Procès Kerviel : suivez en direct le sixième jour d'audience

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La sixième journée du procès en appel de Jérôme Kerviel a commencé ce jeudi 14 juin. La présidente de la Cour, qui n'a jusque là pas ménagé l'ancien trader, condamné le 5 octobre 2010 à cinq ans de prison, dont trois fermes, ainsi qu'à 4,9 milliards d'euros de dommages et intérêts, entend aujourd'hui le fameux témoin de la défense, Philippe Houbé, salarié de Newedge, filiale de courtage de la Société Générale.

Jérome Kerviel est sous le coup de trois chefs d'accusation : abus de confiance, introduction frauduleuse de données dans un système de traitement automatisé, faux et usage de faux. Son procès en appel a commencé lundi 4 juin. Suivez en direct la cinquième journée d'audience couverte par notre journaliste Christine Lejoux. Retrouvez le compte-rendu de la première journée d'audience, le compte-rendu de la deuxième journée d'audience, le compte-rendu de la troisième journée d'audience, le compte-rendu de la quatrième journée d'audience et le compte-rendu de la cinquième journée d'audience.

17h40. La « pieuvre » refait surface

La Cour fait entrer David Znaty, expert judiciaire en informatique, cité comme témoin par la Société Générale. Pour mémoire, quelques semaines avant le début du procès en appel de Jérôme Kerviel le 4 juin, l'ancien trader de la Société Générale avait déposé plainte contre la banque pour « faux et usage de faux. » Son avocat, Maître David Koubbi, assurant, une expertise privée à l'appui, que l'enregistrement de la conversation - interrogatoire entre Jérôme Kerviel et ses supérieurs à la Société Générale, le week-end du 19 et du 20 janvier 2008, lors de la découverte de ce qui allait devenir l'affaire Kerviel, avait été tronqué.

Me Veil, avocat de la Société Générale : M. Znaty, vous avez établi, à la demande de la Société Générale, un rapport à la suite de la plainte pour faux déposée contre la banque par Me Koubbi. Je souhaiterais que vous fassiez une synthèse de ce rapport.
David Znaty : Le 19 janvier 2008, on voit qu'ils (les responsables hiérarchiques de Jérôme Kerviel) étaient en train de mettre en place le système d'écoutes. Dans une autre pièce, il y avait une « pieuvre» (ensemble de câbles électriques destinés à des interrupteurs, etc.). On entend que la qualité du son est parfois très médiocre. Or quand ce système d'écoutes, qui s'appelle Nice, reçoit une information, mais que le son de celle-ci est de mauvaise qualité, il ne l'enregistre pas, afin de ne pas encombrer le disque dur (et, donc, d'enregistrer le maximum d'éléments intéressants). Et ce système Nice, réputé inviolable, incassable, est utilisé dans les salles de marché du monde entier, il n'est pas propre à la Société Générale.
Me Koubbi : Pourquoi nos experts à nous ne sauraient pas, eux aussi, qu'il s'agissait du système Nice ?
DZ : Parce qu'ils ne l'ont pas décrit dans leur rapport, ils n'en ont pas parlé.
Me K. : Vous semble-t-il normal qu'on ne puisse entendre que 45% d'un enregistrement? Par quelle magie ?
Mireille Filippini, présidente de la Cour d'appel : Vous n'avez pas écouté les huit heures d'enregistrement et vous nous dites que la bande a été coupée ! Début avril, vous nous avez dit que vous vouliez écouter la bande. Nous vous avons mis à disposition la bande originale. Nous avons loué un matériel qui nous a coûté 8000 euros pour permettre d'écouter un témoignage qui dure 8 heures, et qui va encore nous coûter 8.000 euros puisque nous avons demandé une semaine de plus ! 16.000 euros alors que nous n'avons par d'argent ! Et personne n'est venu écouter cet enregistrement en entier !

Les débats reprennent lundi matin, avec l'audition, comme témoins, d'Eric Cordelle et de Martial Rouyère, les anciens responsables hiérarchiques - respectivement N+1 et N+2 - de Jérôme Kerviel.

