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RégionsLa Tribune de Carlos Moreno

"Espaces publics", késako ? De Ganesh au burkini, ça baigne ?

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Carlos Moreno

Publié le 31 août 2016 à 04:00

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Se sentir menacé dans notre identité par l'usage de l'espace public est l'expression d'une faiblesse qui ne peut pas être résolue par des interdictions... Par le professeur Carlos Moreno.

Les projecteurs se sont braqués sur la France à propos de la polémique sur le « burkini », suivie par la décision du Conseil d'État. Elle va certainement continuer à se propager en écho, alors que d'autres situations du même type viennent nous confirmer le climat délétère qui s'installe dans l'Hexagone.

Bien entendu, la proximité de l'élection présidentielle constitue un élément moteur dans cette course aux déclarations et propositions de toutes sortes.

Sans aucun doute, l'un des points majeurs à soulever concerne la notion de l'espace public et la manière de l'appréhender, par les usagers, les citoyens, ainsi que ses normes, règles et lois afférentes. Des propositions fusent pour transformer en loi, l'interdiction du « burkini » sur la plage mais aussi de tout signe ostentatoire religieux dans l'espace public, pour n'en citer que deux.

La triste réalité que nous pouvons constater dans cette course à la polémique est que dans le XXIe siècle, celui des villes-mondes, dans une planète globalisée, urbanisée et massivement ubiquitaire, nous assistons, pour le moins, à une très grande incapacité par nombre de responsables politiques à entamer un débat digne, autour d'une vision, définition et compréhension claires et objectives de ce que l'espace public signifie, dans nos vies devenues majoritairement urbaines et, il faut le dire, également de plus en plus cosmopolites.

Les espaces publics pour tous, une chance

Ce sujet est au cœur des grandes mutations qui s'opèrent sous nos yeux dans toutes nos villes, du nord au sud et de l'est à l'ouest de notre planète. Les espaces publics pour tous sont aussi une chance pour nos vies urbaines.

Les questions non réglées en matière d'urbanisme et d'éducation, les sentiments de peurs qui découlent de notre incapacité à comprendre et à agir en rapport avec les évolutions démographiques, sociologiques, culturelles, religieuses, ou de toute autre nature, ne doivent pas se focaliser -a posteriori- sur l'arène de l'espace public, en réponse, même à de graves problèmes, dont les racines et les traitements sont ailleurs.

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Au nom de la laïcité de la République, et du juste combat pour les droits des femmes, les espaces publics, lieux qui se trouvent au cœur de la vie urbaine, ne peuvent pas devenir les otages d'un combat politique ou idéologique, empreint de rhétorique et de subjectivité, à l'encontre même des lois de la République, qui fondent le bien-vivre ensemble.

Espace public ≠ sphère publique

Assumer un comportement religieux, afin qu'il s'exprime dans la sphère privée et dans l'apaisement, demande des efforts considérables à tous, de surcroît dans un monde en forte tension. L'éducation, la culture, la formation, le sport, les pratiques collectives ou individuelles sont a fortiori indispensables dans la crise sociétale et la forte vulnérabilité de nos vies et de nos territoires. Mais cela exige aussi que nous soyons capables de faire la différence entre l'espace public et la sphère publique, confusion au cœur de la polémique sur le burkini et ses effets collatéraux.

Comment expliquer que la traînée de poudre du premier incident grave, en Corse, ait donné lieu aux arrêts anti-burkini sur la plage, quand en réalité, il s'est agi d'une bagarre, certes entre Maghrébins et Corses, mais sans aucun lien avec ce vêtement ?

Les arrêtés pris par les communes n'ont jamais fait état d'actes illégaux commis à l'égard d'autrui dans l'espace public - ici, la plage -, mais ont été promulgués au nom de « possibles troubles de l'ordre public », bien au-delà de la manière de s'habiller.

Des défilés avec chants, prières et costumes traditionnels... indiens

Au même moment à Paris, le 28 août, une magnifique fête religieuse a eu lieu, dans l'espace public, les rues, celle de la divinité indienne Ganesh, avec des défilés en costume traditionnel, chantant et priant, avec des noix de coco à casser : la coquille symbolise l'illusion du monde, la chair le Karma individuel, et l'eau l'ego humain. En cassant la noix de coco, on rappelle l'impératif de dépasser l'illusion et son ego.

Alors quid de cette attitude vestimentaire, festive, religieuse dans l'espace public ? Faut-il aussi la supprimer, et au nom de quoi ?

