Nucléaire : après l’arrêt des centrales de Chooz et Civaux, faut-il craindre le black-out ?

Alors que plusieurs réacteurs nucléaires se trouvent actuellement à l’arrêt du fait de visites de contrôle décennales, EDF a annoncé mercredi soir son intention de stopper « à titre préventif » l’activité de deux centrales jusqu’à la fin de l’année, après la découverte d’un défaut de soudure. Sans oublier le gros plongeon en Bourse de l'opérateur français qui a suivi cette annonce, ces fermetures interrogent sur la capacité du système de production électrique de la France, alors même que l’hiver approche et que la demande promet d’exploser. D’autant que les énergies renouvelables n’ont pas fourni autant de courant qu’escompté cette année. Explications.

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Les quatre réacteurs des centrales de Chooz et de Civaux sont de même technologie et constituent le palier N4 du parc nucléaire français.
Les quatre réacteurs des centrales de Chooz et de Civaux sont de même technologie et constituent le palier N4 du parc nucléaire français. (Crédits : MOSSOT, CC BY-SA 3.0)

C'est un nouvel événement qui pourrait tendre un peu plus encore la situation sur le marché de l'énergie, déjà frappé par une crise sans précédent. Car l'offre d'électricité promet de se rétracter dans les prochains jours, tandis que la demande, elle, va bondir à l'approche de l'hiver. De quoi faire grimper les prix en flèche, même si ceux-ci atteignent déjà des niveaux historiques. Et peut-être même menacer la sécurité d'approvisionnement de l'Hexagone, pourtant longtemps exportateur net du fait d'une surcapacité de production.

Et pour cause, EDF a annoncé mercredi soir l'arrêt provisoire de deux centrales nucléaires, celles de Chooz, dans les Ardennes, et celle de Civaux (Vienne), à cause d'un défaut de soudure identifié dans cette dernière dans le circuit de refroidissement.

« Lors de la visite décennale du réacteur Civaux 1, nous avons détecté une fine fissuration du métal à proximité des tuyauteries du circuit d'injection de sécurité. Alors que le même défaut a été repéré à Civaux 2, nous avons décidé de fermer tous les réacteurs de même génération et puissance [la plus récente, et de 1.450 MW, Ndlr], soit deux autres qui se trouvent à Chooz », explique-t-on chez l'électricien.

Si l'opération reste « préventive » et que, selon l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), la décision s'avère « satisfaisante du point de vue de la sûreté », il n'empêche que près de 4,5 GW sur les 61 GW de capacité nucléaire installée(*) en France seront ainsi coupées du réseau jusqu'à la fin de l'année. Ce qui entraînera une perte « d'environ 1 TWh » sur cette période, selon EDF. Pour rappel, le pays dépend à environ 70% de l'atome pour produire son électricité.

Faiblesse de la production nucléaire

L'événement est d'autant plus significatif qu'il intervient alors qu'une vague de contrôles s'abat sur le parc installé, après de nombreux reports des inspections du fait de la crise sanitaire l'année dernière.

« Le Covid a désorganisé le rythme normal des maintenances, qui se multiplient en ce moment », confirme-t-on chez EDF.

Par conséquent, 30% des 56 réacteurs français ne se trouvaient en fait pas en service en novembre, réduisant la capacité nucléaire appelée à seulement 45 GW. Et cela risque d'empirer : des actions de contrôle « pourraient s'avérer nécessaires » sur les autres réacteurs en exploitation (celles-ci durant en moyenne trois ou quatre mois), a affirmé l'IRSN ce jeudi.

Résultat : la situation risque d'être « très tendue » pendant l'hiver, « notamment si les températures s'avèrent plus basses que les normales de saison », explique à La Tribune Nicolas Goldberg, consultant "Energie" à Colombus Consulting. En effet, alors que le froid s'accompagne toujours d'une hausse de la consommation d'électricité, les capacités risqueraient bien de ne pas suffire. En réaction, le ministère de la Transition écologique, qui doit recevoir en fin de semaine le PDG d'EDF, a néanmoins assuré jeudi « veiller en permanence à ce que toutes les dispositions soient prises pour assurer la sécurité d'approvisionnement » et « suivre régulièrement l'évolution de la disponibilité du parc électrique français ».