 

16h. « Comment un trader peut-il supporter de gagner 1,4 milliard ? »

La cour entend à présent en qualité de témoin, cité par l'Avocat général, Jean-François Lepetit, ancien président de la Commission des opérations de Bourse (COB), créateur de l'Autorité des marchés financiers (AMF), administrateur de BNP Paribas, chargé de mission au ministère de l'Economie et des Finances en 2008.

L'Avocat général : Etait-il nécessaire que la Société Générale déboucle les 50 milliards d'euros de positions acheteuses de Jérôme Kerviel, en janvier 2008 ? Pourquoi ?
JFL : C'était une situation mortelle. Il n'y avait pas une seconde à perdre pour liquider une position de ce genre. 50 milliards d'euros, c'est une très très grosse position. Raison de plus si le marché n'était pas bon. Si les hedge funds (fonds spéculatifs) ont connaissance que vous avez une très grosse position à dénouer, vous êtes dans une situation mortelle.
Mireille Filippini, présidente de la Cour d'appel : Donc la Société Générale n'a pas eu tort de faire cela et de n'en parler à personne avant d'avoir débouclé ? Qu'auriez-vous fait à sa place ?
JFL : J'aurais vendu la position de 50 milliards d'euros dès le lundi matin, dans la confidentialité. Si la Société Générale ne l'avait pas dénouée tout de suite, de plus dans un marché défavorable, elle aurait pu perdre beaucoup plus (que les 4,9 milliards d'euros perdus ; Ndlr). Le débouclage de la position de 50 milliards d'euros de Kerviel a sûrement beaucoup fait varier le marché mais il n'y avait pas d'autre solution.
Me Veil, avocat de la Société Générale: On a beaucoup dit que la banque connaissait les positions de son trader en 2007 (30 milliards d'euros à deux reprises). Pensez-vous que celui soit vrai ?
JFL : Je ne l'imagine pas. Je n'imagine pas que la hiérarchie d'une salle des marchés accepte qu'un trader prenne des positions aussi importantes. On ne joue pas avec cette dynamite qu'est le risque de marché.
Me V. : à la fin du premier trimestre 2007, Kerviel a engagé 30 milliards d'euros et a une perte latente de deux milliards. Pensez-vous que la Société Générale, si elle avait eu connaissance des agissements de son trader, aurait délibérément présenté des comptes faux à ses actionnaires, au marché, au premier semestre 2007 ?
JFL : Cela ne me paraît pas très réaliste.
Me Reinhart, avocat de la Société Générale : La défense dit qu'il y a eu une machination dont M. Kerviel a été victime. Pourquoi un trader, métier que vous avez exercé, se met à prendre des positions extravagantes, à sortir de son métier normal ?
JFL : C'est une question difficile. C'est assez rare car les traders sont bien formés. Dans les débuts de leur carrière, on apprend la discipline. En revanche, le middle-office (d'où vient Jérôme Kerviel) ne donne pas une formation particulière au front-office (les traders). Quand un trader diverge, neuf fois sur dix, c'est parce qu'il a dépassé les limites imposées, a commencé à perdre de l'argent, et veut se rattraper, comme un joueur.
Me R. : Pensez-vous que Kerviel a voulu détruire son gain de 1,4 milliard d'euros, comme une montre très chère qu'on a volée mais qu'on n'ose pas porter ?
JFL : Lorsque cette affaire est sortie, je me suis demandé comment un trader pouvait supporter d'avoir gagné 1,4 milliard d'euros. Cette somme est très considérable car aucun desk, dans son ensemble, ne peut réaliser pareil profit.
Me Koubbi , avocat de Jérôme Kerviel: Vous êtes cité comme témoin par l'avocat général, un ancien de l'AMF. Avez-vous travaillé avec lui sur le dossier Kerviel ?
JFL : Non, j'ai travaillé avec lui, mais de 2002 à 2004.
Me K. Les autorités bancaires de tutelle étaient-elles au courant des déboires de la Société Générale, en janvier 2008 ?
JFL : Je le pense.
Me K. : Faisait-il partie des attributions de ces autorités de ne pas signifier les déboires de la Société Générale aux plus hautes autorités de l'Etat, à savoir Bercy et Nicolas Sarkozy, président de la République en 2008?
JFL : Je n'ai aucune information sur ce sujet.
Me K. : Le rapport de la Commission bancaire sur l'affaire Kerviel a été dressé sur la base des données de l'Inspection générale de la Société Générale ? Y voyez-vous un problème ?
JFL : Pas du tout car l'inspection générale est indépendante des métiers de la banque.
Me K. : Ne regrettez-vous pas que les limites posées aux traders ne soient pas formalisées ? N'est-ce pas très dangereux ?
JFL : Je ne crois pas un seul instant que M. Kerviel ne connaissait pas ses limites.
Me K. : Si on transposait les défaillances des contrôles de la Société Générale à une centrale nucléaire, que se passerait-il ?
JLF : Je ne suis pas compétent pour répondre à cela.

