"Un brevet ne vaut rien s'il n'arrive pas à maturité"

 |   |  1135  mots
En France, le chercheur n'est pas obligé de déposer des brevets. Il ne jouit d'aucune formation sur les questions de propriété intellectuelle. Parfois, il ne prend pas l'initiative de breveter sa découverte avant de publier celle-ci dans un  journal scientifique, explique Amaury Martin, responsable de la direction de la valorisation et des partenariats industriels de l'Institut Curie.
"En France, le chercheur n'est pas obligé de déposer des brevets. Il ne jouit d'aucune formation sur les questions de propriété intellectuelle. Parfois, il ne prend pas l'initiative de breveter sa découverte avant de publier celle-ci dans un journal scientifique", explique Amaury Martin, responsable de la direction de la valorisation et des partenariats industriels de l'Institut Curie. (Crédits : DR)
L'Institut Curie lance un plan stratégique pour amener un plus grand nombre d'innovations en cancérologie sur le marché. Cela passe par un meilleur suivi des biotechs créées ou suivies par l'institut, et une meilleure protection de la propriété intellectuelle autour des découvertes de ses chercheurs, explique Amaury Martin, responsable de la direction de la valorisation et des partenariats industriels de l'institution publique.

LA TRIBUNE - Vous avez annoncé une nouvelle stratégie pour faire de l'Institut Curie une référence du transfert de technologies en cancérologie. De quoi s'agit-il?

AMAURY MARTIN - Depuis 2003, l'Institut Curie fonctionnait avec deux piliers, l'un consacré aux brevets et l'autre aux collaborations. Deux nouveaux pôles ont été ajoutés à la rentrée. L'un, très en amont, s'occupe de la détection des innovations et de leur maturation. L'autre est dédié à l'accompagnement et la maturation des startups. Le transfert des innovations de l'Institut Curie est mis aujourd'hui au même niveau que les autres axes stratégiques dans notre projet d'entreprise 2015-2020.

Notre objectif est d'absorber l'ensemble des questions allant du transfert de la recherche à son application, et plus seulement de déposer des brevets et signer des accords comme nous le faisions auparavant.

Par ailleurs, nous voulons aujourd'hui décloisonner nos activités en interne avec les 1.500 personnes travaillant dans la recherche, les 2.000 personnes travaillant au sein de l'hôpital et les fonctions transverses.

Vous souhaitez en outre améliorer la valorisation des découvertes de vos chercheurs. C'est-à-dire ?

Nous mettons en place des programmes de formation pour les médecins pour leur montrer l'intérêt de breveter leurs découvertes. Il faut protéger dès que nécessaire la propriété intellectuelle, ce qui n'était pas toujours fait auparavant. Cela peut concerner des molécules, aussi bien que des bases, des algorithmes, ou même des modèles animaux.

En France, le chercheur n'est pas obligé de déposer des brevets. Il ne jouit d'aucune formation sur les questions de propriété intellectuelle. Parfois, il ne prend pas l'initiative de breveter sa découverte avant de publier celle-ci dans un  journal scientifique.

Notre but est de montrer aux chercheurs que cette protection, ainsi que les accords passés avec les entreprises, ne se fait pas au détriment de la recherche fondamentale. Au contraire, c'est complémentaire. Si l'on ne brevète pas, on ne peut avoir de monnaie d'échange avec l'industriel. Et pour créer des startups, il faut également des brevets. Chez Curie, nous avons des chercheurs brillantissimes sur la compréhension du génome, par exemple. Nous devons protéger des découvertes potentiellement révolutionnaires.

L'exemple de CRISPR, un sujet de recherche fondamentale, va dans ce sens. Jamais les personnes à l'origine de cette découverte n'auraient pensé à déposer un brevet si on ne leur avait pas conseillé de le faire.

Avoir un brevet, est-ce suffisant pour amener de la valeur médicale ? Les industriels ont tendance à s'y intéresser plutôt à des stades de développements cliniques avancés...

Un brevet ne vaut rien en effet s'il n'arrive pas à maturité. Il faut s'en occuper de manière approfondie pour lui donner une valeur. c'est quelque chose de nouveau pour l'institut Curie.

