« Financer le solaire devrait être aussi facile que de se faire un café » Jean-Pascal Pham-Ba (Terrawatt Initiative)

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Jean-Pascal Pham-Ba - Terrawatt Initiative
Jean-Pascal Pham-Ba - Terrawatt Initiative (Crédits : Reuters)
Lors de l'Université d'été du Medef, le président de Medef International Frédéric Sanchez et la directrice générale d'Engie Isabelle Kocher ont signé un partenariat entre Medef International et Terrawatt. Son secrétaire général, Jean-Pascal Pham-Ba, revient pour La Tribune sur cette initiative, lancée en décembre dernier lors de la COP21, avec l'objectif de favoriser un déploiement massif du solaire dans le monde entier en faisant baisser le coût du financement.

LA TRIBUNE - Quelle est la genèse de Terrawatt et quels sont ses objectifs ?

JEAN-PASCAL PHAM-BA - Il faut se replacer dans le contexte de la préparation de la COP21 l'année dernière. Un des principaux débats était celui des moyens pour faire baisser les coûts de l'électricité solaire. Ces coûts résultent de deux composantes principales, le coût des équipements et celui du financement. L'industrialisation et la hausse des volumes ont eu un effet très positif sur le premier. Le second a également évolué favorablement grâce aux taux de marché bas et à une prise de conscience sur les marchés occidentaux, du caractère très peu risqué des actifs solaires.

Depuis sa création, Solairedirect avait toujours mis en avant cet objectif de baisse des coûts du solaire, et de développement à l'international. Lorsqu'ENGIE a acquis Solairedirect, la recherche de pistes de production d'énergie propre et compétitive était également une orientation claire. Isabelle Kocher, le directeur général d'ENGIE, a donc décidé de mobiliser l'ensemble des expertises du Groupe pour promouvoir le développement du solaire compétitif dans le monde au travers de l'association Terrawatt Initiative, dont elle a pris la présidence.

Terrawatt Initiative a été lancée en ouverture de la COP21 concomitamment à l'Alliance Solaire Internationale ; quels sont les liens entre les deux ?

L'Alliance solaire internationale (ISA) a été lancée à la COP21 sous l'égide du Premier ministre indien avec François Hollande aux côtés de 50 chefs d'État et en présence de Gérard Mestrallet qui était à l'époque le PDG d'ENGIE pour apporter la caution du secteur privé à cette ambition politique. L'objectif de l'ISA est de favoriser l'accès à l'énergie et la lutte contre le changement climatique grâce à des investissements de grande ampleur dans l'énergie solaire. L'Inde est attentive au rôle qu'elle pourrait jouer parmi les pays « du Sud ». De la même façon qu'il y a eu l'OPEP, qui est un club de pays vendeurs, l'ISA se veut un club de pays acheteurs formant une alliance pour faire baisser les prix. Puissance nucléaire, spatiale, démographique, l'Inde est légitime à accueillir une organisation de coopération internationale telle que l'ISA. En parallèle, les volumes de financement nécessaires à sa mise en œuvre étant tels qu'ils nécessitent l'implication du secteur privé, le rôle de Terrawatt est justement d'aider les gouvernements à se poser les bonnes questions de façon à mettre en place les bonnes régulations pour attirer les capitaux privés. On se place dans la problématique de « shifting the trillions » qui a servi de fil rouge au Climate finance day de mai 2015, autrement dit, comment flécher vers l'économie décarbonée les milliers de milliards de capitaux en circulation dans le monde.

Aujourd'hui, le solaire occupe une place essentielle dans la vision stratégique et le plan de transformation d'ENGIE. Il est donc particulièrement intéressant qu'Isabelle Kocher, Directeur général d'ENGIE, ait également décidé de prendre la présidence de Terrawatt Initiative. En effet, Terrawatt a pour objectif de conseiller les gouvernements, partager l'information, animer, former l'ensemble des parties prenantes, etc. Gouvernements, financiers, énergéticiens, grand public, ONG, etc. nous voulons mettre tout le monde au même niveau d'information pour définir collectivement le cadre de marché le plus efficient possible.

Quelle est votre recette pour faire baisser les coûts de financement ?

Il s'agit d'analyser et de gérer les risques, limités, attachés à la production d'électricité solaire compétitive de la meilleure façon possible et de structurer des mécanismes internationaux de couverture. Cela permettait d'atteindre une notation investment grade nécessaire pour accéder aux marchés de capitaux locaux (lorsqu'ils existent) et internationaux, aux meilleures conditions de taux.