 

14h40. « Il n'était plus au contact des réalités »

L'Avocat général à Philippe Houbé : Vous avez dit que les opérations fictives de Kerviel étaient du boulot d'amateur.
PH : Jérôme Kerviel s'imaginait que ses petits truquages allaient leurrer quelqu'un mais ce n'était pas possible.
Mireille Filippini, présidente de la Cour d'appel : entre mars et juillet 2007, il était en perte latente jusqu'à 2 milliards. Si sa hiérarchie l'a su, les bidouilles de Kerviel devant lui sauter aux yeux selon vous, pourquoi n'a-t-elle rien dit ?
PH : Je ne peux pas me prononcer sur la stratégie d'une grande banque, je ne peux pas parler à la place de la Société Générale.
Avocat général : dans votre métier, la pratique de fausses déclarations est-elle courante ?
PH : J'en ai déjà rencontré mais ce genre d'artifice est découvert en 24 heures.

Me Veil, avocat de la Société Générale : Pensez-vous qu'au 30 juin 2007, la Société Générale a délibérément présenté des comptes faux de plus de deux milliards (les pertes latentes de Kerviel à cette époque ; Ndlr) à ses actionnaires, au marché ?
PH : Je n'ai pas à dire qu'elle était la stratégie de votre client, la Société Générale, vous la connaissez mieux que moi.
Me Veil : Chez Fimat, vous ne pouviez voir qu'une jambe des comptes de la Société Générale ?
PH : Oui, je n'ai jamais prétendu le contraire.
Me Veil : alors, ce que vous dites de la deuxième jambe des comptes de la Société Générale n'est que spéculation intellectuelle ?
PH : Oui...
Me Reinhart , avocat de la Société Générale : Avez-vous eu accès au dossier pénal ?
PH : Non, j'ai lu la presse.
Me R. : Connaissiez-vous Jérôme Kerviel ?
PH : Pas avant de l'avoir rencontré dans le bureau de Me Koubbi.
Me R. : Avez-vous eu un sentiment d'injustice à l'égard de M. Kerviel, au moment de sa condamnation ?
PH : Le mot est faible.
Me. R. : Pourquoi Jérôme Kerviel a-t-il pris des positions non couvertes de 50 milliards d'euros ?
PH : Je pense qu'il n'était plus vraiment au contact des réalités.
Me. R. :Diriez-vous que les salariés de la banque ont été les premières victimes de l'affaire Kerviel ?
PH : Tout à fait, et ce, du fait du management de la Société Générale.

 

11h50. « On veut nous faire croire que la Société Générale gagne des milliards sans s'en rendre compte ? »

C'est au tour de Philippe Houbé, le fameux témoin de la défense qui accrédite la thèse du complot défenduE par Jérôme Kerviel, d'être entendu par la Cour. Philippe Houbbé est salarié de Newedge (ex Fimat), filiale de courtage de la Société Générale.

