Covid-19 : La clé des champs, clé de voute de la ville résiliente

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Le changement passera nécessairement par une nouvelle manière de penser l’urbanisme, et par une action combinée de tous les acteurs de l’immobilier comme des autres entreprises.
Le changement passera nécessairement par une nouvelle manière de penser l’urbanisme, et par une action combinée de tous les acteurs de l’immobilier comme des autres entreprises. (Crédits : Clément Osé / Fermes d'Avenir)
OPINION. La crise sanitaire a posé de véritables interrogations sur la durabilité de nos modèles économique et alimentaire. Quelques réponses existent pour participer à la résilience de nos villes, à l’image de la permaculture. Par Guillaume Sibaud, cofondateur de l’agence Triptyque Architecture, et Hugues de Saint-Quentin, cofondateur du projet Des Racines & Des Graines.

"Monde d'aujourd'hui ou monde de demain "; "Le monde de demain sera le monde d'hier en pire"; "Nous voulons un autre monde pour demain". Les titres des tribunes se succèdent par médias interposés, interrogeant le système économico-politique que nous vivons. S'il y a une chose que cette pandémie met en relief, c'est que notre modèle alimentaire n'est pas durable. La déforestation causée par l'agriculture intensive réduit la place nécessaire pour la vie sauvage et nous en subissons les conséquences. Aujourd'hui, l'agriculture compte pour 23% des émissions de gaz à effet de serre (quand le transport aérien n'en représente que 5%), et 70% de la déforestation -chiffres tirés du rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) du 8 août 2019.

Il faut en tirer les conséquences. Si aujourd'hui en France le confinement a été supportable, c'est parce que la crise sanitaire ne s'additionne pas d'une crise alimentaire. Carolyn Steel , architecte britannique, est une référence lorsque l'on aborde le lien filial entre l'urbanisme des villes et l'alimentation. Elle est auteure de deux ouvrages sur ces questions: Ville affamée, comment l'alimentation façonne nos vies, et  Sitopia, comment l'alimentation peut sauver le monde. Dans ses différents travaux, elle remarque qu'en moins d'un siècle, les villes occidentales se sont distancées de leurs campagnes de plusieurs manières. Géographiquement, par l'étalement urbain et la réduction du coût des transports. Économiquement, par la multiplication des intermédiaires entre les producteurs agricoles et les consommateurs pour faire circuler, transformer, stocker et distribuer la nourriture. Cognitivement, par la raréfaction des contacts entre les urbains et les ruraux. Socialement, par l'individualisation des comportements alimentaires. Et enfin politiquement, par la réduction du contrôle des citoyens sur leur système alimentaire, se réduisant au choix du lieu d'approvisionnement. La permaculture nous apparaît comme une réponse idéale pour lutter contre ces distanciations, et rendre les villes plus résilientes dans le futur.

Lire: "Il faut restituer sa valeur à la nourriture" (Carolyn Steel)

La permaculture pour la résilience et l'autosuffisance des villes

Inspirée du travail d'un agriculteur japonais, Manasobu Fukuoka, et théorisée par deux australiens, Bill Mollison et David Holmgren, dans les années 70, la permaculture pourrait se définir comme "une méthode de production maraichère fondée sur l'observation du fonctionnement de la nature". Elle permet notamment de réduire l'impact environnemental de la production de fruits et légumes, de favoriser le développement de la biodiversité, d'assurer une qualité nutritionnelle optimale des aliments, de permettre un rendement supérieur au mètre carré au maraichage traditionnel, et de reconnecter la population avec le vivant.

Dans un monde où nous approchons des 7 milliards d'individus, les solutions pour nourrir la planète sans la détruire ne sont pas légion: remplacer l'agriculture intensive par une multitude de micro-fermes biologiques locales, de l'agriculture urbaine et en développant les circuits courts, en est une. Dans Vivre avec la Terre, son encyclopédie sur la permaculture, Charles Hervé-Gruyer, le fondateur de la ferme biologique du Bec Hellouin, rappelle qu'il faut aujourd'hui 10 à 12 calories d'énergie fossile pour produire 1 seule calorie alimentaire. Est-ce vraiment un système productif, s'interroge-t-il? En comparaison, il en fallait 2,4 en 1940.

