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Le Portugal, théâtre à son tour d’une percée de l’extrême droite

Benjamin Rojtman-Guiraud

Publié le 19 mars 2024 à 09:16 - Mis à jour le 05 mars 2026 à 13:08

Le leader de Chega, André Ventura, s’adresse à ses partisans au soir des élections législatives à Lisbonne, le 10 mars 2024.

Le leader de Chega, André Ventura, s’adresse à ses partisans au soir des élections législatives à Lisbonne, le 10 mars 2024.

Reuters

Le Quotidien Numérique

10 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Le Portugal a longtemps été une exception en Europe : l’extrême droite y réalisait des scores nettement plus faibles qu’ailleurs. Mais la donne a changé avec les législatives du 10 mars dernier. Par Benjamin Rojtman-Guiraud, Université de Lorraine

Depuis sa création le 19 avril 2019, le parti Chega ! (« Assez ! », CH) n'en finit plus d'obtenir des scores en hausse : une première entrée au Parlement avec un député (son leader André Ventura) aux élections législatives d'octobre 2019 ; 2 députés à l'Assemblée législative de la Région autonome des Açores en octobre 2020 ; puis 12 députés au Parlement national aux élections législatives de 2022, avec près de 7,38 %.

Ce 10 mars 2024 se sont déroulées au Portugal des élections législatives anticipées au cours desquelles Chega a considérablement amélioré son score en recueillant pas moins de 18,06 % des voix, quadruplant ainsi le nombre de ses députés au Parlement, qui passe de 12 à 48. CH représente aujourd'hui la troisième force politique au Portugal, derrière les deux grands partis de centre droit (79 sièges) et de centre gauche (77).

Un salazarisme décomplexé ?

« Nous sommes un groupe de gens ordinaires, pas une élite ; des gens qui souffrent du système actuel. » C'est ainsi que Ventura présentait sa formation politique lors de sa création en 2019. Aujourd'hui, l'objectif affiché de Chega ne serait pas - du moins d'après ses dires - de réhabiliter le salazarisme mais, avant tout, de s'insérer dans la vague populiste de droite qui, depuis plusieurs années, un peu partout en Europe, profite à de nombreuses formations de ce camp. Les deux visées n'étant pas antinomiques, André Ventura, non sans une certaine habileté, s'emploie, en jouant sur les ambiguïtés, à attirer le plus de voix possible.

Il existe une certaine proximité entre André Ventura (né en 1983) et António de Oliveira Salazar (1889-1975), qui dirigea le Portugal d'une main de fer de 1932 à 1968. Curieuse coïncidence, André Ventura eut comme l'ancien dictateur une vocation de séminariste (mais courte, puisqu'elle ne dura qu'une année) et devint également par la suite, comme lui, professeur de droit. Pour autant, malgré une appréhension commune du monde formulée dans le slogan « Dieu, patrie, famille » auquel Ventura ajoute le mot « travail », il ne tient pas à apparaître comme l'incarnation de la continuité de Salazar.

Ainsi, en 2023, il ne se rendit pas à Vimieiro, dans le district de Viseu où naquit Salazar, lors de l'implantation du CIEN (Centre d'interprétation de l'État nouveau), occupé qu'il était par sa campagne électorale... ou ne tenant pas à s'afficher comme partisan inconditionnel d'un personnage qui demeure controversé dans le pays, pour le moins pour une partie de la population, et à propos duquel il a notamment déclaré : « la plupart du temps, Salazar n'a pas résolu les problèmes du pays et nous a fait prendre beaucoup de retard à maints égards. Il ne nous a pas permis d'avoir le développement que nous aurions pu avoir, surtout après la Seconde Guerre mondiale », ajoutant : « Pas besoin d'un Salazar à chaque coin de rue, il faut un André Ventura à chaque coin de rue. »

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Pourtant, en dépit de ces déclarations, Ventura tient à séduire la partie de l'électorat nostalgique de « l'État nouveau ». En effet, chaque fois qu'il le peut, il présente le 25 avril 1974 - jour de la Révolution des Œillets, dont on fêtera prochainement le cinquantième anniversaire - comme la source de tous les maux de la société portugaise.

Dans l'un de ses discours au Parlement, en 2022, il prend la défense des forces de sécurité, selon lui déconsidérées et rendues « muettes » depuis ce jour-là, et termine son allocution en les comparant à des « héros ». Dans un autre de ses discours, le 25 novembre 2023, il joue sur la date, proposant d'institutionnaliser désormais celle du 25 novembre 1975, jour qui s'est soldé par la victoire des militaires modérés lesquels, selon lui, ont mis fin à la révolution politique et ont conduit à la normalisation démocratique du pays. Il se pose également en défenseur du peuple, à qui il veut rendre sa « dignité » ; il entend notamment remettre à l'honneur les travailleurs en donnant la priorité aux nationaux et incite à faire revenir au pays les jeunes expatriés.

