LA TRIBUNE - Du haut de la science paléoanthropologique et éthologique, quel moment de la Grande Histoire de l'économie et de l'entreprise traverse-t-on ?
PASCAL PICQ - Nous sommes au cœur d'une intense phase évolutive, provoquée par le réchauffement climatique, l'effondrement des biodiversités naturelles et domestiques (le cauchemar de Darwin), l'érosion des diversités culturelles (le cauchemar de Lévi-Strauss), les bouleversements démographiques (le cauchemar de Malthus), une économie et des entreprises confrontées à des décisions politiques et sociétales qui s'évertuent à préserver les acquis d'une société déjà dépassée au risque d'étouffer les innovations nécessaires (le cauchemar de Schumpeter), et tout cela poussé par l'impact des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives, stimulées par les intelligences artificielles, le cauchemar d'Ellul) et de l'intelligence artificielle (le cauchemar de Dawkins et de Musk), au risque d'en perdre notre humanité (le cauchemar de Heidegger). Mais nous, les hommes, sommes les acteurs de ces changements.
Ce dont nous ne sommes pas toujours conscients, encore moins lorsque notre responsabilité présente est mise en perspective avec les enjeux des générations qui nous succéderont...
Absolument. Et à ce titre, nous avons deux leçons à retenir de Darwin : d'une part nous vivons sur des adaptations du passé ; d'autre part ce qui a fait notre succès ne suffit pas pour s'adapter au monde que nous avons contribué à bouleverser, et ce que nous entreprenons aujourd'hui contraint les possibilités des générations futures à édifier leur propre idée du progrès. L'évolution, c'est la « descendance avec modification », disait Darwin. Nous continuons donc, comme les autres espèces, à co-évoluer avec les autres organismes vivants, notamment les plus infimes. À cette coévolution s'en ajoute une autre, propre à l'évolution humaine : la coévolution entre, d'un côté, nos innovations techniques et culturelles et, de l'autre, notre biologie et nos capacités cognitives. Cette deuxième coévolution signifie que l'évolution ne procède pas de façon régulière et graduelle, mais par la succession de périodes de relative stabilité, voire d'évolution progressive, entrecoupées de périodes de changements rapides. J'ai identifié une dizaine de telles périodes, qui se rapprochent avec une accélération impressionnante. Il s'écoule presque deux millions d'années entre la première - Homo erectus et le feu - et la seconde - l'expansion de notre espèce Homo sapiens sur toute la planète il y a cent mille ans. Ensuite, quatre-vingt-dix mille ans pour les inventions des agricultures... et aujourd'hui seulement un demi-siècle entre la troisième et la quatrième révolution industrielle. Nous sommes en plein cœur d'une telle période, qui se cherche un nom : second âge des machines, posthumanisme, troisième ou quatrième révolution industrielle, cinquième cycle de Kondratiev/ Schumpeter, ubérisation...