Me David Koubbi, avocat de Jérôme Kerviel : qu'est-ce-qui vous a déterminé à me contacter ?
Philippe Houbé : Je supporte assez difficilement l'injustice, que j'ai personnellement connue. Les déclarations de la Société Générale me paraissent incohérentes. Je vois des dirigeants salir l'entreprise, en la faisant passer pour une espèce de bazar, de bateau ivre, qui ne contrôle rien, et je ne le supporte pas. Car je sais comment fonctionnent les sociétés financières. Je pense qu'on insulte la profession.
Me K. : Quelle est votre rémunération et depuis quand êtes-vous dans l'entreprise ?
PH : Depuis 1993 et je gagne 41000 euros bruts annuels, payés sur 13 mois.
Me K. : Pourquoi, avec vos compétences, restez-vous dans cette filiale de la Société Générale, avec un salaire modeste ?
PH : Parce qu'il est hors de question pour moi de laisser insulter l'entreprise. Les représentants de la direction n'assument pas leurs responsabilités, n'ont pas leur place, ridiculisent l'entreprise, leurs propres intérêts, cherchent à sauver leur poste.
Me K. : Les opérations de Jérôme Kerviel étaient-elles vues ?
PH : Bien sûr. Ne pas voir cela est techniquement impossible et réglementairement interdit. Les fameuses opérations fictives, c'est de la bidouille d'amateur qui ne pouvait pas dissimuler les opérations réelles de Jérôme Kerviel.

Me K. : A l'époque, en 2007, aviez-vous entendu parler d'un gros compte à la Société Générale ?
PH : Bien sûr. C'était un compte (celui de Kerviel, en réalité, Ndlr) qui faisait énormément d'opérations, sur des volumes extraordinaires. F
Me K. : Il y a eu une altercation à l'automne 2007 chez Fimat, dans les bureaux parisiens. Vous voyez de quoi je parle ?
PH : Oui, je n'ai connu qu'une altercation et elle a tourné autour de l'activité de Jérôme Kerviel.
Me K. : Pourquoi cette altercation physique entre M. Galdano (responsable du middle-office chez Fimat)et Moussa Bakir (le courtier de Fimat chargé d'exécuter les ordres de Jérôme Kerviel) ?
PH : Il y avait une tension énorme liée aux volumes traités, notamment ceux passés par Moussa Bakir pour le compte de Jérôme Kerviel.
Me K. : En quoi les opérations de Kerviel ne peuvent tromper personne ?
PH : On a des relevés de compte qui proviennent de la chambre de compensation Eurex et qui doivent être conservés dix ans. Ils sont accompagnés au quotidien de fichiers qui résument la situation de chaque compte, fichiers qui sont destinés au client, en l'occurrence la Société Générale. On n'aurait rien vu tout au long de l'année 2007 ? On veut nous faire croire que la Société Générale gagne des milliards sans s'en rendre compte. Je ne confierais pas mon argent personnel à la Société Générale si cela était vrai.
Me K. : Pourquoi personne d'autre que vous ne parle chez Newedge ?
PH : Parce que les moyens de pression sont importants. Mais le petit personnel commence à ne plus supporter la morgue avec laquelle il est traité par les dirigeants de la Société Générale.
Me K. : Cette altercation est-elle remontée ?
PH : Oui, au moins jusqu'au PDG de Fimat.

Me K. : M. Kerviel est poursuivi pour avoir fait sept faux, notamment des mails à l'en-tête de Deutsche Bank, dans lesquels il mentionne des montants en nominal et en nombre de contrats. 11 milliards d'euros d'achats, ça ne vous fait ni chaud ni froid ?
PH : C'est énorme.
Me K. : 190.000 contrats, c'est une opération classique ?
PH : C'est une très grosse opération.
Me K. : Donc, n'importe qui comme vous est alerté, dans ce cas ?
PH : Toute opération doit être vérifiée et contrôlée avant d'avoir une valeur comptable.
Me K. : Pourquoi la Société Générale, si elle voyait, aurait laissé faire ?
PH : On a laissé faire Kerviel parce que, 1,5 milliard d'euros, ce ne sont pas tous les opérateurs qui rapportent ça en un an.
Me K. : Que constatez-vous sur le compte de Jérôme Kerviel (SF581) lors des opérations de débouclage de ses positions par Maxime Kahn, du 21 au 23 janvier 2008 ?
PH : Le 22 janvier 2008, on (la Société Générale) ne transfère pas sur le compte de Jérôme Kerviel la totalité des ventes qu'elle fait le 21 pour déboucler les positions. Ce sont les ventes les moins intéressantes, sur le plan financier, qui sont transférées sur le compte de Kerviel.
Me K. : C'était donc une détérioration du compte de Jérôme Kerviel au profit d'un autre compte ?
PH : Exactement.
Claire Dumas, représentante de la Société Générale : Vous concluez qu'on a détérioré à hauteur de 77 millions d'euros la perte du débouclage. On n'a pas détérioré le résultat.
Avocat général : à supposer une volonté de détérioration, 77 millions par rapport à 4,9 milliards d'euros de perte, qu'est-ce-que ça représente ?!PH : Pas grand-chose...
Claire Dumas : Je me demande si l'écart de vue entre Philippe Houbé et moi ne vient pas du fait du délai de traitement des ordres. Je m'avance peut-être mais je n'en serais pas surprise.