D'immenses poches d'argent à la recherche de produits standardisés font face à une extrême hétérogénéité de cash flows, de processus de financements, de garanties, de législations, etc. Pour y remédier, il faut suivre toute une chaîne de transformation qui pourrait s'apparenter, dans l'agroalimentaire, au passage du grain de café, les revenus d'un actif quelconque de production d'électricité solaire, à la capsule Nespresso, le produit financier standard, noté et coté sur une grande place financière, une classe d'actif à part entière. In fine, financer le solaire devrait être aussi simple que de se faire un café !

Notre rôle est d'animer le travail de toutes les parties prenantes pour établir et diffuser des règles, des pratiques de marché et des contrats communs, pour aboutir à une façon harmonisée et simple de produire de l'électricité solaire et que tout le monde puisse produire à 30 dollars le mégawattheure (tarif proposé récemment lors d'appels d'offres à Dubai et au Chili, NDLR) ou moins. Il faut passer d'une logique artisanale de financement de projets à une logique industrielle de financement de marché. À ce prix, la décarbonisation du système de production électrique va être très rapide. Une révolution.

Quel est le rôle des banques de développement dans ce contexte ?

Elles sont très compétentes et permettent de débroussailler le terrain. Elles effectuent un premier travail de simplification qui permet d'ouvrir de nouvelles possibilités dans des pays compliqués. Mais ensuite il faut que leur remarquable expérience devienne des pratiques de marché sur lesquelles les marchés financiers pourront s'appuyer. Ce que fait IFC (institution du Groupe Banque Mondiale dédiée au secteur privé, qui propose des packages clés en main aux pays africains pour leurs appels d'offres dans le solaire, ndlr) avec Scaling Solar, c'est exactement ce qu'il faut faire, avec des résultats remarquables, et nous proposons à présent de passer en open source afin de l'adapter à un environnement plus large et hétérogène et que tout le monde puisse l'utiliser, gratuitement.

Existe-t-il d'autres initiatives comparables à Terrawatt ?

Beaucoup de monde s'intéresse au solaire bien entendu mais travaillent plutôt en silo sur certaines thématiques. A ma connaissance, nous sommes la seule initiative privée transversale et ouverte. Nous travaillons au sein de multiples workshops dédiés à des thématiques complexes, pour lesquels nous nouons des partenariats ad-hoc. Outre Engie qui est à l'origine de la création de Terrawatt, d'autres industriels de l'énergie nous ont rejoints comme les français Total, et Schneider Electric et l'espagnol Iberdrola. Nous sommes en relation avec des acteurs financiers européens et nord-américains, des banques européennes et asiatiques, des entreprises de marchés comme Euronext, des banques de développement, des cabinets d'avocats, de conseil et d'audit etc.

Votre objectif est très ambitieux ; comment espérez-vous l'atteindre ?

Nous n'allons pas y parvenir seuls, mais en travaillant avec de multiples partenaires tels qu' l'IRENA (agence internationale des énergies renouvelables), la CNUCCC (Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques), les équipes de la COP21 et maintenant de la COP22, les agences de notation, d'autres ONG  et initiatives comme la Climate Bond Initiative ou l'initiative « H20 minus CO2 » sur le dessalement, etc. Ce qui compte, c'est la qualité des réseaux. Nombreux sont aujourd'hui ceux qui tiennent un discours similaire, mais chacun reste dans son silo. Nous souhaitons mettre tout le monde autour d'une même table, afin de lever des incompréhensions et de créer les liens nécessaires. Si nous n'y parvenons pas, nous allons être confrontés à de sérieux problèmes climatiques et même géopolitiques.

Cette prise de conscience semble gagner du terrain et les énergies renouvelables se développent déjà à un rythme soutenu...

Il est vrai que les choses s'accélèrent et cela modifie la psychologie générale. Le fait qu'on atteigne des tarifs aussi bas que 30$ le mégawattheure fait reculer le scepticisme qu'ont pu susciter ces nouvelles énergies. Mais aujourd'hui on est sur un marché annuel d'environ 50 GW pour un stock de 230 GW, alors qu'il faudrait, pour respecter les objectifs climatiques, atteindre un stock de capacités solaires installées de 2,5 térawatts d'ici 2025, objectif que nous partageons avec Greenpeace, ce qui correspond à un rythme de 800 MW installés par jour et à près de 2 500 milliards de dollars d'investissement, deux fois la capitalisation du CAC40 ! Concernant la capacité industrielle, c'est jouable, car il s'agit d'une technologie relativement simple. Si les industriels ne s'y lancent pas plus à fond aujourd'hui, c'est qu'ils manquent de visibilité. Mais si nous parvenons à créer et rendre solvable un marché de la taille nécessaire, ils le feront, avec des millions d'emplois à la clé.

