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Opinions

Pourquoi la France, l'Europe et les Nations unies doivent maintenir leurs efforts au Mali

Jacques Gautier (*)

Publié le 11 mars 2021 à 12:20 - Mis à jour le 11 mars 2021 à 13:56

Jacques Gautier Barkhane

"La sortie d'une OPEX est beaucoup plus difficile.Cela prend du temps et nécessite de s'en donner les moyens" (Jacques Gautier)

DR

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. L'ancien sénateur LR Jacques Gautier, grand spécialiste des questions de défense (avec son ami le sénateur PS Daniel Reiner) estime qu'il faut maintenir la force Barkhane même si la sortie de crise dans la zone sahélo-saharienne (et donc le retrait des militaires français) apparait lointaine et très incertaine. Il plaide pour une approche globale et coordonnée au Sahel. (*) Par Jacques Gautier, ancien vice-président de la Commission des Affaires Étrangères, de la Défense et des Forces Armées du Sénat.

Depuis huit ans, la France est engagée militairement dans la bande sahélo-saharienne contre les groupes armés terroristes. En effet, le 11 janvier 2013, à la demande du président malien et dans le respect de l'article 51 de la Charte des Nations Unies, la France est intervenue, dans le cadre de l'opération Serval, pour arrêter les colonnes djihadistes qui menaçaient Bamako faisant craindre l'effondrement de l'État Malien et la création d'un califat islamo-terroriste. En trois mois, par la combinaison d'actions aériennes et aéroterrestre,s puis par une manœuvre offensive au sol, les forces françaises ont pu reconquérir les villes de la boucle du Niger et réduire la menace des GAT (Groupes armés terroristes) les poursuivant dans leur refuge de l'Adrar des Ifoghas.

Pour faire face à l'évolution de la menace terroriste, cette intervention a été étendue, en 2014, aux cinq pays de la bande sahélo-saharienne (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad, Burkina-Faso) dans le cadre de l'opération Barkhane. Les objectifs assignés aux soldats français sont précis : stabiliser cette zone, dénier aux terroristes la reconstitution de sanctuaires, assécher les flux logistiques en menant des opérations, en lien avec les forces spéciales, pour réduire la liberté d'action des GAT, neutraliser les responsables et démanteler les caches d'armes. Cette mission de la force Barkhane s'accompagne, et cela est essentiel, d'une capacité à soutenir les forces locales par la formation, la coopération opérationnelle et la fourniture d'équipement.

Une zone immense stabilisée mais un engagement à poursuivre

Les premiers résultats avec les unités du G5 Sahel sont palpables même s'il faut reconnaître que la maturité opérationnelle de ces unités prendra du temps. L'objectif est d'appuyer la volonté politique et militaire de ces pays, de garantir, dans le futur, une sécurité collective et coordonnée. Mais nos militaires, comme les spécialistes, savent bien que la réponse à ces crises, malgré une stabilisation militaire, ne peut être que politique et économique. On se souvient de la belle formule du général Pierre de Villiers « Gagner la guerre ne suffit pas à gagner la Paix ! ».

Pour autant, il faut constater que les militaires français ont atteint leurs objectifs : « Stabiliser la menace ». En effet, dans une guerre hybride, sur un territoire de 5 millions de km², avec des élongations équivalentes à une grande partie de l'Europe, on ne peut, sérieusement, avoir pour objectif (et ce n'était pas le cas) de « gagner la guerre », surtout avec un contingent de 5.400 hommes...

Je veux saluer l'engagement, le professionnalisme, le sens du devoir de nos militaires engagés en territoire hostile, dans des conditions difficiles avec 51 soldats, morts pour la France en huit ans. La vérité m'oblige à dire que 51 morts c'est trop mais que la guerre « zéro mort » n'existe pas et que ce triste bilan aurait pu être beaucoup plus lourd sans notre suprématie militaire, notre expérience d'engagements de ce type depuis plus de 20 ans. C'est le prix qu'accepte de payer un pays comme la France, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, détenteur de l'arme nucléaire, et porteur de valeurs universelles. Nos soldats savent aussi que leur combat au Sahel protège nos concitoyens et la métropole des attentats terroristes.

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La nécessité d'une approche globale et coordonnée

La situation militaire étant stabilisée, il appartient maintenant aux responsables politiques des pays du G5 Sahel, en lien étroit avec les autorités françaises, l'Europe, les Nations Unies et les bailleurs de fonds, d'apporter des réponses globales à ces crises. Réponses qui concernent, tout à la fois, l'approche politique, économique, sociétale, interethnique... Comme nous l'indiquions dans un rapport sénatorial de 2015-2016, chacun des partenaires à un rôle majeur à jouer dans une partition commune. Sans l'engagement de toutes les parties la réussite serait illusoire.

  • Côté français :

Il faut maintenir la Force Barkhane (tout en la faisant évoluer) et les forces spéciales pour plusieurs années et s'engager, plus en avant, dans la formation opérationnelle des armées du G5 Sahel. Si les armées tchadiennes, mauritaniennes et nigériennes ont une tradition et une expérience du combat, il faut saluer les progrès conséquents réalisés, notamment par l'armée malienne depuis huit ans. Je veux signaler un point très positif : il y a quelques jours, des militaires maliens ont résisté victorieusement à une attaque terroriste, coordonnant même un appui aérien d'avions Tucano maliens.

Au-delà du travail de formation initiale d'EUTM Mali, réalisé par des cadres européens, il apparait indispensable d'accompagner ces unités en opération en les encadrant, si nécessaire, de l'intérieur (Mentoring). Enfin, cela doit s'accompagner d'un soutien financier de la Communauté européenne pour fournir des équipements indispensables et assurer, si nécessaire, la solde régulière de ces militaires (surtout au Mali). Cela passe aussi par une meilleure coordination, concentration et mise en perspective des crédits pour les actions civilo-militaires et en les affectant à des projets en lien avec nos opérations. Cela devrait être pris en compte pour la plupart des investissements de l'AFD (Agence Française de Développement).

  • Côté européen :

Il faudrait un engagement plus actif et réaliste des pays partenaires, qui doit dépasser l'envoi d'officiers formateurs à EUTM Mali ou celui de quelques Casques bleus dans le contingent des Nations Unies : MINUSMA. Reconnaissons que certains se sont déjà engagés, les États-Unis avec du renseignement et de la logistique, des pays européens avec des contingents, certes réduits, mais efficaces. Ils nous aident à combler certaines lacunes capacitaires comme l'envoi d'hélicoptères lourds, qui nous font cruellement défaut sur une telle étendue.

L'initiative de la Task Force TAKUBA, soutenue par notre ministre des Armées et qui regroupe de petits contingents de forces spéciales de pays européens (pas toujours ceux que l'on est en droit d'attendre), connait un début de succès. Il faut s'en féliciter. Ce travail sera long mais tel qu'il est prévu il permettra une véritable intégration de ces contingents dans les unités G5 Sahel.

Il faut aussi et surtout que la communauté européenne finisse par accepter de financer les équipements de combat dont nos amis du Sahel ont besoin (et pas des armes non létales comme le veulent certains). Il faut des blindés légers, des fusils d'assaut, des hélicoptères (même anciens) et des avions légers pour donner une réelle capacité opérationnelle aux armées du G5 Sahel.

  • Côté Nations Unies :

Les problèmes sont connus, les parlementaires français le déplorent depuis des années mais aucune amélioration sensible n'a pas été obtenue. Les Casques bleus pêchent dans trois domaines :

  • 1/ Tout d'abord, la lenteur de leur déploiement. En effet, l'ONU doit mobiliser, pour chaque intervention, des volontaires de plusieurs pays et cela prend plusieurs mois. Comme l'avait déclaré Kofi ANNAN, « l'ONU est la seule brigade de pompiers au monde à devoir attendre que le feu se déclare avant de demander un camion de pompiers... ». Le secrétaire général plaide pour la mise en place d'une force permanente de 15.000 hommes capables de se déployer rapidement. Dans notre rapport nous préconisions une force plus restreinte (3.000 à 4.000 hommes) mais plus robuste, capable d'entrer en premier sur un théâtre de faible ou moyenne intensité pour préparer l'arrivée des contingents onusiens.
  • 2/ De plus, ces unités de Casques bleus sont hétéroclites, fournies par des pays volontaires avec des militaires souvent mal formés et mal préparés et ne parlant pas la langue dominante du théâtre, ce qui les coupe totalement des populations. La raison en est simple, l'ONU paye pour ces soldats et des pays, souvent à faible économie, financent ainsi une partie de leur armée.
  • 3/ Enfin il faudrait, mais cela ne fait pas partie de la « Culture Onusienne », obtenir un véritable mandat opérationnel pour ces troupes, qui sont limitées au simple maintien de la Paix (qui généralement n'existe pas) et à des actions de police. Il est nécessaire que l'élargissement de leur mandat permette de lancer, si nécessaire, des actions offensives contre les groupes armés irréguliers.

Aujourd'hui, les 16.500 Casques bleus de la Minusma, déployés sur le seul territoire malien (trois fois plus d'effectif que Barkhane qui intervient sur 5 pays) limitent leurs actions à des actes de présence ou de police dans les grandes villes ou se retranchent dans des camps fortifiés, à la merci des attaques terroristes. Ils ont eu à déplorer, alors qu'ils ne combattent pas, plus de morts que les militaires français. Cela montre, à l'évidence, la nature « multidimensionnelle » de leur mission.