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Manque de vent, en Allemagne aussi

Reste que le mouvement se couple à d'autres phénomènes qui l'aggravent, menaçant la capacité d'approvisionnement électrique du pays, explique Jacques Percebois, directeur du Centre de recherche en économie et droit de l'énergie (Creden). Entre autres conjoncturels, puisque les sources d'énergies renouvelables ont, elles aussi, fourni moins d'électricité que prévu cette année.

« Sur 17.000 MW de capacités éoliennes installées en France, seulement 3.000 MW fonctionnent en ce moment car il n'y a pas assez de vent. Et l'hydraulique n'est pas très bonne non plus : les barrages sont peu remplis à cause de la météo », fait valoir l'économiste.

Un revers qui n'a pas touché que la France : en Allemagne, la part du renouvelable dans la consommation d'énergie a chuté en 2021 (une première depuis 1997) notamment à cause du manque de vent, malgré les fortes ambitions du pays en matière d'éolien. Résultat : « Il a fallu se fournir dans des centrales à gaz pour compenser, mais celles-ci sont actuellement extrêmement chères », précise François-Marie Bréon, chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement (LSCE). Ce qui tire encore les prix de gros vers le haut. Dans cette même logique, « puisqu'elle va encore affecter les capacités disponibles, la fermeture des centrales de Chooz et de Civaux va forcément influencer le prix de l'électricité », note le chercheur. « Mais il est impossible de savoir à quel point, car cela dépend d'une variable difficile à prévoir longtemps à l'avance : la météo », ajoute-t-il.

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De moins en moins de capacités pilotables

Surtout, la dynamique est aussi structurelle, alerte Jacques Percebois. « Ces dernières années, l'Europe a fermé énormément de centrales pilotables, que ce soit du nucléaire, mais aussi du charbon, du gaz ou de l'hydraulique, sans toujours les remplacer », explique-t-il. Par conséquent, alors qu'elle se trouvait auparavant en surcapacité électrique, sa marge est désormais extrêmement réduite. « Et c'est forcément dangereux en période de pointe », prévient le spécialiste.

« C'est déjà arrivé plusieurs fois que des réacteurs se trouvent en maintenance en hiver. Mais alors que beaucoup de centrales ont fermé, essentiellement charbon et fioul, l'Europe se trouve dans un entre-deux. C'est certes une excellente chose pour le climat, mais on attend désormais plus d'interconnexion, la mise en service de moyens de production, dont l'EPR de Flamanville, et la fin du pic de visites décennales, afin d'être plus serein », abonde Nicolas Goldberg.

De nombreux leviers qui réduisent le risque de black-out

Néanmoins, cela ne signifie pas que la France risque de subir un « black-out » cet hiver, rassure le consultant. « Plusieurs leviers immédiats existent pour l'éviter, en plus de l'importation d'électricité, qui devient récurrente. Notamment le fait de couper temporairement le courant à certains industriels, qu'on rémunère en échange. Ou alors, même si ça ne s'est encore jamais produit, diminuer la tension sur le réseau. Autrement dit, recevoir 215 volts plutôt que 220 chez soi », détaille-t-il.

Et si la situation devient vraiment critique, l'État pourrait même avoir recours à des coupures tournantes, c'est-à-dire couper l'électricité dans différentes régions à des horaires alternés au cours de la journée. « Je ne pense pas que ce soit le plus probable, mais c'est possible », estime Nicolas Goldberg.

Surtout, ajoute le consultant, la situation appelle une action forte sur le long terme. Notamment sur l'isolation des bâtiments, alors qu'une bonne partie de ces derniers restent des passoires thermiques, entraînant un gaspillage énergétique en hiver. Mais aussi, ajoute Jacques Percebois, sur la « nécessité d'investir massivement dans de nouvelles capacités pilotables » pour faire face à l'électrification des usages. Un constat qui interroge sur leur financement concret, alors qu'Emmanuel Macron a récemment annoncé son intention de construire de nouveaux réacteurs nucléaires en France.