Et cela doit passer notamment par la création de startups. Depuis 2003, Curie est à l'origine directe ou indirecte de 18 startups. Aujourd'hui, nous voulons privilégier un modèle parfait où nous accompagnons la biotech le long de la chaîne de développement du produit thérapeutique. Nous voulons reproduire ce que nous avons fait avec DNA Therapeutics. La chercheuse à l'origine de la biotech travaillait chez nous, ses brevets étaient déposés à Curie, et nous avons pris des parts du capital de la startup. Les collaborateurs de  DNA travaillaient en outre dans les locaux de Curie. Nous avons même réalisé l'étude clinique de phase I de leur produit. Aujourd'hui, ils nous octroient des financements pour de la recherche en amont, et on continue à déposer des brevets conjoints.

Les startups que nous accompagnons ont vocation à grossir, devenir des ETI,  et donc des partenaires de notre recherche. Il est important qu'elles soient liées à un terreau académique. On vient de créer en octobre un comité d'investissement pour aider à l'accompagnement de nouvelles startups. D'ailleurs, une nouvelle biotech sera créée d'ici la fin de l'année dans les CAR-T (une méthode qui  consiste à modifier les lymphocytes T [d'un patient in vitro pour les aider à reconnaître l'antigène d'une tumeur et attaquer celle-ci, Ndlr]. Depuis le début de l'année, nous accompagnons six nouvelles startups. On vise cinq, six accompagnements chaque année, en espérant que cela donnera deux belles histoires entrepreneuriales par an.

A contrario, nous voulons nous éloigner d'un modèle où les startups qui exploitent une ou plusieurs de nos découvertes n'ont aucun chercheur issu de l'Institut, aucun partenariat avec nous, et ne nous comptent pas parmi leurs actionnaires.

Les biotechs sont gourmandes en financements et ont tendance à s'ouvrir au capital-risque et à se coter en Bourse. N'y a-t-il pas un risque que l'Institut Curie ne soit plus lié à ces dernières à un moment donné?

En observant le marché américain, j'ai remarqué que, lorsqu'une institution publique à l'origine d'une biotech reste dans son capital, cela change la destinée de la société. Cette présence et ce savoir-faire apporté par des institutions académiques est un atout. Nous sommes présents lorsque le modèle de ces startups a vocation à être pérenne.

Cette volonté de développer des startups signifie-t-elle que  les collaborations avec les big pharmas seront moins nombreuses à l'avenir ?

Non, nous ne sommes pas dans l'optique de privilégier les startups aux collaborations avec les laboratoires pharmaceutiques. En clair, notre choix dépendra de l'innovation en jeu et doit répondre à notre objectif de voir arriver le plus rapidement possible des innovations médicales pour les patients de l'hôpital Curie.

Si une technologie peut répondre à de multiples besoins et indications, représenter une plateforme, nous pouvons plancher sur la création d'une startup.

Mais s'il s'agit d'une stratégie thérapeutique déjà très répandue, comme des inhibiteurs de PARP, par exemple - des molécules qui déstabilisent génétiquement les cellules cancéreuses -, on choisira plutôt de travailler avec une société investie dans ce domaine.

Le président de l'Institut Curie a dénoncé le prix des nouveaux anticancéreux. Lorsque vous passez des accords avec de grands labos comme Roche, tentez-vous de vous accorder sur le prix du traitement, comme le fait par exemple l'AFM Téléthon ?

Non, pour une raison simple. Globalement, nous n'avons jamais été à l'origine d'un nouveau traitement pour lequel il n'y avait rien sur le marché, à l'instar du Sovaldi, par exemple. C'est toutefois une question qui doit se poser...

Qaurante contrats de recherche partenariale ont été signés par l'Institut Curie en 2016. Ils rapportent entre 4 à 8 millions d'euros par an à l'institution, sans compter les revenus issus de la recherche hospitalière. L'institution dispose de de 514 brevets actifs, dont 72% sont licenciés.

___

Propos recueillis par Jean-Yves Paillé

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 04/11/2017 à 19:39 :
Un brevet ne vaut que par la bardée d'avocats, d'experts et conseils en propriété industrielle qui le servent
a écrit le 03/11/2017 à 9:38 :
Aujourd'hui, un brevet ne vaut plus rien. Les ingenieurs ne se genent plus pour "re-adapter" une idee et la modifier pour concevoir un produit qui sera bientot perime ou pire copie.
Il n'y a que dans l'armement de pointe ou la copie est extrement complexe a mettre en oeuvre, tout le reste c'est de la litterature.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :