« Le marché du câble américain devrait encore se consolider » Yves Gassot, Idate

 |   |  1113  mots
Yves Gassot,est directeur général de l'Idate, un des tout premiers centres européens  d'études et d'analyse des industries des télécommunications, de l'Internet et des médias. L'Idate est par ailleurs à l'origine du DigitWorld Summit.
Yves Gassot,est directeur général de l'Idate, un des tout premiers centres européens d'études et d'analyse des industries des télécommunications, de l'Internet et des médias. L'Idate est par ailleurs à l'origine du DigitWorld Summit. (Crédits : DR)
Alors que le câblo-opérateur Charter Communications vient d’annoncer le rachat de son concurrent Time Warner Cable pour 78,7 milliards de dollars, Yves Gassot, décortique le marché du câble américain, très différent du marché européen. Pour le patron de l'Idate (think tank spécialisé dans le numérique et les télécoms), les grandes manœuvres n’en sont qu’à leurs balbutiements.

La Tribune - Que pèse le marché du câble aux Etats-Unis ?

Yves Gassot - On peut considérer que presque 90% des foyers américains sont éligibles au câble, et plus de 60% d'entre eux y sont abonnés. C'est colossal, surtout quand vous considérez le marché de l'accès à Internet. Chaque trimestre, plus de 85% des nouveaux abonnés Internet se dirigent vers une offre du câble. Bref, le créneau est porteur, en pleine croissance, sachant que, de leur côté, les acteurs des télécommunications sont en repli parce qu'aux Etats-Unis, ceux-ci ne sont pas nationaux. Les poids lourds comme AT&T et Verizon sont ainsi des acteurs régionaux en termes de télécommunication filaire. Ils n'ont une portée nationale que pour le wireless (transmission sans fil, Ndlr). Et ces dernières années, ils ont surtout donné la priorité aux investissements dédiés aux équipements mobile, dans la 4G... sans mettre à niveau leur réseau traditionnel de cuivre. Dans ce contexte, les câblo-opérateurs se trouvent bien souvent en situation de monopole local pour offrir un bon accès à Internet au-delà de l'ADSL, c'est-à-dire au-dessus des 30 Mb/s. En d'autres termes, pour la majorité des Américains, la seule offre d'accès à Internet de qualité est généralement fournie par le cablô-opérateur du coin...

Pourquoi le câble est-il aussi présent ?

C'est pour des raisons historiques. Aux Etats-Unis, les acteurs y sont venus beaucoup plus tôt qu'en Europe. de fait, l'essor de la télévision s'est fait dans un contexte très libéral, avec beaucoup d'acteurs privés. La télévision ne s'est pas développée à partir de réseaux nationaux et monopolistiques comme en Europe, mais grâce aux stations locales. Historiquement, celles-ci se sont affiliées aux grandes chaines de télévision nationales, comme CBS ou NBC. A l'origine, il n'y avait pas de réseau national. Alors qu'en Europe, on a développé des réseaux hertziens nationaux, susceptibles à chaque fois de supporter les chaines nationales. Reste qu'aujourd'hui, en Europe, la couverture du câble est très importante, notamment au Royaume-Uni, en Allemagne, en Belgique ou aux Pays-Bas. Seule l'Italie, et dans une moindre mesure la France, disposent de réseaux moins étoffés sur cette technologie.

Quel était le modèle économique de ces cablô-opérateurs avant la révolution numérique ?

La révolution est apparue quand il y a eu l'invention de HBO (en 1972, Ndlr), à l'origine de la pay-TV, un modèle qu'a repris Canal + à sa création. L'objectif de la chaîne ? Proposer des programmes exclusifs de qualité et sans publicité, distribués par le câble. Cela a eu beaucoup de succès et a démocratisé un modèle dans lequel on peut, outre un abonnement aux chaînes basiques, s'abonner à une ou plusieurs chaînes premium. Au fil des années, les bouquets se sont étoffés, avec toujours plus d'offres et d'options.

Désormais, comment se porte cette industrie ?

Elle se développe encore, avec un taux de croissance souvent de plus de 5%, qui contraste positivement avec celui qu'on connaît pour les télécommunications. Surtout, cette industrie a trouvé dans les offres triple play (télévision, Internet, téléphonie fixe, Ndlr) une grande force puisque si la manne issue des services télévisuels (qui pèsent encore 50% des revenus du secteur) baisse, celle liée aux abonnements Internet progressent de manière très spectaculaire.

En outre, la clientèle professionnelle constitue une belle opportunité. De fait, le secteur se consolide dans de nombreuses métropoles américaines, où les cablô-opérateurs apportent une bonne alternative aux AT&T et Verizon pour les petites et grosses entreprises...

