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Affaire GameStop : une finance sauvageonne

Karl Eychenne (*)

Publié le 12 février 2021 à 07:00

Gamestop a suivre lundi a wall street

Photo d'illustration

Rick Wilking

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Lorsque le sachant toise l'ignorant, il s'expose à quelque ressentiment qui dépasse le simple calcul rationnel, en finance comme ailleurs. (*) Par Karl Eychenne, stratégiste et économiste.

Le petit monde feutré de la finance est scandalisé, hébété par l'attitude des investisseurs de « cages d'escaliers », de véritables sauvageons qui ne connaissent pas les bonnes manières des investisseurs civilisés. Les petits ont osé jouer dans la cour des grands, et ils ont gagné à leur jeu préféré ! le short selling. Il s'agit d'un jeu un peu tordu où l'on vend quelque chose que l'on ne possède pas. Après tout pourquoi pas ? Est - ce que c'est plus fumeux que de faire pousser de l'argent pour financer de la dette ?

Il ne faut retenir qu'une seule chose de tout ce qui a été écrit sur le sujet au cours de ces derniers jours. Il était une fois un actif financier, GameStop, qui était promis à une baisse certaine par les sachants hedge funds, mais dont le destin fut changé par des ignorants errant sur la plateforme de discussion Reddit. Les hedge funds avaient donc parié à la baisse, et les petits boursicoteurs à la hausse, sauf que pour une fois les petites frappes de la finance ont fait ployer le genou des parrains (essentiellement les hedge funds Citron Research et Melvin Capital).

Mais pourquoi donc les hedge funds cherchaient-ils à vendre quelque chose qu'ils ne possédaient pas ? La première explication, la bonne, est la suivante : avoir le beurre et l'argent du beurre, de l'autre... Si l'on en vend suffisamment, alors cela se verra forcément, et d'autres suivront, forcément. Une fois le prix plus bas, on rachète alors, et on empoche la différence entre le prix de vente et le prix d'achat, rideau, magot. A priori, le short selling est donc une activité très lucrative, mais aussi très risquée : vendre quelque chose que l'on - a pas peut vite ressembler à l'histoire du joueur de poker qui parie davantage que sa chemise. D'ailleurs, il s'agit d'une activité qui était pratiquée quasi-exclusivement par l'industrie des hedge funds, les sachants donc, ceux qui savaient y faire en termes de risques exubérants. Mais ça c'était avant, avant que les boursicoteurs n'aient eux aussi accès à ce genre de pratique, désormais à coût dérisoire notamment grâce à la plateforme... Robinhood, tout était donc déjà écrit.

Le bon samaritain et le lanceur d'alerte

Il existe une deuxième explication à cette pratique du short selling tellement prisée des hedge funds, une explication plus noble, mais bien moins convaincante. Le hedge fund serait un bon samaritain et un lanceur d'alerte. En effet, la littérature n'est pas contre le short selling, elle dit même qu'il y a du bon dans cette activité un peu perverse. D'un point de vue théorique, cette pratique contribuerait notamment à la fameuse efficience des marchés, cette idée que les prix des actifs financiers intègrent déjà toute l'information disponible et utile. Pas la peine d'essayer de faire mieux, tout est déjà là, le juste prix à chaque instant. Or, il arrive que les hedge funds, réputés plus affutés que l'investisseur de comptoir, aient une intuition qu'ils ne sauraient garder pour eux. Enfilant le costume du lanceur d'alerte, ils nous signalent alors qu'il serait bon de nous désinvestir d'un actif promis à la baisse. Et pour preuve de leur bonne foi ils décident de vendre cet actif qu'ils ne sauraient détenir : short selling. Une fois produit ce qui devait se produire (la baisse de l'actif donc), le hedge fund enfile alors son autre costume, celui de bon samaritain : il rachète l'actif à prix réduit, afin de redonner le capital nécessaire à la survie de l'entreprise. Alléluia.