Ce chiffre permet de se rendre compte de la très grande dépendance de l'agro-industrie à l'or noir. En plus d'être nocif pour l'environnement, le modèle intensif de l'agriculture industrielle, cette course au gigantisme qui court depuis des décennies et qui a provoqué la disparition de centaines de milliers de fermes en France, semble condamné à moyen terme par la raréfaction du pétrole. Sans pétrole, ce type d'agriculture s'effondre et menace notre sécurité alimentaire. Selon de nombreux experts (Agence internationale de l'énergie, Institut français du pétrole, Centre de recherche géologique de Finlande), l'offre de pétrole devrait connaître une contraction globale dans les cinq ans. Il y a urgence.

Ce manque de résilience est tout à fait saillant pour une ville comme Paris et sa population de 2,148 millions d'habitants: soit une dépendance alimentaire autour de 4,6 milliards de calories par jour à apporter aux Parisiens. Notre capitale dispose au maximum de quelques jours d'autonomie alimentaire. Sans vouloir faire des villes anciennes des paradis perdus, sur le plan alimentaire, l'autosubsistance était néanmoins un prérequis vital. Prendre le meilleur des deux mondes semble être la bonne direction à suivre et c'est justement l'idée défendue par Carolyn Steel avec sa sitopia (du grecque sitos, blé, nourriture, et topos, lieu).

Sitopia, un nouvel urbanisme pour des villes du futur

Un nouvel urbanisme pourrait voir le jour. Là encore, la permaculture serait une inspiration intéressante dans l'élaboration de la ville de demain puisque dans une seconde définition plus étendue elle est "un concept systémique et global qui vise à créer des écosystèmes performants, autonomes et durables". Faire de la ville un écosystème résilient, l'idée n'est pas nouvelle mais a de quoi séduire: y retrouver la végétation et les espaces verts c'est bien, mais des espaces utiles, c'est mieux.

Cette approche écoresponsable par des potagers en permaculture, dans laquelle nombreux seraient ceux qui pourraient consacrer du temps à la culture de leur alimentation, est particulièrement adaptée aux espaces urbains étant donné le rendement important par mètres carrés en comparaison à l'agriculture classique. Cela induirait en plus une économie relative de foncier. Cela éviterait également un écueil des métropoles actuelles: l'artificialisation des sols, qui intensifie l'effet d'îlot de chaleur, ainsi que les risques d'inondation. Dans une mégapole comme Sao Paulo, où littéralement il est possible de voir les voitures flotter, la solution de l'agriculture urbaine avec des zones de plantation à l'intérieur des villes permettraient ainsi d'absorber le surplus d'eau tout en les rafraichissant.

Ces arguments sont aujourd'hui compris par les décideurs publics.  Certaines villes comme La Havane, Toronto, Belo Horizonte ont été pionnières de la réappropriation progressive des politiques alimentaires urbaines. Du côté de la France, la ville d'Albi annonçait en 2016 son objectif d'assurer son autosuffisance alimentaire en 2020 à 60 km autour de la commune du Tarn. Pourtant, si la vie urbaine est devenue la nouvelle norme dans le monde depuis 2008, le bien-être des populations n'y est plus forcément monnaie courante. Nombre d'études mettent en avant le relatif désamour des citadins pour leurs aires urbaines: d'après une enquête Ifop, quatre Français sur cinq rêveraient de vivre à la campagne. Ce qui les retient dans 75 % des cas  La peur de ne pas trouver d'opportunité professionnelle. Pourtant, selon une autre étude, de l'Insee cette fois, ils sont 100.000 à prendre la clé des champs tous les ans.L'enjeu caché de la végétalisation est de rendre la ville plus attractive que les banlieues pavillonnaires qui participent à l'étalement urbain et qui déclenchent de surcroit une dépendance à la voiture devenue principal chef d'orchestre des cités.