Face à la menace de la vidéo à la demande (VOD), le secteur semble, dans tous les cas, obligé de se réinventer...

Il y a évidemment de plus de plus de cord cutters, ces consommateurs qui ne veulent plus s'abonner à des centaines de chaînes comme par le passé, pour visionner leurs programmes via les services vidéo à la demande (VOD). Pour ce faire, ils s'abonnent à Netflix ou HBO Now, et viennent rogner les revenus des câblo-opérateurs. En parallèle, ces derniers font aussi face à une flambée du coût d'acquisition des programmes, c'est-à-dire des droits qu'ils doivent reverser pour proposer certains films, certaines séries ou événements sportifs.

Dans ce contexte, la consolidation actuelle du secteur constitue-t-elle un moyen de retrouver une croissance forte ?

Je vois trois raisons à la consolidation actuelle. La première concerne l'arrivée de la VOD. Netflix a aujourd'hui plus de 50 millions d'abonnés, et peut financer lui-même ses propres séries. Pour faire de même et jouer dans la même cour, les câblo-opérateurs doivent donc atteindre une taille critique.

La deuxième raison concerne l'investissement. Si le câble veut rester le « tuyau » de référence pour l'accès à Internet, il doit améliorer ses réseaux. Si les acteurs ne le font pas, ils se retrouveront, à terme, dans l'impasse, sachant que des acteurs comme Google ont commencé à investir la fibre, qui permet le très haut débit...

Enfin, la dernière raison concerne la convergence du très haut débit fixe et du mobile, a l'instar de ce qu'on voit au niveau européen. Concrètement, pour ferrer davantage de clients, les acteurs investissent beaucoup dans des hot spots Wi-Fi ou passent des accords d'itinérance entre eux (permettant à un abonné de passer sur le réseau d'une autre opérateur là où le sien n'est pas présent, Ndlr). Et ce, pour améliorer la couverture de leur réseau. Pour ce faire, certains pourraient d'ailleurs être tentés de mettre la main sur un opérateur mobile...

Après le rachat de Time Warner Cable par Charter, il ne serait donc guère surprenant de voir d'autres groupes passer à l'offensive...

Effectivement. Comcast (le leader du câble outre-Atlantique, Ndlr), qui a échoué à racheter Time Warner Cable il y a quelques mois, pourrait donc se replier sur une opération visant la convergence fixe-mobile. D'autres regroupements vont sans doute voir le jour. Comme en témoigne l'appétit non caché de Patrick Drahi, qui a mis la main sur Suddenlink, le septième câblo-opérateur du pays la semaine dernière... Il y a encore matière à consolidation. Dans un pays comme les Etats-Unis, on peut imaginer que le point d'équilibre se situerait autour de trois ou quatre groupes.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 02/06/2015 à 15:04 :
La dernière trouvaille des cablo-opérateurs est de fournir des programmes pour justifier de leur intérêt. Ce faisant ils marchent sur les pieds de multiples acteurs qui indirectement les contrôlent. Le numéro un Comcast et presque seul à 68 milliards de chiffre a ainsi été empêché de grossir, il lui restera que l'option d'agrandir son offre en marchant sur d'autres pieds. C'est paradoxalement une chance de se valoriser car le câble on le sait est condamné à terme. L'offre dite classique des champions nationaux de la téléphonie que sont ATT et Verizon, autour de 130 milliards chacun, s'étend mais eux aussi pour le moment sont devenus des cibles ne maîtrisant pas les contenus, ils restent faiblement valorisés; pourtant qualité, services, technologies et réseaux s'améliorent fortement. Les grands champions du jeu sont ceux qui dépassent le module de communication proprement dit (c'est d'ailleurs aussi le but de l'entrée dans les programmes), ils ont pour nom Apple et ses 741 milliards de valorisation presque 4 fois sont chiffre d'affaire, Microsoft, Oracle, Cisco et bien entendu Google valorisé 376 milliards sans oublier les acteurs financiers purs qui sont actifs dans tout domaine ainsi que des acteurs de contenus comme Walt Disney a qui l'on marche sur les pieds. Or, la problématique américaine est celle de la paupérisation d'une grande partie de la population qui entraîne une baisse du pouvoir d'achat tandis que se déploie une offre pléthorique et alors que la journée compte toujours le même nombre d'heures. On ne peut tout payer, on ne peut tout regarder. Pour l'instant de grandes opérations sont encours, celle de Nokia ou le dépeçage de HP et encore la question Dell ou bien plus modestement ce qui se présente spontanément comme Motorola ou Symantec, ensuite les cablos seront certainement les premiers à sauter.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :