choix stratégiques qui ont été pris dans le passé par nos gouvernants et dirigeants économiques : au début des années 1990, les groupes Elf et Total, qui sont alors les deux géants français des hydrocarbures, se détournent peu à peu de leurs zones de prédilection (Afrique, Moyen Orient), pour profiter de l'eldorado russe suite à la chute de l'Union Soviétique. Résultat, à la mi-1990, la France, tant sur le gaz que sur le pétrole, préfère regarder du côté de Moscou que d'Alger.

Sous Balladur, le ministre de l'économie, Edmond Alphandéry, avait pourtant entamé des négociations avec l'Algérie. Mais face aux atermoiements français, c'est le groupe BP (devenant bientôt BP Amoco) qui remporte dès 1995 auprès de la société d'État Sonatrach le contrat du méga projet gazier d'In-Salah. En quelques années, la France va se retrouver totalement supplantée, tant dans le gaz que dans le pétrole, en Algérie par les compagnies américaines !

Ces choix privilégiant la source russe de nos hydrocarbures ne datent donc pas d'hier. Et les investissements colossaux réalisés par Total en Russie sous la présidence de Christophe de Margerie renforcent au cours des années 2000 et 2010 ce lien entre la France et la Russie dans le gaz et le pétrole. L'histoire est désormais connue : en Russie, Total s'allie avec Novatek, le numéro 2 du gaz après Gazprom. La major française va jusqu'à prendre le contrôle de près de 20% du capital du groupe russe, et investir des milliards dans le champ gazier de Yamal, en Sibérie, permettant à la Russie d'exporter son gaz également par méthaniers et plus uniquement par gazoduc. En Méditerranée, en Libye, au Mozambique, Total profite à plein ces dernières années de son alliance avec le russe Novatek pour lutter contre les autres majors du secteur qui sont principalement... anglo-américaines.

Risque systémique pour TotalEnergies

Ceci explique pourquoi l'actuel patron de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, compte bien rester en Russie tant que les sanctions internationales ne l'en empêchent pas. Lors d'une récente intervention médiatique, le PDG du groupe pétrolier a dénoncé l'hypocrisie de la situation, expliquant que de nombreux groupes internationaux, tels que les GAFAM comme Apple, avaient maintenu leurs activités en Russie.

Pour TotalEnergies, ce lien avec la Russie est toutefois un risque systémique, car cela représente près de 24 % de ses réserves prouvées en pétrole et gaz. Alors, depuis le début de la guerre en Ukraine, le groupe français multiplie les annonces de deals avec le Qatar ou l'Algérie... Mais ces nouveaux contrats ne pourront pas remplacer du jour au lendemain la Russie.

Déjà parce que l'Algérie, par manque d'investissements ces dernières années, ne peut pas augmenter immédiatement sa production. Par ailleurs, la France doit faire face à une concurrence particulièrement rude : dès le printemps, les Italiens ont conclu un contrat géant avec l'Algérie. La France doit également composer avec les infrastructures : les gazoducs existants relient l'Algérie avec l'Italie et l'Espagne, et non la France, qui avait fait le choix historique de transporter le gaz algérien par méthaniers.

Parmi les autres alternatives au gaz russe, la situation n'est pas non plus très brillante. D'abord, ce n'est pas le GNL américain, produit à partir de gaz de schiste (et donc très cher), qui pourra remplacer totalement les fournitures de gaz à la France. Ensuite, si un nouveau gazoduc a été inauguré cette semaine entre la Norvège et la Pologne, les champs gaziers de la mer du Nord sont peu à peu en train de s'épuiser.

Quant au Qatar, si TotalEnergies a annoncé récemment un nouveau contrat, toutes les majors du monde entier y sont également présentes. La concurrence y est donc également rude. Et puis le petit émirat doit composer avec son voisin, l'Iran, qui partage avec lui son immense champ gazier. Or, l'Iran a conclu ces dernières années de nombreux contrats de livraison de gaz avec... la Chine. C'est dire si la France sur le marché du gaz mondial est désormais un « nain », pour reprendre les termes d'un spécialiste de l'énergie, dépité et très inquiet par rapport à l'hiver à venir.

Marc Endeweld

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Commentaires 31
à écrit le 09/10/2022 à 11:47
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Cette grande puissance je la nomme ..L’AMERIQUE...qui veut la guerre ...et oui cela se fera sur le sol Europeen et non en AMERIQUE...meme DE GAULE A refuse sur le sol francais que l’amerique mette Des bastions militaires ..il avait raison ,et non ...

à écrit le 04/10/2022 à 12:21
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Notre désindustrialisation serait-elle une chance ? ;-) Peut être ! Puisque l'avenir se joue sur "la sobriété et la résilience" et non-plus sur la concurrence!

à écrit le 03/10/2022 à 13:46
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ideal serait de quitter europe qui ns impose leurs normes pr ns detruire : De Gaulle n'en voulait pas car lui contrairement a Macron payait ses impots et aimait son pays lui

à écrit le 02/10/2022 à 12:43
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Tout ceci est préparé de longue date par une autre grande puissance que la Russie, cf. vente d'industrie critique comme Alstom à cette même puissance. Nous assistons à la fin du film, qui va être catastrophique (c'est un euphémisme) pour l'Europe. La...

le 02/10/2022 à 13:12
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Oui, le but des US dans cette opération de déclenchement de guerre en Europe (en forçant l'adhésion de l'Ukraine à l'Otan, et la guerre en résultant), c'est avant tout d'isoler la Chine. Les relations commerciales entre Chine et Europe (non bannissem...

le 03/10/2022 à 6:07
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Damien, la vodka à Moscou est distillée? L ukraine est un aud démocratique tout comme la France. Ils adhérent ou pas à l otan, c'est leur choix.

le 03/10/2022 à 8:54
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pour acheter du gaz et du petrole a l'arabie saoudite voir a l'azerbaidjan qui ne sont qu'UN transit de la russie

à écrit le 02/10/2022 à 9:52
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A qui profite les sabotages de ces gazoducs ? A la Russie qui aurait détruit ses propres infrastructures vitales pour elle ? Ou à un nouveau fournisseur qui se réjouit de fournir à l'Europe son gaz de schiste ?

à écrit le 01/10/2022 à 23:56
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On aurait dû profiter des 2 ans de covid et de la mise à l'arrêt d'une partie du système productif pendant cette période pour initier l'abandon du gaz comme source d'énergie. Au lieu de dépenser des milliards en chômage partiel, on aurait pu lancer u...

à écrit le 01/10/2022 à 21:46
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Le problème c'est que la nature a fait de la Russie la plus grande reserve d'energie d'Europe. Aucun autre pays ou ensemble de pays ne pourra jamais se substituer à elle avec des coûts aussi bas et une proximité facilitant les livraisons.

à écrit le 01/10/2022 à 19:26
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Il est facile de refaire l'histoire à l'envers. Lorsque nous décidons de nous opposer avec force à la Russie, avons bien mesurer les conséquences, y compris extrêmes, qu'une telle décision pouvaient avoir ? Avons nous envisager toutes les mesures que...

le 03/10/2022 à 6:09
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Ça s appelle l effort de guerre, quand une demo ratie est attaquée il ne faut pas céder au chantage mafieux, d abord poutine doit partir .

à écrit le 01/10/2022 à 19:06
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c'est pas grave .c est pas un astéroïde qui va nous détruire. C'est nous même

à écrit le 30/09/2022 à 17:55
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Il ne faut pas se tromper, c'est l'Allemagne qui a joué avec le feu à l'époque de Mme Merkel en se mettant sous la dépendance énergétique de la Russie. On peut se poser la question des liens entre l'Allemagne et la Russie à cette époque.

à écrit le 30/09/2022 à 17:35
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Quelles erreurs ? D'avoir voulu diversifier ses sources d'approvisionnement et dans lesquelles le gaz Russe représente moins de 15%? Par rapport à l'Allemagne qui est dépendante à 50%, la France a plutôt été un modèle de prudence. Au passage, l'Al...

le 30/09/2022 à 18:57
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La France qui a organisé consciencieusement depuis plus de 30 ans le sabotage de son parc et de son savoir-faire nucléaire est tout autant à blâmer.

