5G : il faut que « les territoires soient entendus et aient une voix délibérative »

A défaut d’avoir la main sur le déploiement de la 5G, la métropole nantaise a fait du débat citoyen organisé du 1er au 27 mars dernier, un moment d'évangélisation auprès de à la population. Le moyen d’affiner une politique engagée vers un numérique responsable et de réclamer à l’Etat une gouvernance partagée sur des décisions impactantes pour les territoires où les acteurs locaux veulent avoir voix au chapitre. Dans un entretien à La Tribune, Francky Trichet, vice-président de Nantes Métropole, en charge de l’innovation, du numérique et de l’aménagement numérique du territoire explique la stratégie nantaise.
Pour Francky Trichet, vice-président de Nantes Métropole, en charge de l’innovation, du numérique et de l’aménagement numérique du territoire Ce débat sur la 5G a permis de cerner la complexité d’un sujet qui ne concerne pas que la 5G, mais aussi la sobriété du stockage, les usages, le rapport à l’écran, les problématiques d’aménagement du territoire et comment les collectivités doivent prendre leur place, en particulier sur la gouvernance.
Pour Francky Trichet, vice-président de Nantes Métropole, en charge de l’innovation, du numérique et de l’aménagement numérique du territoire "Ce débat sur la 5G a permis de cerner la complexité d’un sujet qui ne concerne pas que la 5G, mais aussi la sobriété du stockage, les usages, le rapport à l’écran, les problématiques d’aménagement du territoire et comment les collectivités doivent prendre leur place, en particulier sur la gouvernance." (Crédits : Mairie de Nantes)

LA TRIBUNE -Quelle était l'ambition de ce débat public alors que le déploiement de la 5G relève de la compétence exclusive de l'Etat ?

FRANCKY TRICHET - C'était le débat de la compréhension. Et non du pour et du contre. Il a permis de cerner la complexité d'un sujet qui ne concerne pas que la 5G, mais aussi la sobriété du stockage, les usages, le rapport à l'écran, les problématiques d'aménagement du territoire et comment les collectivités doivent prendre leur place, en particulier sur la gouvernance. D'ailleurs, seules 30% des contributions ont vraiment porté sur la 5G. 70% des débats ont porté sur le principe de précaution, les ondes, les usages, la sobriété, la transparence... Aujourd'hui, c'est la 5G, demain ce sera l'Internet des Objets Connectés (IOT), la 6G... et là, il y a bien une gouvernance à revoir. On ne peut pas laisser l'Etat décider seul de l'attribution des fréquences alors qu'il y a des impacts forts d'équité, de solidarité, de déploiement. C'est vrai aujourd'hui pour le déploiement visible des antennes de la 5G à 3,5 GHz. Cela le sera encore plus demain sur la 5G à 26 GHz qui demandera encore plus de déploiement d'infrastructures dans les villes où il faudra installer des « Small Cell » tous les 50 ou 100 mètres. Aujourd'hui, seuls les lampadaires permettent cette couverture. L'enjeu, c'était donc de mettre tout le monde autour de la table et pas seulement celui qui parle le plus fort.

Comment se sont déroulées les négociations avec des opérateurs comme SFR qui avait choisi Nantes pour expérimenter la 5G et qui a annoncé la lancer trente minutes après la clôture officielle du débat, avant que Orange et Bouygues Télécom suivent le pas le lendemain?

Ce n'était pas des négociations mais des échanges. Ayant en charge l'aménagement numérique du territoire, j'ai organisé des espaces d'échanges réguliers avec tous les opérateurs en même temps puis de manière bilatérale. On a posé sur la table tous les sujets. Pour comprendre les contraintes des uns et des autres. Et chacun a pris ses responsabilités. Pour nous, l'ambition était de créer les conditions d'un débat apaisé. On a trouvé un consensus qui a permis d'éviter des clivages plus profonds et qui n'a pas été possible dans d'autres villes. Finalement, on leur a demandé un effort par rapport à leur calendrier et les contraintes imposées par l'Etat. Ce qui a fait la différence, ce sont ces espaces d'échanges et d'écoute. A l'époque, on était dans un calendrier où il fallait sortir la 5G pour Noël. La crise est arrivée là-dessus et je ne suis pas sûr que la 5G était la préoccupation des gens. C'est sans doute quelque chose qui a joué. Aujourd'hui, tout le monde semble plutôt satisfait. Même si je ne vois pas un engouement fort pour les forfaits 5G où les usages avérés pour le grand public sont encore peu nombreux. Quel est l'intérêt d'aller plus vite pour télécharger un film et gagner quelques secondes ? On fait des visios en mobilité en 4G, ça passe, la saturation n'est pas avérée. Personnellement, je reste prudent sur les usages grand public de la 5G, tout en restant convaincu qu'elle peut s'avérer utile pour certains usages professionnels dans l'industrie par exemple.