Voilà pour le meilleur des mondes. Et il faut reconnaitre qu'il n'y a pas que du faux dans ce qui vient d'être dit. En effet, la littérature empirique met en évidence les bienfaits de ce genre de pratique en termes de liquidité, d'efficience, sur des marchés réputés matures. Mieux encore, les interdictions ponctuelles du short selling en temps de crise par exemple, seraient presque contre - productives ! Alors voire des petites boursicoteurs empêcher les hedge funds de pratiquer une activité de salubrité financière devenait inconcevable. Comment tolérer que Thersite le vaurien boursicoteur fasse ainsi de l'ombre à Achille le héros hedge fund (Jean Jacques Rousseau, les confessions) ? De nombreux obstacles furent ainsi mis en travers de la route de la finance sauvageonne, avec d'abord une interdiction pure et simple d'utiliser l'arme du crime (plateforme Robinhood), puis une réaction « orale » des autorités qui se dirent particulièrement sensibles à l'évènement. Certes, d'un autre côté l'ironie était de mise avec le désormais célèbre tweet d'Elon Musk, et les réactions de certaines personnalités politiques dont on attendait pas moins (Elisabeth Warren et Alexandria Occasio-Cortez).

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Le sourire du fou

Mais quand même, non, tout cela n'était pas raisonnable. Le prix de l'actif GameStop avait ainsi atteint des niveaux largement supérieurs à ce que l'on appelle la valeur intrinsèque de l'actif dira t'on dans les milieux qui s'autorisent à penser sur le prix naturel des choses. Les mauvaises langues diront que la valeur intrinsèque c'est un peu ce qu'il y a à l'intérieur du melon avant de l'ouvrir, on ne la connait pas vraiment, on peut juste sentir et soupeser pour deviner un peu. Bon, mais même en ayant l'esprit très ouvert, il devient parfois très difficile d'imaginer qu'une entreprise pourra délivrer un jour autant de bénéfices que ce promet le prix atteint par l'actif.

En fait, la hausse excessive d'un actif c'est un peu le sourire du fou, du pervers, du tordu, un sourire qui dure trop longtemps. La hausse rationnelle, elle, est le sourire normal, celui qui « ne dure que le temps de l'évènement, et ne s'attarde pas sur le visage au-delà du temps nécessaire à l'expression de l'émotion », comme le dit Cioran. Les actifs ne doivent pas monter, ou baisser, plus que de raison, sous peine d'être déraisonnables donc... Or, ces histoires de hausse exubérante, de bubulle des actifs, la finance sauvageonne y est peu réceptive. Ce sont des histoires de mythe du déluge, pour investisseurs atteints de krachaphobie (phobie du krach), de véritables pleureuses professionnelles tentant de nous émouvoir de leurs pertes financières monumentales. Finalement, les héros du jour diront qu'ils se moquent un peu de ces histoires de valorisation fondamentale des actifs financiers que psalmodient les érudits de la finance. Pour eux, ce qui fait la valeur de l'actif c'est aussi bien la quantité de dollars virtuellement accumulée, que la quantité de ressentiment réellement supportée durant toutes ces années où ils se firent plumer par plus puissant. Autrement dit, leur aversion au risque, comme on dit, est incommensurablement plus faible que leur aversion à se voire dicter ce qu'ils doivent faire par les sachants hedge funds.

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Mais déjà l'histoire de GameStop se termine, et la horde des boursicoteurs jette son dévolu sur d'autres actifs dont l'avenir semblait aussi déjà tout tracé par les hedge funds. Comment cela finira t'il ? Un scénario du pire imagine que tous ces hedge funds mis en difficulté soient alors obligés de vendre d'autres actifs financiers afin de couvrir leurs pertes, condamnant les hedge funds à une forme de châtiment éternel, tel Ixion attaché à sa roue enflammée par Zeus et tournant sans fin dans les airs. Un scénario peut être plus désirable propose que la Banque Centrale américaine (Fed) interviendra pour panser les plaies du malade, et ne pas inciter le fantôme de Lehman (crise des subprimes) à sortir de sa tombe. Après tout, la Fed n'en est pas à un malade près.

Karl Eychenne (*)

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