Il faut comprendre l'impact sociétal majeur de la blockchain

TRIBUNE. Le milliard d'utilisateurs des cryptomonnaies sera atteint avant la fin de l'année 2022. En comparaison, il aura fallu six années pour qu'Internet atteigne son premier milliard (en 2005). L'adoption exponentielle des cryptomonnaies et de la technologie blockchain sous-jacente, est annonciatrice d'une nouvelle rupture aussi puissante que fut la technologie Internet, voire meilleure. Par Toufik Lerari, PDG de tequila rapido et membre du Conseil d’Administration de Modex.

7 mn

(Crédits : Utocat)

Tim Berners-Lee, l'inventeur du WEB, souhaitait qu'il soit « universel, gratuit, libre et transparent ». 28 ans plus tard Tim Berners-Lee, lui-même, concède que la technologie n'a pas « réalisé son plein potentiel » limitée par trois facteurs : la désinformation, la publicité ciblée (commerciale et politique) et la domination opaque d'algorithmes qui abusent des données personnelles.

Google et Facebook affichent une valorisation cumulée de 3800 Mds$, l'équivalent du PIB réuni de la France et de l'Italie. Cette hyper-concentration de moyens financiers et de données personnelles est un danger pour la compétitivité et pour nos libertés.

Internet, pour être plus libre, transparent, pourvoyeur de confiance et sécurisé, doit être moins centralisé. Chacun doit pouvoir reprendre en main sa « destinée numérique ». C'est justement l'une des plus grandes promesses de la technologie blockchain. Mais pas seulement.

A l'origine, un désir de décentralisation et de confiance financière

En 2021, selon la Banque mondiale, 589 milliards de dollars ont été transférés vers des pays à revenu faible et intermédiaire. Pour ce seul flux, le montant d'intermédiation perçu par les banques est de plus de 37 milliards de dollars. Un constat insupportable pour beaucoup et, en particulier, pour Satoshi Nakamo, l'inventeur de la technologie blockchain.

C'est durant la crise financière de 2008 qu'il imagine la création d'une monnaie numérique, le Bitcoin, qui pourrait garantir des transactions financières de pair à pair en s'appuyant sur une infrastructure décentralisée, donc sans intermédiaire.

Pour ce faire, il lui faut inventer une technologie d'échange qui garantisse à la fois la désintermédiation, la confiance, la transparence, l'inclusion et la sécurité. La technologie blockchain est ainsi née. Elle est à la fois une prouesse technique majeure mais aussi une pensée technologique puissante qui bouscule notre conception du tiers de confiance et notre rapport même à la gouvernance.

Prendre le temps de comprendre le fonctionnement intrinsèque de cette technologie, permet de comprendre comment elle corrige certaines dérives de l'Internet, déstabilise de nombreux ordres établis et nous offre un potentiel de transformation durable pour de nombreux secteurs.

Une technologie d'échange et d'enregistrement des données

La blockchain est d'abord une technologie d'échange et d'enregistrement des données. Il faut l'imaginer comme un Livre, dont les pages sont des « blocs » et dont chaque ligne est une « transaction ». La blockchain est un Livre original qui rassemble des co-éditeurs, des co-auteurs, des contributeurs et des lecteurs.

Les co-éditeurs sont appelés les « Nœuds » : ils garantissent l'intégrité du Livre et détiennent chacun une version à jour. Les co-auteurs sont appelés les « Mineurs » : ils écrivent les nouvelles pages du Livre en s'assurant de la validité de chaque ligne. Les contributeurs quant à eux proposent des nouvelles lignes, c'est-à-dire des transactions qu'ils soumettent sur le réseau blockchain.

En janvier 2022, la blockchain publique Bitcoin était disponible simultanément sur plus 14 000 nœuds. Elle comptait environ 19 millions de blocs et elle rassemblait des millions de « mineurs » qui mutualisent leurs ressources de calcul pour contribuer à l'écriture de ce Livre.

La puissance de cette technologie repose sur quatre fondamentaux :

  • L'immuabilité

Les blocs de données forment une chaîne inaltérable dont l'intégralité est sauvegardée simultanément et en temps réel sur des milliers de nœuds décentralisés. Cette infrastructure distribuée rend la blockchain et son contenu immuable et hautement tolérante aux pannes. Il faudrait que tous les nœuds tombent en panne en même temps pour la rendre inaccessible.

  • La transparence

L'identité de tous les utilisateurs est confidentielle mais l'historique de toutes les transactions effectuées depuis le premier bloc est transparent et public. Chaque utilisateur inscrit possède une clé privée et une clé publique (liée par un principe cryptographique). A la clé publique sont rattachées toutes les transactions de l'utilisateur. A la clé privée est rattaché le droit d'exécuter des transactions.