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Spectaculaire plongeon d'EDF à la Bourse, la cotation suspendue

Malgré la validation par l'IRSN, le bras technique de l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN), des opérations de contrôle engagées par EDF, et malgré des propos rassurants quant au risque réduit de survenue d'un black-out cet hiver, EDF annonçait qu'il produirait moins d'électricité ce qui le contraignait à revoir sa rentabilité sur l'année.

Aussitôt, les investisseurs sanctionnaient lourdement le titre tout au long de la journée d'hier, jusqu'à -16% au point que la Bourse de Paris déclenchait en urgence la suspension de la cotation du titre. Le spectaculaire plongeon s'est ainsi arrêté à un plus-bas de -15,46% à 10,04 euros.

En parallèle, la ministre de la Transition écologique Barbara Pompili assurait ce jeudi "veiller en permanence à ce que toutes les dispositions soient prises pour assurer la sécurité d'approvisionnement" et suivre "régulièrement l'évolution de la disponibilité du parc électrique français".

Ce faisant, son ministère indiquait que, ce vendredi matin, elle recevrait le PDG d'EDF Jean-Bernard Levy, "pour une réunion consacrée à la disponibilité du parc nucléaire français et à la sécurité d'approvisionnement cet hiver".

Pour rappel, fin novembre, la ministre de l'Industrie Agnès Pannier-Runacher, qui s'était émue que 30% du parc nucléaire français soit à l'arrêt, avait suggéré de "relever notre niveau d'exigence pour la disponibilité du parc", estimant que "nous pouvons collectivement faire mieux".

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NOTE

(*) Le parc nucléaire de la France, qui compte 56 réacteurs nucléaires en fonctionnement répartis sur 18 sites (centrales), est le numéro deux mondial avec une capacité installée de plus de 61 GW produisant quelque 380 TWh d'électricité d'origine nucléaire (sur un total de 538 TWh si l'on ajoute toutes les autres sources thermiques et renouvelables). Les États-Unis sont numéro un avec une puissance cumulée de 98,7 GW fournie par 99 réacteurs. Pour mémoire, un réacteur de 900 MW produit en moyenne chaque mois 500 000 MWh, ce qui correspond à la consommation de 400 000 foyers environ. (Source: EDF et Connaissance des énergies)

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Commentaires 25
à écrit le 19/12/2021 à 1:37
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Business, as usual. What else ?

à écrit le 18/12/2021 à 14:43
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Ne vous inquiétez pas les éoliennes et les panneaux photovoltaïques vont nous sauver . Oh .... Zut , pas/trop de vent et pas de soleil. Mettez un pull et achetez des bougies en attendant l'été.

le 19/12/2021 à 8:26
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encore merci a l'ancien president qui pour fayoté avec les ecolos a ferme une central nucleaire et ne pas oublier son suivant dans la nulitté

à écrit le 17/12/2021 à 20:56
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Cela fait 50 ans que les lobbies font passer des supertanker pour des hors bord à nos andouilles de politiciens, qui, faut bien le dire, on de la merde d'esturgeon dans les yeux .

à écrit le 17/12/2021 à 18:53
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On nous pousse vers la consommation électrique les gouvernants auraient dû réfléchir que la production serait à la peine, franchement ils sont nuls

à écrit le 17/12/2021 à 13:01
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Est-ce indispensable de mener ces opérations décennale en plein hiver ? Ça ne pouvait pas attendre le printemps ou l'été ?

le 17/12/2021 à 15:01
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Si ça prend 6 mois sur chacune et qu'on en a 40 à gérer, toutes de même "ancienneté", ça n'aide pas. Manque de personnel, peut-être aussi pour faire tout en parallèle + décalage covid + ennuis imprévus, etc. Les norvégiens ont pompé sur leur stock de...

le 18/12/2021 à 7:55
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Avec la langue oui. D’une part ce ne sont pas des visites decen;ales mais des anomalie. D’autre part la covid a totalement décalé le planning des visites décennales.

