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Du wokisme au selfkisme

Thierry Aimar

Publié le 06 juillet 2023 à 08:39 - Mis à jour le 06 juillet 2023 à 09:03

Les partisants LGBT manifestant à Paris lors de la Marche des Fiertés, le 24 juin.

Les partisants LGBT manifestant à Paris lors de la Marche des Fiertés, le 24 juin.

Reuters

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. A côté des hétérosexuels et homosexuels, s'affirme une troisième catégorie, celle des non-genres, avec l'apparition de nouvelles classifications. Que révèle ce processus de subdivisions toujours plus fines? Par Thierry Aimar, enseignant-chercheur à l’Université de Lorraine (BETA) et à Sciences Po, auteur de « La Société de la régression : le communautarisme à l’assaut de l’individu » (Editions de l’Aube).

Le 17 mai dernier, s'est tenue la journée mondiale contre l'homophobie, la transphobie et la biphobie. Son objectif était de lutter dans les esprits comme dans les faits contre la stigmatisation des minorités sexuelles. Un mois après, le 25 juin, s'est organisée en France la traditionnelle marche des Fiertés (dont l'intitulé a remplacé celui de la Gaypride). Tout en célébrant les 10 ans du mariage pour tous, ses organisateurs ont dénoncé la persistance d'un certain nombre de discriminations envers les LGBT.

La presse s'est largement faite l'écho de ces deux événements phares du mouvement « wokiste », mais elle ne semble pas avoir mesuré de la même manière la portée de deux phénomènes nouveaux. A côté des hétérosexuels et homosexuels, s'est d'abord affirmée cette année une troisième catégorie, celle des non-genres. Ensuite, de nouvelles classifications sont apparues. Des « people » s'en sont faits les porte-paroles. La chanteuse Angèle se proclame ainsi pansexuelle, à savoir être physiquement attirée par des personnes indépendamment de leur genre; l'actrice Sophie Marceau ou encore la secrétaire d'Etat Marlène Schiappa se caractérisent quant à elles comme sapiosexuelles, c'est-dire uniquement sensibles à l'intellect des personnes, quelque soit leur âge ou leur genre ; d'autres, enfin, comme la mannequin Lili-Rose Depp Paradis, refusent tout simplement de se définir sexuellement.

Que révèle ce processus de subdivisions toujours plus fines? Qu'on est en train de basculer de la défense des droits de communautés discriminées à la revendication du droit des personnes de ne pas être désignés par une carte d'identité communautaire, que celle-ci soit sexuelle, raciale, religieuse ou même physique. Bref, d'être traités comme des êtres singuliers, des « soi-même ». En d'autres termes, comme des individus, et non pas comme des membres anonymes et indifférenciés d'un quelconque groupe .

Les pièges du wokisme

Cette dilution de la référence communautaire est réjouissante car elle permet de sortir des pièges intellectuels du wokisme et d'apaiser les tensions croissantes qu'il suscite dans la société. En effet, l'origine du cancer d'intolérance qui gagne en vigueur consiste dans ce réflexe mental d'identifier autrui à travers une grille d'appréhension communautaire. A l'intérieur de nos collectivités, la discrimination est une douloureuse réalité. Mais ce n'est jamais à un individu que l'on refuse un emploi ou à un logement, mais à un Noir, un étranger, une femme, un homosexuel, un musulman, un pauvre, c'est-à-dire à quelqu'un désigné par une identité communautaire.

On comprend ainsi que lorsqu'une carte d'identité communautaire est délivrée aux individus, on introduit nécessairement dans la société les idées miroirs de ségrégation et de privilèges. Peu importe que les communautés concernées acceptent ou non de nouveaux membres en leur sein, et à quelles conditions. La finalité est toujours de réserver à un groupe des avantages spécifiques dont est dépourvu le reste de la population; ou, à l'inverse, de discriminer négativement un ensemble de personnes par des attributs partagés pour justifier leur exploitation. En d'autres termes, une communauté, en s'attribuant certains privilèges (de droit ou de fait), ne se crée qu'en opposition à une autre, celle qui n'en bénéficie pas. Par effet pervers, des individus qui ne s'étaient jamais perçus comme socialement unis, acquièrent à leur tour un sentiment communautaire du fait de la discrimination dont ils sont victimes. Combien d'individus ne s'étaient jamais sentis Juifs, Musulmans, Noirs avant qu'on les identifie de l'extérieur en tant que tels ? Et parmi ces individus, combien ont dû s'allier avec les gens estampillés de la même façon pour constituer un groupe de défense ayant finalement créé dans leurs têtes un sentiment d'appartenance communautaire dont on les avait initialement désigné ?

