La Bourse, un canal de financement pas (encore) naturel pour la "tech" européenne

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En 2015, le secteur technologique a représenté 5,17% seulement du total de 57,4 milliards d’euros levé par des entreprises européennes, dans le cadre de leur introduction en Bourse, d’après les données du cabinet PwC.
En 2015, le secteur technologique a représenté 5,17% seulement du total de 57,4 milliards d’euros levé par des entreprises européennes, dans le cadre de leur introduction en Bourse, d’après les données du cabinet PwC. (Crédits : © Charles Platiau / Reuters)
A la différence de leurs homologues américaines, nombre de sociétés technologiques européennes tendent à considérer les marchés comme une solution de financement par défaut, dans le cadre de leurs processus de "dual track", qui consistent à envisager en parallèle une introduction en Bourse et une cession à un industriel ou à un fonds.

Ce ne sera pas la Bourse, du moins pas tout de suite, mais un tour de table auprès d'investisseurs privés. Le 20 janvier, la startup toulousaine Sigfox, spécialisée dans les réseaux de communication dédiés aux objets connectés, et « licorne » en puissance, avait confirmé envisager une prochaine levée de fonds, « d'un montant relativement significatif », en lieu et place d'une introduction en Bourse très attendue, laquelle ne devrait finalement intervenir que l'an prochain. Le même jour, Deezer annonçait avoir levé 100 millions d'euros auprès de ses actionnaires, parmi lesquels Orange et Access Industries, la société du Russo-Américain Len Blavatnik, propriétaire de Warner Music. Une annonce qui intervenait moins de trois mois après l'annulation-surprise et à la dernière minute du projet d'introduction en Bourse du site français d'écoute de musique à la demande.

L'automne dernier avait également vu le report « sine die » de l'introduction à la Bourse de Paris d'une autre société technologique, Oberthur, le spécialiste des cartes à puce. Ce dernier, à l'instar de Deezer, avait invoqué des conditions de marché défavorables. Certes, la volatilité des marchés actions depuis l'été 2015, conséquence des inquiétudes relatives à la santé de l'économie mondiale et à la chute du prix du pétrole, ne constitue pas un terreau favorable aux IPO (initial public offerings). A tel point que le marché mondial des introductions en Bourse a plongé de 39% en volume, au premier trimestre 2016, avec 167 opérations recensées par le cabinet de conseil en stratégie EY. La chute est pire en valeur, le montant total levé dans le cadre des introductions en Bourse s'étant effondré de 70%, à 12,1 milliards de dollars.

Une solution de financement par défaut

Mais ce phénomène conjoncturel ne doit pas masquer une tendance de fond : « Le choix de la Bourse comme canal de financement n'est pas naturel pour les sociétés technologiques européennes, ce n'est pas dans leur culture », a affirmé Greg Revenu, « managing partner » au sein de la banque d'affaires Bryan Garnier, le 15 mars, lors d'une conférence de presse. De fait, en 2015, le secteur technologique a représenté 5,17% seulement du total de 57,4 milliards d'euros levé par des entreprises européennes, dans le cadre de leur introduction en Bourse, d'après les données du cabinet PwC. A titre de comparaison, la finance, premier contributeur aux IPO européennes l'an dernier, a levé 20,5 milliards d'euros, soit 35,7% du total. Aux Etats-Unis, ce n'est pas l'industrie financière, mais bien la « tech », qui a été en 2015 le principal pourvoyeur d'introductions en Bourse, avec 7,9 milliards de dollars levés, soit près de 24% du total.

« Les sociétés technologiques européennes considèrent la Bourse comme une solution de financement par défaut, dans le cadre de leurs processus de dual track [qui consistent à envisager en parallèle une introduction en Bourse et une cession à un industriel ou à un fonds de capital-investissement ; Ndlr]. Alors que les entreprises de croissance américaines, elles, visent l'IPO en first track », explique Greg Revenu. Pour ce dernier, « Oberthur est l'illustration d'une introduction en Bourse mise en stand-by, dans l'espoir d'une solution stratégique », c'est-à-dire d'une acquisition par un industriel ou un fonds.

Le Nasdaq n'a pas d'équivalent européen

A la décharge des sociétés high-tech européennes, le Nasdaq, la Bourse américaine des valeurs technologiques, n'a pas d'équivalent sur le Vieux Continent, en termes de liquidité, de couverture des sociétés par les analystes financiers, d'appétit des investisseurs pour le risque et, partant, de potentiel de valorisation. Résultat, en Europe, les actionnaires des sociétés technologiques - pour beaucoup, des fonds de capital-risque -, « ne considèrent pas le marché comme une solution satisfaisante pour la liquidité (de leur investissement) », souligne Greg Revenu.

Stéphane Boujnah, directeur général et président du directoire d'Euronext, le gestionnaire des places boursières de Paris, Bruxelles, Amsterdam et Lisbonne, en est conscient : « Le secteur Tech n'est pas encore représenté à la hauteur de son potentiel sur nos marchés. (...) C'est la fonction centrale du marché boursier de permettre non seulement aux entreprises de lever des capitaux, mais aussi aux actionnaires historiques de réaliser leur investissement. La responsabilité d'Euronext est d'intensifier la structuration d'un écosystème boursier spécialisé dans le secteur technologique (...) », écrit le dirigeant, dans une tribune publiée dans L'Agefi Hebdo du 28 janvier.

Pour renforcer l'écosystème en question, EnterNext, la filiale d'Euronext dédié aux PME et aux ETI, a développé plusieurs initiatives au cours des derniers mois, comme la mise en place d'un partenariat avec Morningstar pour fournir aux investisseurs des analyses financières gratuites sur les quelque 330 valeurs technologiques cotées sur les quatre marchés d'EnterNext (Paris, Bruxelles, Amsterdam, Lisbonne). Ou comme TechShare, le programme de formation aux marchés financiers destiné aux patrons de startups.

La Bourse, une réponse naturelle pour les biotechs

Mais, puisque les sociétés technologiques européennes snobent la Bourse, comment se fait-il que le segment des biotechs en raffole ? L'an dernier encore, celles-ci ont représenté près de la moitié des petites sociétés qui ont fait leurs débuts à la Bourse de Paris. « Il est impossible, pour une biotech, de lever 50 millions d'euros auprès d'investisseurs privés, en Europe. La Bourse est donc devenue une réponse naturelle aux besoins de financement très importants de ces sociétés », décrypte Greg Revenu. Les sociétés technologiques européennes, en revanche, bénéficient d'un écosystème de financement privé de mieux en mieux structuré, qui commence à être capable de financer des tours de table supérieurs à 10 millions d'euros, grâce à l'émergence de fonds de « late stage venture. »

De plus, les fonds spécialisés dans le financement du secteur high-tech sont aujourd'hui rejoints « par des fonds de LBO (Leverage Buy-Out : acquisition par endettement) généralistes, la tech devenant un secteur d'investissement mainstream », complète Greg Revenu. Des fonds de LBO qui, de façon générale et depuis plusieurs mois, ne mégotent pas sur les prix pour s'emparer des PME européennes qu'ils convoitent : au cours des trois derniers mois de 2015, ils ont procédé à des acquisitions sur la base d'un multiple médian de 9 fois l'excédent brut d'exploitation, selon l'indice publié par Argos Soditic et Epsilon Research. Les acquéreurs industriels ont fait mieux encore, en proposant un multiple médian de 9,2. De quoi inciter la « tech » européenne à continuer à préférer un rachat pur et simple à une introduction en Bourse, en ces temps troublés sur les marchés.

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