La réponse entendue devient presque automatique : le burkini est ressenti comme une menace car il représente l'enfermement de la femme, ainsi qu'un signe ostentatoire de ralliement politique, et par ailleurs, Ganesh n'a jamais été invoqué pour tuer dans nos rues...

Nous voilà à ne plus débattre objectivement et sereinement au sujet de l'espace public et son utilisation pour tous, dans le respect des lois de la République, mais à vouloir le faire autour de notions subjectives, faisant appel à d'« intimes convictions » ou postures idéologiques, portées à haute voix sur ce que l'on appelle « la place publique ». Elles deviennent l'expression politique, la sphère publique de certains, portant une vision particulière, même à l'encontre de ce que la République a établi pour les espaces publics, comme bien commun.

Des notions à éclairer avec la mémoire historique

La notion d'espace public elle-même a évolué au travers le temps... Quelques souvenirs...

La Place de l'Hôtel de Ville de Paris, par exemple, est devenue aussi « Esplanade de la Libération », en 2013, en souvenir de combats pour sa liberté, il y a soixante-douze ans, maintenant.

Ce qui était admis ou pas, dans les espaces publics sous l'Occupation, pendant la Deuxième Guerre mondiale, bien que gravé dans nos mémoires, n'est pas inutile à rappeler en ce mois d'août, à l'anniversaire de la Libération.

Nous souvenons-nous que cette place fût la place de Grève à ses lointaines origines ? Avec sa plage de sable, grève, au bord de la Seine, c'était le site de chargement et de déchargement... La Grève était donc le lieu où les sans-emploi venaient trouver une occupation, travaillant sur les bateaux. La même grève, par ailleurs, devenue par la suite, le contraire, un arrêt de travail - pour demander de meilleures conditions d'emploi... Mais cette place publique, sous l'Ancien régime, était aussi un lieu de tortures publiques, d'exécutions, de barbaries... Les temps ont bien changé, fort heureusement...

Espace public, espace fondateur de notre société

Des exemples d'évolution de l'espace public dans la République Française sont nombreux.

Qu'est-ce donc que l'espace public ? Il faut prendre conscience qu'il s'agit d'une conquête majeure des français devenus citoyens libres, car l'espace public est un espace fondateur de la société. Dans notre modernité, il représente des lieux de pluralité, de différence, de liberté, mais aussi des lieux ouverts aux étrangers dans un contexte de monde globalisé, ceux du cosmopolitisme, du mélange, qui est une réalité urbaine, au cœur d'un monde qui change.

Se sentir menacé dans notre identité par l'usage de l'espace public est l'expression d'une faiblesse qui ne peut pas être résolue par des interdictions...

L'espace public obéit à deux notions fondamentales : son accessibilité à tous et son hospitalité. A ce titre, il doit permettre sa fréquentation et l'expression de tous, sans qu'il soit conquis ou confisqué par une majorité ou une minorité, au détriment de sa qualité de bien commun. Il fut question, par exemple, de rappeler à tous ces principes fondateurs lors de « Nuit Debout » sur la Place de la République à Paris.

C'est un lieu de socialisation de toutes les expressions, tant qu'elles respectent le pacte Républicain du bien vivre, inscrit dans les lois et la Constitution.

Enfermer la ville dans de nouvelles murailles et la voir péricliter

L'espace public ne doit pas être confondu avec la sphère publique, qui elle, constitue une interprétation, individuelle ou collective de ce qui se passe, y compris dans l'espace public. L'espace public doit porter intrinsèquement les valeurs fortes de tolérance, d'ouverture, de respect ; il doit incarner le brassage, la mixité, la diversité qui sont une caractéristique des espaces publics à l'heure d'une urbanisation devenue massive et des villes devenant métropoles, mégalopoles et villes-monde.

Les espaces publics à l'heure de l'ubiquité sont à la portée d'un statut ou d'un tweet, qui en quelques minutes, font le tour du monde et grâce à leur viralité, peuvent faire parfois basculer, dans un sens ou dans l'autre, le degré d'attractivité d'un lieu.

Alors oui, avec le débat sur le burkini, nous assistons à une polémique, empreinte d'une très grande confusion, à un amalgame, voire à une manipulation, entre ce qui est de l'ordre de l'espace public et de la sphère publique, sur les tenues vestimentaires féminines, sujets sur lesquels le Conseil d'Etat a rappelé les principes fondateurs.

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Refuser la diversité, le brassage, le cosmopolitisme des espaces publics d'une ville au XXIe siècle signifie vouloir fermer la ville pour ériger ses anciennes murailles et la condamner à péricliter.

Le débat à venir doit porter sur notre vision de l'espace public comme lieu de libre expression, de brassage, de vie.

Carlos Moreno

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