  • Côté financeurs (pays et organismes) :

Au-delà de la France et de certains partenaires européens, de nombreux pays et organismes financent des actions de développement au Sahel et notamment au Mali. Qu'ils soient remerciés car ce soutien est indispensable pour accompagner ce (ces) pays dans un certain développement économique, incontournable pour faire reculer la pauvreté, créer des emplois, exploiter les richesses locales y compris agricoles. En fait, donner une vision d'avenir à ces populations.

Encore faut-il que ces financements ne soient pas dilués, et parfois redondants, et qu'ils ne soient pas soumis à la corruption par des intermédiaires douteux ou des politiques locaux. Les opérations doivent être fléchées et bénéficier d'un suivi, sur le terrain, avec des financements versés, en fonction de l'évolution des projets. En la matière, pour la France, le rapport du Sénat proposait la désignation « d'un Représentant Spécial par théâtre » véritable coordonnateur, présent depuis le début de l'opération et assurant le lien avec nos militaires, le quai d'Orsay, l'AFD (qui doit recentrer ses moyens sur ces pays) mais aussi avec les pouvoirs politiques du pays pour définir des principes, sélectionner et planifier, puis suivre les interventions financières et économiques. Il pourrait assurer le lien avec les bailleurs internationaux pour optimiser l'efficacité et s'assurer du bon déroulement des dossiers.

  • Cotépays du G5 Sahel, notamment le Mali

Notre intervention et le soutien à leurs armées ont été effectués à la demande de ces pays, mais sans l'évolution de certaines mentalités, le respect des traités signés, sans action volontariste de leur part et sans l'appropriation de la notion d'intérêt général. Tout ce qui pourrait être fait serait insuffisant, et rendrait inutile et même contreproductive notre présence armée, dans la durée. Il faut un engagement de ces pays pour permettre d'assurer la stabilité politique et sociétale ainsi que des actions contre la pauvreté, les inégalités, les rejets ethniques...

Pour le Mali, épicentre des événements, le respect des accords d'Alger signés en mai-juin 2015 est indispensable. Ceux-ci reconnaissent une certaine autonomie aux Touaregs et définissent un effort d'investissement et de développement économique sur l'AZAWAD ; le nord Mali étant le grand oublié depuis des décennies des autorités de Bamako. Rien, ou presque, n'a été réalisé et les Touaregs, souvent maltraités par les militaires maliens majoritairement issus d'autres ethnies, risquent d'aggraver les troubles, certains d'entre eux, acculés, finissent par rejoindre les groupes djihadistes sans pour autant partager leur salafisme.

L'avenir du Mali passe bien sûr par la relance économique, l'éducation, une justice reconnue, une administration présente, la prise en compte du rôle des femmes dans la société (si possible un certain encadrement de la démographie car avec sept enfants par femme, aucun développement économique ne suffira), l'aide à l'agriculture et à l'élevage mais aussi l'apaisement des tensions ethniques que le pouvoir central a, trop souvent, utilisé à son profit.

À un moindre niveau, ces problèmes existent au Niger et au Burkina-Faso gagné par l'instabilité. Le risque est connu, les islamo-terroristes profitent toujours des faiblesses des états, du manque de justice et offre, contre quelques moyens, une cause et des enrôlements à des jeunes sans avenir.

Quelles perspectives à moyen terme

On le voit, la sortie de crise dans la zone sahélo-saharienne (et donc le retrait des militaires français) apparait lointaine et très incertaine. Trop d'éléments doivent se conjuguer pour obtenir un retour au calme, un minimum de développement économique et une autosuffisance de ces pays.

  • Faut-il renoncer pour autant ? Je ne le crois pas. Il faut un nouvel élan, une véritable mobilisation des pays et de l'aide internationale avec des objectifs chiffrés et datés.
  • Faute de résultats dans ces domaines, une solution « intermédiaire » pourrait être acceptable par toutes les parties. En effet la montée en puissance des armées du G5 Sahel, la fourniture des équipements indispensables, le maintien d'un soutien en renseignement, en appui aérien et en forces spéciales, pourraient permettre, à moyen terme, d'alléger sensiblement les effectifs de Barkhane, dont la présence, même réduite, restera nécessaire.

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  • Rappelons-nous qu'engager une opération extérieure (OPEX) est relativement facile, nos forces armées ont la capacité d'entrer en premier, et durer. Elles y sont préparées et bénéficient d'une véritable expérience. La sortie d'une OPEX est beaucoup plus difficile.Cela prend du temps et nécessite de s'en donner les moyens.

Jacques Gautier (*)

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