
Récemment, le Président de la République a enjoint les petites et moyennes entreprises d'attendre avant de signer des contrats d'achat d'énergie aux « prix fous » actuellement en vigueur sur les marchés.
Quelques jours plus tôt, le Président de RTE avait tenu le même discours : sur la base d'une étude fouillée des fondamentaux économiques, il considérait que les marchés dits « à terme » (sur lesquels le prix de l'électricité est fixé pour une livraison future, permettant de figer un prix fixe aux conditions du moment) ne reflétaient pas la « réalité » et intégraient une « prime de risque » bien trop importante, notamment pour l'hiver à venir.
Attendre les effets encore incertains de l'action publique
Ce faisant, les plus hautes autorités de pouvoir et d'expertise de notre pays suggéraient aux entreprises de ne pas renouveler leurs contrats maintenant et d'attendre des jours meilleurs... Elles invitaient les entreprises à miser sur une baisse des prix de l'énergie vers des niveaux plus compatibles avec les fondamentaux et à attendre les effets encore incertains de l'action publique.
Or, s'il est possible (et même probable) que les prix de marché actuels soient trop élevés au regard des fondamentaux du secteur énergétique, et que ces prix de marché aient vocation à diminuer, c'est loin d'être certain.
Il n'est même pas exclu que l'inverse se produise : il y a moins d'un an, le Premier ministre annonçait ainsi publiquement à la télévision que les prix du gaz allaient baisser au printemps 2022... alors qu'en réalité les prix n'ont cessé d'augmenter, pour atteindre les niveaux vertigineux actuels.
Dans ce contexte, pousser les entreprises à ne pas se couvrir maintenant et à spéculer à la baisse peut avoir des effets pervers en amplifiant la crise, avec un effet boule de neige au moment où les contrats non renouvelés du fait d'une stratégie attentiste finiront par devoir être renouvelés.
Or, si l'analyse de RTE est sans doute pertinente au vu des fondamentaux de l'équilibre entre offre et demande physique, elle ne prend pas en compte que les marchés à terme sont artificiellement déconnectés des fondamentaux physiques - et ce, précisément parce que l'État a involontairement organisé une pénurie sur les marchés à terme qui n'existe pas sur les marchés physiques.
Pénurie structurelle
Et cette pénurie structurelle prend un tour abyssal en cette période de crise.
En effet, pour que les marchés à terme fonctionnent correctement, il faut qu'il y ait suffisamment d'offre pour équilibrer la demande. Or l'offre vient, in fine, des producteurs qui sont seuls à même d'écouler sur les marchés à terme la production physique dont ils disposeront. Et, en ce moment, où le nucléaire est frappé par des avaries nombreuses, les ENR (solaire, éolien principalement) ne peuvent prendre le relais sur le marché à terme. En cause : les modalités techniques, règlementaires et financières des contrats-types ENR, qui forcent ces producteurs à écouler cette production au jour le jour, sur les marchés dits spots (de la veille pour le lendemain) et les empêchent de les écouler sur les marchés à terme.
Dès lors qu'en grande majorité, les clients finaux veulent sécuriser leurs prix avant le début de l'année, donc sur le marché à terme (peu d'entreprises et encore moins de clients résidentiels souhaitent en effet dépendre d'un prix au jour le jour comme sur le marché spot), il manque 70 TWh sur le marché à terme pour satisfaire cette demande. C'est juste gigantesque : l'équivalent de la production nucléaire qui nous fait défaut aujourd'hui !
On comprend dans ces conditions que les PME et PMI françaises, dont le besoin de couverture doit être d'environ 40 TWh, aient du mal à trouver à bon prix sur les marchés à terme !
Alors, il faut remettre l'église au milieu du village et prendre une mesure de bon sens, de toute urgence : permettre que la production renouvelable puisse être vendue sans délai sur les marchés pour satisfaire le besoin de couverture des entreprises, professionnels et collectivités. Les modalités techniques et règlementaires nécessaires peuvent être adoptées rapidement selon deux modalités.
La première consiste à autoriser EDF à écouler la production qu'il achète au titre des Obligations d'Achat renouvelables sur les marchés à terme et à modifier en parallèle la compensation monétaire d'EDF. L'injection de ces quantités importantes sur les marchés à terme devrait permettre de réduire fortement les prix de marché.
Modifier les règles de compensation
La seconde modalité, pour les ENR qui sont sous un régime différent dit de « Complément de Rémunération », où l'acheteur n'est pas EDF, consisterait à modifier également les règles de compensation pour les producteurs qui revendraient leur énergie à un prix raisonnable (à définir par les pouvoirs publics) aux clients finaux en France.
D'après nos estimations, cela permettrait de réduire de moitié les prix qu'auraient à payer les clients et diminuerait donc fortement les besoins de compensation par l'Etat à hauteur de plusieurs milliards d'euros. L'Etat et les clients seraient les grands gagnants de ce changement simple, qui se ferait au détriment des intermédiaires qui s'enrichissent actuellement de la rareté organisée par l'État.
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