La fin du miracle norvégien

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(Crédits : DR)
A priori, tout va bien pour la Norvège, assise sur ses réserves pétrolières. Au delà des apparences, les interrogations se multiplient sur la réalité de la situation financière norvégienne. Par Jérôme Vitenberg*

 En 1960, Njörd, le dieu nordique, sourit aux pêcheurs et aux bûcherons norvégiens et leur offrit le pétrole. Financièrement, ce cadeau représente aujourd'hui un trésor d'une valeur approximative de 600 milliards d'euros. Les gouvernements norvégiens se sont successivement engagés à préserver ce patrimoine pour les générations futures.

Pourtant, un demi-siècle après que cette  manne fut tombée du ciel, des questions pressantes surgissent à propos de la gestion par la Norvège de sa richesse pétrolière. La campagne électorale de 2013 a engendré de vifs débats liés à l'usage du Fonds souverain.  Mais les citoyens norvégiens ont été aveuglés au sein d'une bulle virtuelle, au sein de laquelle, loin de discuter des failles réelles du modèle de gestion, les controverses sont restées confinées derrière une description idyllique de l'économie. Il suffit pourtant de gratter légèrement le vernis du coffre doré pour découvrir une réalité relativement terne.

 Un artifice mathématique

Tout d'abord, la valeur du Fonds Souverain est un artifice mathématique. La dette extérieure Norvégienne représente 530 milliards d'Euros. Le Ministère des Finances norvégien et la banque centrale argumentent, à coups de buzz répétés aux agences de presse, que le pays est un créancier extérieur. Il n'en demeure que la transparence des comptes peut parfois laisser pantois : La parité entre les monnaies internationales et le couronne norvégienne, par exemple, ne garantit pas une stabilité dans le calcul des flux financiers internationaux. D'autre part, les opérations norvégiennes de prêts et d'investissements financiers à l'étranger sont basées sur le fameux butin de Njörd…

Mais comment vérifier le cautionnement réel de ces transactions circulant dans le monde, de ces sommes distribuées à l'étranger ? Se pourrait-il que nous assistions à une édification pyramidale, type Islande 2008 ? D'autre part, si la dette publique, qui représente aujourd'hui  30% du PIB, semble très raisonnable, comment discerner dans un pays à l'économie capitaliste mixte les dettes extérieures du secteur privé et la véritable dette publique?

Une transparence nécessaire 

Il est vrai que même en soustrayant la valeur de la dette extérieure de celle du Fonds Souverain, en ignorant les créances accordées dans le monde par la banque centrale norvégienne, il demeure un trésor. Toutefois, sans même choisir le plus dramatique des scénarii, il semble que le contenu du coffre de Njörd pour les générations futures soit moindre que sa valeur déclarée. Il serait désirable que le nouveau gouvernement demande transparence et clarté à ses institutions financières, afin de présenter rapidement une description exacte des sommes disponibles pour le futur, héritées par ailleurs des administrations précédentes.

 Trois faiblesses structurelles

Cependant, par souci d'honnêteté intellectuelle pour le débat présent, admettons que la valeur des fonds « préservés pour les futures générations » soit, en effet, de 600 milliards d'euros. Réfutons tous les arguments élaborés précédemment et acceptons en bloc les calculs officiels norvégiens. L'avenir de la « boîte au trésor » est-il alors assuré ? Trois faiblesses structurelles noircissent un modèle que l'on veut nous présenter comme parfait:

Il y a d'abord les avertissements répétés de l'économiste américain, le Professeur Michael Hudson, quant aux risques pris par les gestionnaires du Fonds Souverain norvégien. Certes, l'investissement du Fonds semble générer des profits à court terme. Cependant, les opérations dans les pays BRIC, dans l'immobilier capricieux des grandes métropoles, ou dans les marchés turbulents des obligations et actions, font allure de spéculation, avec tous les aléas inhérents à la situation économique troublée d'aujourd'hui. Le capital du trésor pourrait fondre jusqu'à 50% de sa valeur actuelle, rendant son avenir précaire, alerte M. Hudson.

 Une dépendance disproportionnée à l'égard du pétrole

Deuxièmement, la dépendance disproportionnée à l'industrie pétrolière pèse comme une épée de Damoclès sur la Norvège. En effet, le développement des énergies nouvelles d'une part, et des technologies de consommation alternatives d'autre part, pourrait entraîner rapidement un pic de la demande pétrolière. Ceci serait catastrophique pour la Norvège, dont le PIB aujourd'hui concentré sur le pétrole et ses dérivés s'effondrerait, entraînant la chute de ses exportations et une hausse du taux de sa dette publique.

 Une industrie peu compétitive 

Enfin, la troisième faiblesse structurelle majeure de l'économie norvégienne est la négligence de son infrastructure industrielle non-pétrolière. Au cours des années, les industries pétrolières ont drainé la population active, provoquant une hausse des coûts de main-d'œuvre pour les industries non pétrolières, un déclin de compétitivité, le tout dans une flagrante ambiance protectionniste.

Face à ce phénomène, les banquiers pilotant le Fonds Souverain ont pourtant refusé d'investir dans les infrastructures nationales et de moderniser l'appareil industriel, prétextant le risque inflationniste. Tandis que le prélèvement du Fonds Souverain à des fins budgétaires est limité à 4% de sa valeur, M. Hudson recommande, lui, d'utiliser jusqu'à 60% du Fonds à des fins d'investissement pour les infrastructures d'intérêt national, sans risque inflationniste.