Avec quatre cents contributions, l'audience de ce débat été finalement assez limitée...

Nous ne sommes pas tombés au bon moment. Avec la Covid, ce n'était pas la priorité. Mais nous n'avions pas de référentiel et je me demande si en présentiel nous aurions eu un amphi avec 400 personnes ? Pas sûr. Bien sûr, j'aurais préféré avoir dix mille personnes, mais sur cette question, le qualitatif m'intéresse plus que le quantitatif. Les 139 propositions citoyennes issues de ce débat sont plutôt qualifiées et nous allons y répondre une par une d'ici à cet été à l'occasion de la présentation de notre feuille de route d'un numérique responsable.

Ce débat a-t-il fait évoluer vos positions ?

Pas forcément. La 5G est une évolution naturelle. C'est une infrastructure numérique dont on aura besoin. C'est évident. Ensuite, les usages conditionneront son acceptabilité et son utilisation. Si demain les usages vidéo s'arrêtent, je peux comprendre qu'il y aura une inflexion. Aujourd'hui, on est plutôt sur une accélération des usages. Même si je ne suis pas nécessairement favorable à avoir du Netflix partout. Après, sur la 5G à 3,5 GHz, même s'il faut attendre le rapport de l'Anses, pour avoir interrogé des chercheurs, je ne pense pas que la dangerosité sera plus importante avec des seuils élevés. Par contre, sur la 26 GHz, là oui, potentiellement. C'est pourquoi aujourd'hui, il y a une ambiguïté sur la 5G, quand on amalgame la 3,5 GHz et 26 GHz. Sur la 3,5 GHz, les antennes sont moins émettrices et s'appuient sur une technologie directionnelle, qui diffuse moins et à la demande. A mon avis, ce sera, en tout cas, plus protecteur qu'avec la 4G. Le problème, c'est l'effet rebond. Et le risque d'une accélération de la consommation avec Netflix.... Mais là, le problème, ce n'est pas la 5G, c'est là où est l'ambiguïté. Là où ça m'a ouvert les yeux, c'est que la 5G, les gens s'en fichent, c'est une simple prolongation de la 4G. Là où je reste vigilant, c'est face à ceux qui disent qu'il n'y aura pas d'usages... Moi, je suis incapable de le dire. Lors de la création d'Internet, jamais on n'aurait imaginé que quinze ans après la visio interposée soit possible. Il peut y avoir des usages dans trois ou cinq ans que l'on n'imagine pas aujourd'hui.

Finalement, quelles décisions prenez-vous à l'issue de ce débat où 80% des contributions ont critiqué la 5G ?

La première décision, c'est de réviser, d'ici à l'été, la charte d'implantation des stations de radiofréquences, créée en 2013, qui jusqu'ici, associait seulement les quatre opérateurs et les vingt-quatre communes de la métropole. Cette fois, nous allons mettre en œuvre une nouvelle gouvernance de l'aménagement numérique du territoire, élargie aux Tower Cos (installateurs de pylônes -opérateurs d'infrastructures mobiles passives), aux bailleurs sociaux, aux aménageurs... L'enjeu c'est, là encore, de créer des temps d'échanges plus larges avec tous ces acteurs et des réflexions avec des comités d'experts scientifiques et sur les usages. La deuxième étape, c'est la création d'un observatoire des ondes. Il doit amener de la transparence et du suivi pour objectiver ce qu'est aujourd'hui la 5G. On va installer une centaine de capteurs - contre trois actuellement- auprès des antennes, des sites sensibles, etc., pour élaborer des cartographies régulières et connaître les seuils, en toute transparence. Avec des indicateurs implantés en ville, à l'image des compteurs vélos qui indiquent en certains lieux, la fréquentation.... On a, aussi, demandé aux opérateurs de ne pas allumer les antennes dans un rayon de 100 mètres autour des écoles et des crèches jusqu'à la publication du rapport de l'Anses. Enfin, sur l'implantation des pylônes, on va chercher la mutualisation des installations avec les opérateurs, en visant le meilleur endroit avec, pourquoi pas, une connexion à des énergies renouvelables, à un Smartgrid, à du photovoltaïque quand il y a la place. Quand c'est possible, on essaiera de mettre un seul pylône, ensuite chacun installera ses antennes et les opérateurs sont plutôt d'accord.   Dès cet été, le conseil métropolitain sera appelé à voter la nouvelle charte d'implantation des stations de radiofréquences. En parallèle, une feuille de route du numérique responsable sera établie de manière à pouvoir démarrer, dès septembre, l'élaboration d'un schéma directeur territorial du numérique responsable pour le premier semestre 2022.