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L'inter-communautarisme, lieu d'affrontement

L'idée communautariste nourrit le communautarisme, par un principe de réaction qui contamine l'ensemble du corps social. Ce mécanisme explique la montée de la revendication identitaire et des affrontements inter-communautaires qui en sont la suite logique. Une collectivité qui inclut sans exclure ne porte pas le nom de communauté, mais de société. Cette dernière est alors incompatible avec la reconnaissance en son sein de groupes identifiables par leurs privilèges (formels ou informels). Elle est simplement composée d'individus dont l'unique mode de relation est l'échange. Seul celui-ci crée des rapports mutuellement bénéfiques. Les personnes dont le sort nous importe dans la pratique sont celles avec lesquelles on échange. Et plus les relations avec elles sont développées et nombreuses, plus leur situation nous affecte car notre propre bien-être dépend de leur existence ou de leur conservation en tant que partenaires à l'échange. Or, lorsque les gens s'entendent pratiquement entre eux, s'apprécient, c'est toujours en raison de leurs caractéristiques personnelles, jamais d'identités collectives qui ne sont rien d'autre que des constructions sociales et non pas une réalité épistémologique. Dans les faits, on n'échange pas avec un Français ou un Musulman, mais avec une personne qui nous intéresse de par ses particularismes individuels. Un acteur qui se présente à autrui comme un Blanc ne peut pas échanger avec un Noir et vice-versa. Pour ce faire, il est obligé d'enlever sa casquette communautaire pour devenir tout simplement un individu échangeant avec un autre individu. Lorsque les gens se perçoivent « communautairement », leur intérêt s'oppose à celui des membres d'autres groupes qui ne jouissent pas de leurs privilèges. Leurs droits ou opportunités excluent qu'ils soient attribués à des individus d'une autre communauté. Le privilège de l'une implique l'injustice et l'exploitation d'une autre. Le conflit survient obligatoirement.

Du mois des Fiertés à la Fierté des moi

Il n'est donc pas utile de promouvoir de nouveaux droits pour des communautés, minoritaires ou majoritaires. Bien au contraire, il s'agit de dissoudre dans l'esprit des gens ces perverses constructions sociales de distinctions de races, de sexes ou de religions. Car penser en termes de catégories de groupes revient paradoxalement à les créer, par des mécanismes de croyances auto-réalisatrices. Il n'y a pas plus (ou pas moins) de points communs entre deux musulmans, deux Noirs, deux femmes, deux homosexuels, deux Français, etc., qu'entre deux blonds, deux petits, deux footballeurs, deux personnes aux yeux verts. Pourquoi alors parler d'un côté de communautés, et de l'autre côté d'individus ? On voit bien ici le poids des conventions sociales.

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L'objectif n'est donc pas de favoriser un inter-communautarisme, mais de faire respecter des identités individuelles. Pas la peine d'interdire de se moquer des femmes ; il suffit de condamner toute désignation d'individus par des catégories communautaires. Pas besoin de s'émouvoir spécifiquement du sort d'un « Homosexuel » ou d'un « Musulman ». Il s'agit simplement de reconnaitre à tout individu la même liberté de choix en matière de religion ou de sexualité que pour n'importe quelle consommation. On ne doit jamais protéger une personne au nom d'un principe d'identité communautaire car cela reviendrait à le légitimer et à reconnaître alors implicitement l'argument de ses adversaires. On doit bien au contraire refuser de voir bafouer ses droits en tant qu'individu et se révolter contre toute désignation collective de ses préférences personnelles. Pour cela, il est nécessaire de réinculquer dans les esprits ce qui se trouve être la source même de la tolérance : l'idée de subjectivité. A savoir que chacun de nous est un être singulier et qu'en conséquence, il doit être laissé libre de ses propres choix de vie, correspondants à sa propre équation personnelle. Nul ne peut en juger légitimement à sa place.

Thierry Aimar

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