Votre projet vise plutôt des projets de grande envergure, mais comment financer l'équipement en solaire  des particuliers dans les pays en développement ?

Il y a en effet deux modèles économiques. Celui qui achète son panneau solaire et celui qui achète un équipement pour vendre de l'électricité, ou qui achète une concession sur un mini-grid. Dans le second cas, l'enjeu est d'assurer la récurrence du cash flow sur une longue durée, selon des modèles actuellement en cours de développement. L'objectif est de ne pas se limiter aux projets qui viennent en complément des infrastructures existantes. Dans des zones couvertes de mini-grids, on n'aurait pas besoin de réseau de transport d'électricité, mais d'équilibrage, beaucoup plus petit et beaucoup moins onéreux.

Par ailleurs, on a constaté qu'en Afrique, à partir du moment où un site est alimenté en électricité, il voit sa population doubler en cinq ans. Cette assiette plus large permet d'améliorer la solvabilité de la demande. Aujourd'hui, le coût de distribution constitue un obstacle, mais c'est aussi sur ce plan que Terrawatt doit susciter de l'innovation.

Vous venez d'annoncer un partenariat avec Medef international ; en quoi consiste-t-il ?

Le partenariat signé par Isabelle Kocher et Frédéric Sanchez, président de Medef International doit permettre aux entreprises françaises de profiter du marché que Terrawatt veut contribuer à développer. De son côté, Medef international  peut nous aider à mobiliser les patronats nationaux. Si ces derniers comprennent l'intérêt pour eux de la simplification et l'harmonisation à laquelle nous oeuvrons, qui doit leur permettre de bénéficier d'une énergie moins chère et leur offre de nouvelles opportunités de marché, ils joindront leurs efforts aux nôtres pour sensibiliser leurs gouvernements.
 
Quels sont vos projets vis-à-vis du grand public ?

La sensibilisation du grand public est en effet l'une des missions que nous nous sommes fixées. C'est un projet de longue haleine, mais nous voudrions pour commencer poser quelques points pour qu'ils deviennent des évidences aux yeux du grand public, dont les connaissances sur ces sujets sont aujourd'hui très faibles. Plus ambitieux encore, nous souhaitons créer un lien nouveau entre les entreprises et les citoyens, pour inventer ensemble la société qui va avec cette économie décarbonée alimentée par les renouvelables. Une société dans laquelle un pays d'Afrique sub-saharienne disposerait d'autant d'énergie que l'Arabie Saoudite. C'est un bouleversement majeur, et un projet sociétal de grande ampleur. Pour y parvenir, nous devons créer les lieux et les opportunités d'échanges et de collaborations.

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Commentaires
a écrit le 08/09/2016 à 1:29 :
Le meilleur moyen de lutte contre la pauvreté est le développement solaire en Afrique car les villages dans lesquels j'installe les adductioadductions deaud'eau potable en solaire sont plus heureux que ce qui utilisent les groupes électrogène
a écrit le 06/09/2016 à 17:17 :
Les obligations vertes comme les fonds d'investissement dans les énergies renouvelables sont peu ouverts au grand public. Mirova par exemple a des fonds "green bonds" mais avec des part de quelques 100.000 euros. Il y a pourtant sans doute une possibilité de créer des véhicules d'investissements plus grand public accessibles dans l'assurance vie et autres comptes-titres voire Pea. Les Fcp et sicav d'énergies renouvelables sont peut-être aussi une possibilité d'y inclure plus de sociétés de parcs solaires. Il n'existe qu'un fonds solaire LSF Active Solar (UBS/Suisse) mais très peu accessible dans les comptes en France et qui finance surtout cette industrie. Le Financement Participatif permet à des groupes comme Engie via par exemple Green Channel de revendre des parts de ses parcs amortis pour en faire de nouveaux ailleurs. Bref çà manque d'outils assez simples pour le grand public qui pourtant serait probablement favorable à plus d'investissement dans ce secteur. Les livrets de développement durable pourrait avoir une part investie quitte à offrir un meilleur rendement.
a écrit le 06/09/2016 à 14:38 :
Qui paye?: La classe moyenne
Qui en profite ?:Des entreprises non viables sans cela.
Alors a quoi bon appauvrir la majorité pour enrichir une minorité ?

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