Vous insistez sur la notion de numérique responsable, comment cela se concrétise-t-il à l'échelle du territoire ?

Nous entrons dans une ère « éco-numérique sociale » qui doit faire émerger un numérique moins impactant pour la planète et la biodiversité, un numérique considéré comme une opportunité d'emploi pour tous, un numérique qui lutte contre les inégalités en prenant en charge les fractures liés aux équipements et aux usages, à l'égalité femme-homme, à la diversité... Il ne doit laisser personne de côté. Concrètement, par exemple, nous allons accompagner la création d'une filière de récupération, de recyclage et de réemploi des objets du numérique, qui ne doivent plus être considérés comme des déchets mais comme une ressource. On va organiser la filière depuis la collecte, la transformation, la redistribution jusqu'à la création de boutiques nantaises. On va créer de l'emploi autour du recyclé, du reconditionné.... La collectivité doit devenir garante de toute la chaîne de valeur et de la communication pour créer le réflexe chez les Nantais et Nantaises. Après on travaillera avec le privé et les associations pour passer à l'échelle, organiser la logistique, la collecte... C'est un enjeu majeur des territoires et des métropoles. J'aimerais bien changer les modèles économiques dans cette filière et avoir une part qui soit naturellement inclus dans les solidarités. En sortant des milliers d'appareils des collectivités, je peux aussi créer de la commande publique à hauteur de 20% à 30% pour impulser le réemploi et être pourvoyeur de la filière. L'idée, c'est que dans ce nouveau modèle 10% soit réservée aux solidarités et à l'inclusion dans les quartiers. Peut-être que dans trois ou cinq ans, on aura créé le réflexe chez les Nantais et créé une vraie marque.

 Au terme de ce débat, vous dites « Plus jamais ça ! », que voulez-vous dire ?

Ce débat sur la 5G a permis de montrer que le numérique est un vrai sujet politique. Que ce n'est pas juste un sujet technologique entre experts et sachants, c'est bien pourquoi j'aurais aimé que ce débat soit porté au niveau national. Quand je ne dis « plus jamais cela » cela veut dire dans la logique d'aménagement du territoire, plus jamais dans ce sens-là. Nous, collectivités et territoires, on veut avoir notre mot à dire et être impliqué dans les réflexions. La 5G suscite des opportunités notamment en matière d'innovation mais également des risques. Les débats organisés dans de nombreux territoires de France doivent conduire à une meilleure gouvernance du numérique au niveau national. L'Etat doit avancer avec tous les territoires qui s'engagent activement comme le montre la mobilisation des collectivités réunies au sein des commissions numériques à l'AdCF (Assemblée des Communautés de France), France Urbaine et Les Interconnectés que je préside et qui militent pour des territoires numériques responsables au travers d'un manifeste publié récemment.

Vous faites de ce débat un choix de société, qu'attendez-vous exactement ?

Ce que j'attends c'est d'avoir une gouvernance partagée sur tous ces sujets. Que les territoires soient entendus et aient une voix délibérative. Et non que l'État impose un calendrier qui n'est pas celui du bon sens. Quand le gouvernement annonce 4.000 postes de médiateurs, c'est super, mais nous, on aurait aimé pouvoir décider de l'affectation de ces postes selon les besoins des quartiers et non distribués par la seule préfecture. Il est essentiel que tous les territoires puissent participer à la gouvernance mondiale du numérique. Que l'Europe ait des lois sur la régulation des plateformes, oui, que les Etats aient leurs propres lois, oui, mais les territoires et métropoles doivent se doter d'outils à l'image de la charte métropolitaine des données pour réguler l'utilisation du numérique sur le territoire. Parce que tous, au Canada, au Québec... nous rencontrons les mêmes problématiques. Ça ne me pose pas de problème d'aller parler avec les plateformes. Nous avons, par exemple, besoin de discuter avec Waze. Quand ils décident de détourner un trafic dans l'espace urbain et de faire passer cinquante véhicules devant une école, ça, l'Etat ne peut pas le savoir, mais ça va à l'encontre de notre plan de mobilité. C'est pourquoi , on réclame une gouvernance partagée sur des questions qui vont, de fait, bien au-delà de la seule 5G.

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Commentaires 3
à écrit le 24/04/2021 à 0:24
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Déjà les français vont devoir payer toutes les antennes huawei que les USA nous ont demandé d'enlever . Puis il faudra payer aux opérateurs toutes les nouvelles antennes que les américains sous couvert de sociétés écran ou de prise de capital chez l...

à écrit le 20/04/2021 à 14:36
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A partir de 100hz d’exposition en continuité, les champs magnétiques provoquent des troubles squelettiques ( les os- se collent entre eux )et a plus de 300hz des troubles neurologiques.

à écrit le 20/04/2021 à 11:01
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