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Pourquoi le nouveau président de l'Argentine Javier Milei n'est pas d'« extrême droite »

Nathalie Janson et Nikolai G. Wenzel (*)

Publié le 13 décembre 2023 à 07:00 - Mis à jour le 13 décembre 2023 à 09:27

Javier Milei a été officiellement investi président de la République d'Argentine dimanche 10 décembre 2023.

Javier Milei a été officiellement investi président de la République d'Argentine dimanche 10 décembre 2023.

Reuters

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. En France, le nouveau président argentin est taxé d'extrémiste et populiste alors même qu'il s'inscrit dans la famille libérale, qui défend le droit de propriété individuelle, la liberté politique et économique, le libre-échange, l'égalité devant la loi, la tolérance et la libre expression, et la démocratie. Par Nathalie Janson, professeur associé d’économie au sein du département Finance à NEOMA Business School, et Nikolai G. Wenzel, professeur d'économie à l'Universidad de las Hespérides (Espagne) et chercheur associé au American Institute for Economic Research.

C'est dimanche dernier qu'a eu lieu à Buenos Aires l'investiture de Javier Milei en tant que président de l'Argentine. L'élection de Javier Milei en novembre dernier donne un souffle d'espoir à une Argentine qui a été traumatisée et ravagée par le fléau corporatiste du péronisme. Ces populistes qui s'inspirent de Mussolini, fascinés par son organisation de l'Etat et de l'économie, ont détruit une Argentine déjà fragile. En une décennie, ils ont réussi à mettre en œuvre un projet vieux de 80 ans. L'inflation - bête noire des premiers gouvernements civils dans les années 1980 qui avait réussi à être maitrisée dans une certaine mesure - est remontée à plus de 140% cette année.  Le taux de pauvreté, à moins de 10% en 2013, atteint presque 45% aujourd'hui. Un changement radical s'impose pour sauver le pays. Nous pouvons espérer que Javier Milei, avec des idées radicalement différentes,et, espérons-le, avec le courage de les appliquer, sera celui qui saura le mettre en œuvre pour éviter le naufrage.

« Milei d'extrême-droite »... quelle inculture !

Qui est Javier Milei ? A en croire une presse internationale - trop paresseuse ou trop politiquement correcte -, Milei serait un homme « d'extrême-droite ». Ainsi, le New York Times parle d'une « victoire de l'extrême droite ».  Idem en France pour le Monde. Sa page Wikipédia le qualifie de « populiste d'extrême droite » et d' « ultraconservateur. »  Un comble pour un anarcho-capitaliste qui s'est opposé aux politiques d'un parti péroniste directement inspiré de Mussolini... le monde à l'envers ou un manque de culture sur ce qu'est l'anarcho-capitalisme, terme que s'attribue Milei lui-même.

Javier Milei est avant tout un économiste et un ancien député, adepte du libertarianisme et de l'anarcho-capitalisme. Que représentent ces deux philosophies politiques très étrangères à nos compatriotes?

Souvenons-nous que, en France, face aux abus de l'ancien régime et des Jacobins assoiffés de sang, le libéralisme émergea comme une philosophie de respect de l'individu et de ses droits. Il s'opposa aux privilèges de l'aristocratie, au mariage entre l'Eglise et l'Etat et il s'opposa tout autant à la dictature du peuple qu'à la dictature d'un monarque. Le libéralisme se résume en ces points clefs : le droit de propriété individuelle, la liberté (politique et économique), le libre-échange; l'égalité devant la loi, la tolérance et la libre expression, et la démocratie (soumise à une constitution pour empêcher la tyrannie et l'arbitraire bureaucratique). Naturellement, le libéralisme se pose des questions sur la nature du pouvoir et ses limites.

La grande famille du libéralisme et ses désaccords

Au sein de la grande famille du libéralisme, nombreux sont les désaccords sur le périmètre de l'Etat. Le but principal étant la protection de l'individu, de ses droits, et de sa sphère d'autonomie, quel rôle réserver au pouvoir de l'Etat? Trois écoles émergent: aux deux extrêmes de la famille, le libéralisme et l'anarcho-capitalisme, et, entre les deux, le compromis du libertarianisme.

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Selon le libertarianisme, le seul rôle propre à l'Etat est celui de la protection des droits individuels - donc, la police, les tribunaux et l'armée, tous encadrés par des restrictions constitutionnelles puissantes. Toute autre intervention de l'Etat étoufferait l'économie, engendrerait la pauvreté, et mènerait à la tyrannie.

Le libéralisme partage cette méfiance de l'Etat et ses dangers, mais prévoit un rôle, encadré et limité, pour pallier les défaillances du marché. Ainsi, l'Etat peut subventionner l'éducation sans en assurer la production, l'Etat peut faire respecter les droits de propriété pour protéger l'environnement, par exemple quand il s'agit de problèmes internationaux mais en aucun cas soumettre la Terre aux pathologies bureaucratiques et céder au dirigisme écologique. L'Etat protège la concurrence en combattant les monopoles. Il peut forcer l'épargne pour financer la retraite par capitalisation. Dans tous les cas, le libéralisme défend les droits et l'épanouissement des individus, tout en reconnaissant les limites de l'organisation humaine par la violence qui demeure, la nature de l'Etat. Dans cette vision libérale, le marché libre crée les richesses, la société civile les redistribue de manière à aider ceux qui ne peuvent pas en créer suffisamment eux-mêmes mais sans créer une mentalité généralisée d'assistés. L'Etat n'intervient ainsi qu'à la marge.

Enfin, l'anarcho-capitalisme, celui adopté par Milei, pousse le raisonnement jusqu'au bout. L'Histoire - ne serait-ce que celle du vingtième siècle - nous démontre amplement que, quand l'Etat décide de tout y compris de produire, le désastre s'ensuit. La même logique s'applique aux services « publics » - prenons le désastre de l'éducation nationale en France illustrée par le dernier classement Pisa. On peut pousser plus loin la même logique à la protection des droits de l'homme : en témoignent les violences policières, le complexe militaro-industriel toujours en quête de guerre pour se nourrir, ou les tribunaux saturés.

Face à de tels échecs de l'Etat, la réponse de l'anarcho-capitalisme que prône Javier Milei est sans appel : l'Etat incarne la violence. Il est non seulement immoral, mais inutile. Le marché, assisté d'une société civile dynamique, peut résoudre les défis de l'organisation sociale : il suffit d'observer l'efficacité des organisations caritatives avant les années 1930 et leur remplacement par un Etat-providence qui se retrouve démuni; ou les écoles privées et gratuites (ou presque), du Kenya à l'Inde, qui remplacent les écoles d'Etat ne remplissant plus leur mission. Rappelons aussi, qu'aux Etats-Unis, même si l'Etat possède encore le monopole de la force, la moitié de l'ordre public est assuré par des entités privées (polices privées sous contrat d'Etat, compagnies d'assurance, entreprises d'alarme ou de télésurveillance, etc.).

Il est toujours possible de débattre le mérite de ces trois écoles. Il est concevable d'avoir un honnête désaccord intellectuel à propos du concept de défaillance de marché, et de la nécessité de l'intervention, voire même de la planification, économique. Les économistes de tous bords sont friands de ces débats ! Mais il est inconcevable de les qualifier d'« extrême droite » par paresse intellectuelle.

L'Argentine, grandeur et décadence

Retournons donc à l'Argentine pour parler, non pas des défaillances de marché, mais des défaillances de l'Etat. En 1910, l'Argentine trônait parmi les huit pays les plus riches du monde, avec plus de kilomètres de routes goudronnées et de voie ferrées que la plupart des pays européens. C'était pourtant une jeune République, à peine quadragénaire, et une ex-colonie espagnole. Les fondateurs de l'Argentine moderne avaient, en 1860, adopté une constitution libérale pour remédier au demi-siècle d'anarchie et de de dictatures qui avaient suivi l'indépendance du pays en 1810. La constitution appelait au respect des droits individuels, y compris le droit de propriété, la liberté d'entreprendre, et les libertés de conscience et d'expression. S'ensuivit une croissance miraculeuse qui augurait un futur prospère, en passe de se hisser parmi les pays les plus développés au monde.

Hélas, en 1946, le colonel Juan Domingo Perón prit le pouvoir. Malheureusement, il s'inspira de Benito Mussolini pour établir un populisme argentin à tendance autoritaire, où l'Etat devint la main guidée de l'économie et l'arbitre entre les différents groupes corporatistes du pays. Pendant 75 années, le pays allait souffrir d'un déclin constant, sous une valse de régimes démocratiques et de dictatures militaires, tous plus ou moins péronistes.

La classe politique péroniste régna sur le pays en jouant l'arbitre au noyau d'un réseau corporatiste. Les dépenses publiques se multiplièrent, pour favoriser tel ou tel groupe client. Le trésor public ne suivant pas - l'activité économique étant défavorisée face à l'activité politique -, l'Etat péroniste se retourna vers une Banque centrale fantoche, sans indépendance, monétisant les dépenses par la création monétaire. L'hyperinflation des années 1980 fut suivie de trois crises de dette internationale, en 2001, 2014, et 2021. En ce temps, le taux de change est tombé de 1 peso argentin contre un dollar américain en 2003, puis à 15 en 2017, et 364 sur le marché officiel contre presque 1.000 sur le marché noir.

Le péronisme a connu un élan d'agressivité depuis 2003 ce qui explique la situation économique du pays aujourd'hui. Comme toujours, le drame économique n'est que le résultat de la folie politique. Les péronistes, depuis 20 ans au pouvoir, ont augmenté l'ampleur de leur corporatisme, avec toujours plus de dépenses publiques pour acheter des voix et privilégier les amis, le tout financé par la banque centrale. Ceux qui n'ont pas joué le jeu avec suffisamment d'enthousiasme ont été limogés. Les contrepoids, de la Cour Suprême au Sénat et la Chambre des Députés, ont peu à peu été soumis au pouvoir exécutif.

Pendant plusieurs années, les statistiques nationales étaient tellement truquées pour masquer l'étendue du problème que The Economist a refusé de les publier. L'inflation a augmenté de manière catastrophique et la pauvreté est passée de de 10% à 45% en une décennie.

L'Argentine ne peut pas continuer sur le chemin du statu quo. Javier Milei est certes iconoclaste, mais il a une vision différente pour l'Argentine. Il fait face à trois défis principaux : (1) dompter l'hyperinflation; (2) baisser les dépenses publiques et la taille de la fonction publique tentaculaire et (3) s'attaquer à la pauvreté. Dans ce but, Milei doit rompre et diminuer drastiquement la taille de l'Etat.

L'une des mesures les plus urgentes à prendre en même temps que la réduction de la dépense publique est celle de la fin du monopole de la Banque centrale. Milei avait fait campagne sur la dollarisation dès son accès au pouvoir. A peine élu, il s'est fait rattraper par la réalité économique et financière. La dollarisation, compte tenu des faibles réserves en dollars à la banque centrale (environ 40 milliards de dollars fin Novembre 2023), signifierait l'asphyxie totale de l'économie. Plutôt que de la retarder, Milei ferait mieux d'abolir le cours légal du peso en même temps que le contrôle des capitaux et mettre fin au monopole d'émission de la banque centrale pour permettre un relais probablement par le dollar et les cryptomonnaies. L'enjeu est crucial pour remettre l'économie en marche. Il n'y pas de croissance sans calcul économique et celui-ci est empêché par l'inflation.

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Milei n'est peut-être par l'anarcho-capitaliste qu'il a prétendu être pendant la campagne, il peut juste se contenter d'être libéral au sens classique du terme en remettant la sphère de l'Etat à sa juste place !

______

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Nathalie Janson et Nikolai G. Wenzel (*)

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