à écrit le 30/09/2022 à 17:18
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Ce ne sont pas des " erreurs passées" mais bien des FAUTES politiques majeures et stratégiques tant au niveau national que de l'U.E.

à écrit le 30/09/2022 à 16:43
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Ce n'est pas d'avoir choisi le gaz russe que paie la France, c'est de l'avoir abandonné.... Ce serait bien d'avoir des informations objectives, un jour, au lieu de cette propagande décomplexée. Revenons aux faits !

le 30/09/2022 à 18:58
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Difficile à comprendre votre commentaire!

le 01/10/2022 à 10:55
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Bruno Le Maire a dit peanuts ! Bin Britanicus est pourtant clair. Avoir renoncé au gaz ( et autres mp, produits, marché ) russe est la première des âneries qu'un gosse de primaire aurait comprit. Si c'est une ânerie c'est assez signifiant de l'incomp...

le 01/10/2022 à 11:31
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L'honneur n'a pas de prix. Il a certes un coût mais quelque soit son coût on n' s'aplatit pas devant devant un dictateur. L'histoire récente en 1939 nous apprend hélas que certains sont toujours prêt à se soumettre et pire à soutenir activement cet ...

à écrit le 30/09/2022 à 14:29
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La France dépendait du gaz russe à hauteur de 15%, (en voie d'être compensés aujourd'hui) l'Allemagne combien ? 50% non ? les autres pays européens de l'est ? combien ? 100 % Non ? Calmons-nous...

le 30/09/2022 à 15:00
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C'est sur... tout cela permet d'augmenter les prix de l'énergie et cela n'est pas forcément justifié....

le 30/09/2022 à 16:49
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C'était pas 25% à une époque ? Heureusement qu'on a diversifié, sans doute pas assez mais d'autres y ont vu un intérêt voire parfois n'ont pas de choix (pays enclavé, les seuls tuyaux vont en Russie). En chauffant à 17°C (sur 3 hivers) au lieu de 18°...

le 01/10/2022 à 11:37
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@ Fifi : le prix de quoique ce soit qu'on le veuille ou pas dépend de l'offre et de la demande. Quand il n'y en a pas assez pour fournir tout le monde le prix augmente.

à écrit le 30/09/2022 à 14:27
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Mon intégrité intellectuelle ne peut tout imputer à Macron - même si je suis contre la réforme des retraite ou en Tout cas celle qui n inclue pas aussi les retraités qui nous ont laissé des montagnes de dettes et l impossibilité d avoir les mêmes...

le 01/10/2022 à 11:40
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Un remake de la "Retraite de Russie" c'est transformer une "conséquence" en une "cause" de profit ! :-)

le 01/10/2022 à 11:40
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Vous devriez ajouter à votre liste les patrons de tous les syndicats et particulier la CGT, car à la fin ce sont bien les syndicats qui ont bloqué toutes les réformes.

à écrit le 30/09/2022 à 12:53
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la France n'est sûrement pas dépendante de l'énergie russe : 8% de l'énergie disponible en France est importée de ce pays en 2020, taux parmi les plus bas de l'UE avec Espagne et des petits Etats (Eurostat). le gaz représente 15% du mix énergétique...

le 30/09/2022 à 13:32
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Mais grand-parents savaient faire de l'engrais sans gaz ou autres produits chimiques, et avec d'excellents rendements. Les agriculteurs peuvent donc trouver d'autres alternatives s'il s'inspirent de leurs ancêtres.

le 01/10/2022 à 11:49
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@ PAFO : A part l'engrais naturel venant des déjections animales, on a besoin pour faire des engrais de l'ammoniac et l'ammoniac ne peut se faire qu'en combinant l'azote de l'air avec de l'hydrogène (gris) que l'on fabrique à partir du gaz naturel. L...

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