Reconquérir son assiette, pour retrouver le goût

La généralisation de la permaculture permettrait aux citadins de renouer le contact avec la nature par l'une des logiques les plus importantes pour les humains: leur assiette. L'environnement où nous grandissons est bien évidemment fondateur dans notre rapport au vivant: des enfants qui ont eu accès à la végétation ont un rapport plus serein à la nature et en comprennent mieux l'extraordinaire richesse.

Reconnecter les gens aux vivants, aux écosystèmes, à l'impact que peut avoir l'alimentation sur la santé et la planète est le meilleur moyen de convaincre le citoyen-consommateur. Pour autant, un accompagnement en profondeur est nécessaire pour faire évoluer les comportements et les mentalités. Répéter à quelqu'un qu'il doit baisser sa consommation de viande afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre, qu'il doit arrêter d'acheter des avocats qui viennent du Pérou ou toute autre denrée parcourant des milliers de kilomètres avant d'arriver dans son assiette n'a qu'une portée limitée. Lui montrer le plaisir qu'il peut prendre dans une alimentation locale bio et saine et ses bienfaits induits pour lui et la planète est bien différent.

De plus, méfions-nous de l'attitude qui penserait que mettre des potagers partout suffirait à rapprocher les populations de la nature . La permaculture et le maraichage biologique sont des disciplines complexes qui nécessitent des formations au long cours. Ce n'est pas parce que l' un potager dans un programme immobilier de logements ou de bureaux qu'il sera utilisé de façon pérenne. Donner les capacités nécessaires au changement est là-aussi essentiel.

Le rôle essentiel des entreprises et des acteurs de l'immobilier

Afin d'éviter l'écueil du greenwashing, un volontarisme conjoint des entreprises et des acteurs de l'immobilier semble tout à fait à propos pour changer les mentalités en profondeur. Si nous souhaitons être véritablement efficaces, il faut des projets urbains qui soient le fruit d'une coopération entre les décideurs publics et les acteurs privés de l'immobilier. Ce n'est qu'en travaillant main dans la main que des projets d'envergure et accessibles à tous verront le jour.

Une fois ces projets déployés, l'entreprise est un véhicule idéal pour démocratiser la permaculture. Par leur poids et leur rôle dans la société, elles ont la possibilité d'impacter significativement la transition écologique en impliquant leurs salariés et en les formants. Nous sommes convaincus que cela ne se fera pas sans elles. La période que nous traversons nous montre que les entreprises ont réussi à agir pour le bien commun. Par ailleurs, la mise en place de ce type de démarche constitue pour elles l'opportunité d'améliorer le bien-être au travail, de fédérer et fidéliser les talents et d'incarner pleinement la transition écologique.

Penser le changement globalement en agissant au plus proche des gens pourrait être la leçon à tirer de cette période de retraite forcée due au Covid-19. Cette pandémie joue ainsi le rôle d'un memento mori, un rappel humble et salvateur à la mortalité de nos organisations et pousse les acteurs de tous les secteurs à innover, évoluer en proposant d'autres voies.

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Commentaires
a écrit le 04/06/2020 à 10:38 :
quand le citadin reveti en peau de vache s installe a la campagne (procédurier. plaintes ext.. .c est le bazar ! d ailleurs pour cela les ruraux préfèrent les vaches ils ont bien raison et sont soutenus
a écrit le 04/06/2020 à 9:37 :
-Il faut arrêter de faire grossir les villes en créant des opportunités d'emplois à l'extérieur des villes.
C'est une nécessité sociale, sanitaire, sécuritaire.
La permaculture en ville, c'est un "emplâtre sur une jambe de bois".
Une idée pour les gens qui tirent un bénéfice de l'extension des villes et qui verraient leur business s'évaporer à la campagne.

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