à écrit le 17/12/2021 à 12:29
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L'Allemagne s'engage vers un avenir plus prometteur. Le gaz mais surtout en parralelle ce qui manquait aux énergies solaire et éolien: le stockage. Convertir en hydrogène  ou meme en air comprimé ces énergies vont permettre de piloter le stoc...

le 18/12/2021 à 1:03
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Quand on compare le retour sur investissement énergétique, on voit tout de suite quelle énergie est la plus rentable. Faire de l'hydrogène, sauf à partir de méthane, ça ne l'est pas. Cela signifie concrètement une baisse de "pouvoir d'achat". Présent...

à écrit le 17/12/2021 à 11:23
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si EDF avait ete privatisée nous n'en serions pas là /// avec la gestion actuelle l'etat fait tout et son contraire

le 17/12/2021 à 16:51
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Non, ces fissures dites sous contraintes identifiées pour ce type d'installation passeraient peut être après la valeur de l'entreprise.. Intervenir sous le regard d'une ASN indépendante est un gage de sécurité. En outre je constate une belle transpar...

à écrit le 17/12/2021 à 9:53
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je rejoins "dilemblue " puisqu il y a 10 tranches nucleaires françaises qui sont dirigées sur l exportation et en particulier l Allemagne .donc arrêtons l export et mettons cela pour les français qui eux ont financés la construction des centrales CQ...

à écrit le 17/12/2021 à 9:43
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Une soudure ! Même mal placée, compliquée, elle se reprend. On peut s'assurer de sa qualité en lui faisant subir tout une batterie de tests. OU alors...c'est plus grave parce que tout pourri !

à écrit le 17/12/2021 à 8:36
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L’électricité française aux français les allemands n'ont qu'à se débrouiller.

le 17/12/2021 à 17:19
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Au lieu d'accuser les Allemands de tous les maux , certains feraient mieux de regarder les courbes d'importations d'électricité sur le site RTE ECO-2-MIX !!! Actuellement , l'Allemagne nous sauve du BLACK OUT !

le 17/12/2021 à 17:20
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Au lieu d'accuser les Allemands de tous les maux , certains feraient mieux de regarder les courbes d'importations d'électricité sur le site RTE ECO-2-MIX !!! Actuellement , l'Allemagne nous sauve du BLACK OUT !

le 19/12/2021 à 9:33
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"Au lieu d'accuser les Allemands de tous les maux , " Je les accuse pas là, relis mon commentaire calmement en pensant cette fois et non en prêchant, merci. Puis tu aurais pu déféquer une seule fois hein... -_-

à écrit le 17/12/2021 à 7:16
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L'charbon !!! L'charbon nom de diou ! On rouvre les mines du bassin lorrain, du lensois et du nord, de Decazeville, les poêles étant encore dénichable dans les casses ou les décharges sauvages, les primes d'équipement pourront être reduites de 72 % !

à écrit le 17/12/2021 à 3:50
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Depuis le 10 Mai 81 : France cigale, dilapidant tout, n'investissant et ne prévoyant et n'anticipant RIEN.

à écrit le 17/12/2021 à 1:14
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Ces black-out seraient salutaires pour faire comprendre à l'Europe l'importance de l'impact des crypto-monnaies sur la consommation énergétique, avec peut-être à la clé un bannissement de celles-ci

le 17/12/2021 à 2:30
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Les cryptomonnaies sont produites en Chine, aux Etats Unis et Canada, au Brésil, au Kazakhstan et Russie. La production Européenne est très faible, et la production Française est quasi nulle du fait des tracasseries fiscales. Alors on peut passer de ...

à écrit le 16/12/2021 à 20:20
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segolene va hurler, elle va dire que elle, elle est habituee a mettre edf devant ses responsabiltes, en l'envoaynt au tas dans un grand cadre de vivre ensemble, sans acune consequence, vu qu'elle est de gauche donc bienveillante quand elle hurle

à écrit le 16/12/2021 à 20:09
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Il suffi a EDF de ne plus en exporter et nous verront comment l'Allemagne fera cette hiver sans électricité nucléaire, puisqu'elle préfère la pollution du gaz ?

à écrit le 16/12/2021 à 19:52
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Bonne stratégie pour pousser dans le sens de la construction de nouveaux réacteurs et flinguer au passage les renouvelables intermittents.

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