Certains observateurs soulignent que si Ventura n'est pas à proprement parler « salazariste », il n'hésite pas à évoquer l'imaginaire salazariste. En effet, il reprend à son compte les fondements de l'idéologie de l'État nouveau : il place la famille au centre de la société et, dès 2020, il affiche sa foi catholique - autre pilier du salazarisme -, se montrant volontiers à l'Église en compagnie de son épouse Dina.

Lors de sa campagne de 2022, Ventura s'était engagé à combattre la corruption supposément encouragée par le PS alors au pouvoir. Son slogan mis en avant à cette occasion, et toujours d'actualité aujourd'hui, appelle à « limpar » (nettoyer) le Portugal - un écho, peut-être pas involontaire, au souhait de « régénérer » le pays pour lancer une ère nouvelle qu'avait formulé Salazar à ses débuts...

Après le Portugal, des visées européennes ?

Chega fait siennes les thématiques de l'immigration et de l'insécurité, qui se trouvent aussi au cœur des programmes de plusieurs de ses alliés européens. Dès 2020, la formation portugaise a rejoint, au Parlement européen, le groupe Identité et Démocratie (ID), où siègent notamment la Lega italienne, le Rassemblement national français et l'AfD allemande, et aspire à jouer le rôle d'un « pont » pour l'union des droites souhaitant à long terme réunir tous les patriotes en un même groupe.

L'argument de campagne pour 2024 a changé par rapport à ceux des campagnes précédentes, mais cela ne veut pas dire qu'il est plus modéré. Auparavant, Ventura se focalisait sur la stigmatisation de la communauté tzigane et promettait de réduire les acquis sociaux et de procéder à des coupes importantes du RSI (revenu d'insertion) ; désormais, il s'en prend moins aux droits sociaux et, conformément aux programmes de ses camarades d'ID, il concentre ses attaques sur l'immigration musulmane et sur « l'idéologie du genre » les adaptant toutefois à son pays. Le Portugal connaît dernièrement une forte immigration (121 000 immigrants en 2022, 118 000 en 2023) ; un tiers des nouveaux arrivants proviennent du Brésil mais la plupart des autres arrivent d'autres pays hors UE, notamment d'Inde. Sur les questions sociétales, Ventura semble surtout adapter son discours aux circonstances. En 2020, il se prononce en faveur du mariage entre personnes de même sexe, déclarant à ce sujet qu'il ne verrait aucun inconvénient à ce que son fils soit homosexuel ; mais le 16 décembre 2023, il s'insurge contre un projet de loi du PS « visant à garantir le respect de l'autonomie, de la vie privée et de l'autodétermination des enfants et des adolescents qui traversent des transitions d'identité sociale et d'expression de genre », affirmant que ce texte « mettrait en péril les enfants ».

Durant la campagne des législatives, Ventura s'est positionné comme le promoteur d'un contrôle plus strict de l'immigration, en voulant créer un crime de « séjour illégal sur le sol portugais » et imposer des quotas annuels d'entrée des étrangers en fonction « des qualifications des immigrants et des besoins du marché portugais ». Estimant qu'on ne « peut pas vivre dans un pays où tout le monde entre sans contrôle ni critère, sans savoir pourquoi il entre et à quoi il sert », il balayait d'un revers de main les accusations de racisme et de xénophobie, affirmant souhaiter « une immigration décente, mais pas incontrôlée ».

Quelle place dans le nouveau paysage politique ?

Pour l'heure, les négociations pour former un nouveau gouvernement ont commencé. Le chef de file de la droite, Luis Montenegro, qui a remporté les législatives, a d'ores et déjà annoncé qu'il ne souhaitait pas travailler avec Chega. De son côté, Ventura a déclaré qu'il était prêt, pour participer au gouvernement, à abandonner certaines de ses propositions les plus controversées comme la castration chimique pour les délinquants sexuels et les peines de prison à vie. Il affirme que, sans sa participation au gouvernement, le Portugal plongera dans une crise politique majeure : son ralliement permettrait à une coalition de droite et d'extrême droite de gouverner ; sans cela, le Parlement étant très divisé, le pays sera difficilement gouvernable.

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En politique, tout est possible... Et si les adversaires d'hier devenaient les alliés de demain ? Quoi qu'il en soit, Chega a désormais les yeux tournés vers l'échéance des élections européennes de juin prochain, où le parti compte encore bien accroître ses scores...

Par Benjamin Rojtman-Guiraud, Doctorant en Science politique, Université de Lorraine

Benjamin Rojtman-Guiraud

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