 Une multiplication des faillites

Récemment, des économistes se sont alarmés de la multiplication des faillites dans le secteur privé norvégien, l'Union Européenne a demandé moins de protectionnisme, des médias étrangers ont dénoncé des conflits d'intérêts liant ministres au monde des affaires. De plus, le FMI vient de gentiment aviser les banques de renflouer leurs capitaux. Ces derniers jours, le gouvernement a fortement réfuté les propos du Prix Nobel d'Économie, Paul Krugman, affirmant tout haut ce que les Norvégiens disent à voix basse concernant un danger imminent d'explosion de la bulle immobilière.

 La politique de l'autruche

Il y a parfois beaucoup de brouillard à Oslo, et les pistes peuvent être floues. Les Norvégiens sont très fiers du pécule massif qu'on leur assure, et tolèrent difficilement les interrogations des étrangers décelant nuages à l'horizon. Promu par ses courtiers et technocrates à l'étranger, le modèle Norvégien, est, nous dit-on,  transparent, brillant et garant du patrimoine futur de ses citoyens.

La Norvège joue-t-elle les autruches, dérivant inexorablement vers l'abîme, refusant de réévaluer ses politiques et de tirer les leçons des événements mondiaux qui ont affecté le monde de la finance et de l'immobilier ces dernières années? S'il s'avérait qu'après 50 ans de complaisance, Njörd ne souriait plus aux norvégiens, voudraient ils seulement le remarquer?

 

>> Lire aussi : Norvège, les malheurs d'une économie qui se porte trop bien

 

 

Version en français, revue et actualisée, initialement publiée dans le Washington Times du 25 décembre 2013, sous le titre « Norway 's Mythical Oil Wealth ».

 

 *Jérôme Vitenberg, analyste de politique internationale, a enseigné les sciences politiques et les relations internationales au Centre Universitaire DEI de Thessalonique, dans le cadre des programmes internationaux de la « London School of Economics and Political Science » de l'Université de Londres.

 

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Commentaires
a écrit le 20/01/2014 à 17:15 :
Excellente analyse qui rejoint partiellement celles de la presse locale. Où puis-je vérifier si ma caisse-retraite dépend de cet édifice fragile?
a écrit le 20/01/2014 à 15:08 :
Derrière cette article, il faut se poser des questions : dans le privé, avez vous déjà eu un concurrent/acteur norvégien? Je n'ai eu que 2 entreprises norvégiennes (plus les quelque unes que je connais par ailleurs) : j'ai rencontré plus d'entreprises roumaines, bulgares que d'entreprises norvégiennes.
Parmi les meilleures universités, y a t'il des universités norvégiennes? Non, suédoise, finlandaise, hollandaise, américaines, australiennes, françaises, mais jamais (ou rarement) norvégiennes.
...
En grattant un la dorure, on s'aperçoit (je vous laisse le soin de faire vos recherche par vous même) que le pays vit sous perfusion du pétrole (comme la Russie).
a écrit le 20/01/2014 à 14:14 :
Un article mal traduit, avec, qui plus est, le message suivant : on prend un risque en investissant dans l'immobilier, les obligations et les actions. Qui l'eût cru, Zoe?
a écrit le 20/01/2014 à 13:57 :
Que voilà un article bizarre. Tout est mal, ma bonne dame et ça ne fera qu'empirer. Pour prendre deux exemples: l'article insiste sur le risque de baisse (50%, pas moins) des actifs du fonds stratégique norvégien. Celui ci est géré très sagement et le "risque" de hausse de 50% me paraît bien plus probable. Autre prédiction apocalyptique: le pic à venir de la demande pétrolière. Personne ne l'annonce, à par deux ou trois think tanks écolos, qui prennent leurs désirs pour des réalités. C'est bien d'avoir parfois une réflexion originale, mais il ne faut pas exagérer.
Réponse de le 20/01/2014 à 14:33 :
ce n'est pas un rêve prémonitoire mais une réponse argumentée visant à faire entendre que tout n'est peut-être pas si rose que cela et que certains aspects sont inquiêtant. L'exemple des faillites contrebalance les autres arguments de toutes façon en montrant que si pétrole il n'y a plus l'économie ira très mal (avec ses conséquence sur l'immobilier, la dévise et le reste).
Un gestion "sage" sous entend que la prise de risque soit moins importante et que les "faiblesses" soient travaillées. Il n'en est rien semble t il...
a écrit le 20/01/2014 à 13:32 :
Si les économistes néolibéraux, le FMI néolibéral et l'UE néolibérale sont d'accords alors... c'est qu'ils sont tous néolibéraux comme Krugman qui ne s'est jamais trompé puisqu'il est prix nobel
(c'est beau la rhétorique)
a écrit le 20/01/2014 à 11:26 :
Ce n'est pas un miracle si elle etait dans l'union ,elle serait au fond du trou
Réponse de le 20/01/2014 à 17:20 :
Si elle n'avait pas de pétrole aussi !
Comme les anglais d'ailleurs
Réponse de le 21/01/2014 à 16:01 :
Sauf que les anglais ont du pétrole... et qu'ils ne sont pas dans la zone euro...

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