  • La sécurité cryptographique

La blockchain intègre un système cryptographique robuste. Chaque bloc ajouté est crypté ainsi que toutes les transactions qu'il contient. De plus, comme les pages d'un livre, chaque bloc est lié au bloc précédent. Ainsi, un hacker qui voudrait changer le contenu d'une transaction, devra non seulement réussir à hacker ce bloc mais aussi, simultanément, tous les blocs qui le précède et tous ceux qui le suivent. Par ce principe de maillage cryptographique, les informations inscrites sont infalsifiables.

  • La décentralisation de la confiance

La blockchain n'a pas d'organe central de contrôle ni de tiers de confiance. La gouvernance est distribuée et s'opère par le nombre d'acteurs impliqués et fédérés à travers un système de consensus accepté par tous.

De la digitalisation de la monnaie à la digitalisation de la confiance

Depuis le Bitcoin en 2008, de nombreuses blockchains publiques ont vu le jour telles que Ethereum, Litecoin, Tezos, Binance, Cardano... Il existe également des blockchains semi-privées ou privées, exclusives à une organisation spécifique mais aussi des blockchains à consortium, réunissant plusieurs organisations ayant un intérêt à collaborer et fluidifier entre elles les échanges.

Les usages se multiplient dans de nombreux secteurs : Finance, Jeux, Énergie, Sport, Santé, Transport, Metaverse, Arts... Et, les transactions entre parties sont rémunérées non pas en ayant recours à la monnaie légale, mais à la cryptomonnaie.

Aujourd'hui, on référence plus de 9.500 cryptomonnaies. Leur capitalisation boursière dépasse les 1.700 milliards de dollars pour un volume d'échange quotidien avoisinant les 80 milliards de dollars. Ce paradigme accélère l'entrée des acteurs de la finance traditionnelle mais aussi des États, entraînés de facto dans une course à la régulation.

Comme la technologie Internet a démocratisé et digitalisé l'information, cette nouvelle ère technologique, elle, digitalise la valeur économique, mais cela ne s'arrête pas à la monnaie. La technologie blockchain est, en fait, en mesure de digitaliser toute forme d'actif (appelé Token) : une monnaie, une ressource ou accès à un service, un droit d'auteur, une part de capital ou d'un bien immobilier, un vote, une identité, un diplôme... Leurs échanges deviennent naturellement transparents et performants, réduisant drastiquement les frictions, ralentissements et coûts liés aux intermédiations établies.

Introduit dans le marché de l'art en 2020, le NFT, est le principe de tokenisation le plus célèbre. Il sécurise la propriété de l'œuvre, invente de nouveaux modèles de distribution de la valeur entre le créateur et l'acquéreur. En 2021, le marché traditionnel de l'art représentait un chiffre d'affaires de 17 milliards de dollars. Le marché des crypto-arts, quant à lui, dépassait les 40 milliards de dollars.

Santé, secteur public, immobilier, formation... les multiples applications de la blockchain

Dans la santé, la blockchain challenge de façon ambitieuse la manière de stocker et partager nos données de santé. Elle facilite l'interopérabilité des systèmes d'informations des acteurs de la santé (qui sont atomisés et pluriels). Elle est une solution d'avenir stratégique pour la traçabilité des médicaments et la lutte contre la contrefaçon.

Dans le secteur public, les potentialités sont immenses. Depuis 2011, l'Estonie a adopté la blockchain au sein de ses systèmes d'informations pour permettre l'authentification unifiée des citoyens, la sécurisation de leurs données personnelles et la fluidification des services administratifs. L'Estonie prépare même le lancement de son propre Token « Estcoin » qui permettrait à quiconque d'investir dans le pays. Adieu les obligations et bons du Trésor.

Dans de nombreux pays (Finlande, USA, Honduras, Australie, notamment) les initiatives se multiplient pour faciliter et sécuriser l'accès aux services administratifs, la numérisation et l'authentification de documents publics ou diplômes, le parcours de santé, les transferts sociaux, le vote et la contribution citoyenne. En termes d'optimisation de coûts, d'efficacité des ressources allouées et de fluidification des usages, cet apport technologique est sans doute le choc dont les administrations ont besoin pour bâtir un service public moderne, c'est-à-dire performant, participatif, fluide et sécurisé.

La technologie blockchain est jeune mais son évolution technique est très rapide. Elle interroge et challenge notre rapport à la confiance et nous invite à le repenser. La blockchain tend à redéfinir le « tiers de confiance » et dessine de nouvelles règles de gouvernance, au sein et entre les organisations, où la transparence, l'inclusion et la sécurité ne seront pas seulement des objectifs mais des règles immuables.

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Commentaires 2
à écrit le 16/06/2022 à 7:37
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C'est en effet un phénomène vertueux maintenant ce que vous ne dites pas parce qu'il faut surtout pas remettre en question la gestion mortifère financière de ceux qui possèdent et détruisent le monde en ronflant c'est que la finance légale a toujours...

à écrit le 15/06/2022 à 15:34
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On ne voit toujours pas l'utilité et la résilience d'une telle technique si ce n'est pour générer des complications pour prouver leur utilité et du cash dans un monde virtuel!

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