Semi-conducteurs : l'industrie européenne au coeur d'une guerre commerciale avec les États-Unis

Donald Trump veut taxer de 100% les puces électroniques importées aux États-Unis.
Florence Lo

Donald Trump veut taxer de 100% les puces électroniques importées aux États-Unis.
Florence Lo
« Nous allons mettre d'importants droits de douane sur les puces et semi-conducteurs ». Telle est la menace proférée par Donald Trump depuis la Maison-Blanche, mercredi. Des surtaxes « autour de 100 %. Mais c'est une bonne nouvelle pour les entreprises qui les fabriquent aux États-Unis ». C'est par ces mots que le président américain a provoqué, en ce début août, une nouvelle tempête sur un secteur jugé stratégique pour l'Europe comme pour les États-Unis : les semi-conducteurs.
Alors que l'encre venait tout juste de sécher sur le nouvel accord entré en vigueur jeudi 7 août sur les droits de douane dits « réciproques » entérinés par les États-Unis avec ses partenaires commerciaux, cette annonce ajoute une nouvelle dose d'incertitude à un climat international déjà fortement perturbé par les revirements du président américain.
« Pour l'heure, c'est d'abord le deal conclu avec l'Europe qui s'applique, à savoir un tarif douanier de 15 % sur les produits finaux des semi-conducteurs que sont les puces, mais avec à ce jour une exemption totale sur les équipements des semi-conducteurs, c'est-à-dire les machines utilisées pour leur fabrication », rappelle Thomas Pebay-Peyroula, associé et cofondateur au cabinet de conseil spécialisé Silian Partners.
Ainsi, des équipementiers européens, comme les néerlandais ASML ou ASM International, ne sont pas taxés sur leurs exportations vers les États-Unis, tandis que des acteurs européens qui proposent des produits « finis », à l'image du franco-italien STMicroelectronics, de l'allemand Bosch ou du néerlandais NXP, seront quant à eux soumis à une surtaxe de 15 % sur leurs exportations vers le continent américain.
Et le spectre d'un nouveau cap de 100 % de droits de douane sur les puces importées aux États-Unis ajoute une importante dose d'incertitude sur l'année à venir. « On sait que Donald Trump a l'habitude de taper fort d'entrée, cette fois sur un secteur ultra-concurrentiel où les donneurs d'ordres sont plutôt les géants de la Tech américaine, avec une production réalisée plutôt en Asie et des équipements fournis par l'Europe », rappelle Thibault François, président et cofondateur du fonds Fastea Capital.
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En cas d'application d'une telle mesure, Jean-Christophe Eloy, fondateur du cabinet de conseil spécialisé dans les semi-conducteurs Yole Group, en questionne le périmètre : « Parlera-t-on des importations directes ou indirectes de composants ? Car la complexité aujourd'hui réside dans le fait que 80 à 90 % des systèmes électroniques qui composent les ordinateurs, serveurs d'IA, etc. sont fabriqués à Taïwan à partir de différents modules, pour être ensuite envoyés aux États-Unis pour que le système complet soit vendu. »
Car la stratégie très offensive de Donald Trump, non détaillée à ce stade, prévoirait cependant la possibilité de lever ces nouvelles barrières tarifaires pour les acteurs qui choisiront d'investir aux États-Unis. Ce serait d'ailleurs tout l'objectif de sa démarche, selon plusieurs analystes : « le président américain veut envoyer des signaux forts pour pousser les entreprises à faire des annonces d'investissements, et notamment faire pression sur un acteur majeur des semi-conducteurs comme le taïwanais TSMC pour qu'il augmente ses volumes de production aux États-Unis », ajoute Jean-Christophe Eloy.
Une situation qui pourrait toutefois frapper l'industrie européenne de différentes manières : « certains acteurs européens ont déjà investi de manière importante aux États-Unis, comme Infineon, qui a fait l'acquisition de Cypress il y a quelques années, ou Bosch qui est en train de finaliser un investissement industriel pour servir ce marché localement... Mais ce n'est pas le cas de STMicroelectronics par exemple, dont les principales usines se trouvent en France, en Italie ou en Asie », remarque Thomas Pebay-Peyroula.
Alors qu'il fournit notamment des imageurs qui entrent, en bout de ligne, dans les iPhones du géant Apple, le franco-italien STMicroelectronics traverse actuellement une période noire, chahuté par le coup de froid du marché des véhicules électriques. Associé également à l'américain Globalfoundries pour bâtir une « méga » unité de fabrication chiffrée à 7,5 milliards d'euros sur son site de Crolles (Isère), son projet qui n'est pas encore entré en service, que déjà, le vent semble tourner.
« Un acteur comme Globalfoundries va nécessairement rechercher en priorité des opportunités d'investissements aux États-Unis au vu du climat actuel, ne serait-ce que pour des questions d'affichage. Pour autant, le projet en Isère s'adresse au marché européen : et il n'est pas évident qu'il soit possible de le faire depuis les États-Unis », nous glisse un observateur du secteur. Contacté, le groupe n'a pas souhaité émettre de commentaires.
Dans une chaîne industrielle globalisée et très interdépendante, peu croient à l'application stricte d'un tarif douanier de 100 %. Certains évoquent déjà la possibilité qu'un « bouclier » de protection se mette en place autour des géants de la Tech, qui pourraient utiliser leurs investissements annoncés sur le territoire américain pour négocier avec l'administration Trump des exemptions pour leurs propres fournisseurs stratégiques. « Il ne faut pas oublier qu'Apple est très dépendant de ses sous-traitants européens et asiatiques : ils ne peuvent pas maîtriser leur croissance tout en produisant 100 % de leurs composants aux États-Unis », met en exergue Thibault François.
Jean-Christophe Eloy rappelle la complexité qu'entraînerait une stricte application de ce nouveau palier évoqué, y compris pour les sociétés américaines : « Tesla a par exemple signé récemment des accords de fonderie avec Samsung pour qu'une partie de sa production soit réalisée aux États-Unis [un contrat XXL de 16,5 milliards de dollars qui vise à fabriquer des puces d'IA au Texas] mais Samsung est aussi présent Corée du Sud : cela voudrait dire pour Tesla qu'une partie de ses composants qui viendraient de Corée seraient taxés, et d'autres pas ? »
D'autant plus que sur le terrain, personne ne croit non plus à ce que la réindustrialisation rêvée par le président américain ne provoque un revirement sur l'échiquier mondial des semi-conducteurs, à l'heure où les États-Unis ne couvraient, post-pandémie, que 6 % de leurs propres besoins en systèmes électroniques (contre 7 % pour l'Europe).
Car bâtir des usines de semi-conducteurs n'est pas un investissement à prendre à la légère : des dizaines de milliards de dollars d'investissements sont nécessaires pour monter de telles capacités de production sur une échelle de quatre à cinq ans, avec à la clé, des milliers d'emplois à trouver sur un marché américain déjà tendu et marqué par une politique migratoire plus restrictive.
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Après le vote en 2022 d'un premier règlement européen (European Chips Act), qui ouvrait la voie au fléchage d'une enveloppe de 43 milliards d'euros d'investissements publics et privés afin de doubler la part de marché du continent européen (à 20 %) dans les semi-conducteurs européens d'ici à 2030, certains en appellent déjà à un « acte 2 » en réponse à la stratégie américaine. « On s'achemine probablement vers une guerre commerciale larvée qui ne dit pas son nom, comme on a pu le connaître par le passé entre Boeing et Airbus à coups de subventions et de barrières tarifaires cachées », glisse Emeric Blond.