 

8h45. "Etiez-vous déboucleur ou nettoyeur?"

Il n'est pas encore 9 heures, en ce jeudi 14 juin, et une forêt de caméras est déjà massée devant la première chambre de la cour d'appel. Il faut dire que cee sixième jour d'audience du procès en appel de Jérôme Kerviel sera marqué par l'audition de Philippe Houbé, le témoin de la défense qui accrédite la thèse du complot soutenue par l'ancien trader de la Société Générale.  Mais c'est d'abord Maxime Kahn, le trader star de la Société Générale qui a débouclé en urgence la position de 50 milliards d'euros de Jérôme Kerviel, du 21 au 23 janvier 2008, qui est entendu par la cour. Laquelle lui demande raconter son entrée dans l'affaire Kerviel, en janvier 2008.

Maxime Kahn : Pour moi, tout commence le dimanche soir du 20 janvier 2008, quand Pierre-Yves Morlat (responsable de la division arbitrage à la Société Générale) m'appelle pour me demander de venir le lendemain à 8 h, pour passer une opération client importante, confidentielle de par sa taille. C'est la première fois qu'on me sollicite un dimanche soir. On m'explique qu'on doit vendre des futures (contrats à terme) pour une taille indéterminée, qu'on ne me donne pas. On réfléchit à quelle proportion on va mettre sur le marché, soit 15% du volume du marché au maximum sur les indices Footsie, Dax et Euro Stoxx. Luc François me demande de l'informer régulièrement de la volumétrie exécutée. Pour assurer la confidentialité de l'opération, on m'installe dans une petite salle de trading isolée. Le temps qu'elle soit installée, je commence depuis mon desk, durant une heure ou deux.
Le marché était très volatil. Par prudence, pour ne pas déstabiliser le marché, Luc François, responsable de la salle des marchés, me demande de recalibrer le volume à moins de 10%. A partir de 10h, je descends dans la petite salle isolée, au 7ème étage, et je continue l'opération, toujours avec le compte SF615. Je communique régulièrement par SMS la volumétrie exécutée à Luc François, qui me demande parfois de ralentir. De temps en temps, Martial Rouyère (N+2 de Jérôme Kerviel) et Pierre-Yves Morlat viennent me voir pour s'assurer que tout se passe bien.
Luc François me demande de le retrouver dans cette même salle le mardi matin. On repart dans la même configuration. J'apprendrai la nature de mes opérations le jeudi matin, en même temps que tout le monde. Le mercredi, Luc François me dit que le (soi-disant) client voudrait voir les opérations terminées le soir même.

Mireille Filippini, présidente de la Cour d'appel : Quel est votre sentiment pendant ces trois jours ?
MK : A voir la tête de Luc François, Pierre-Yves Morlat et Martial Rouyère, j'imagine que le client en question est peut-être la Société Générale. On savait que la Société Générale avait des expositions significatives à l'immobilier américain et les opérations qu'on me demandait de faire étaient peut-être des opérations de couverture.
MF : Le jeudi matin, après la diffusion du communiqué de la Société Générale, que pensez-vous ?
MK : J'ai été extrêmement surpris, le mot est faible.
MF : Vous aviez débouclé 50 milliards d'euros ?
MK : Oui.
MF : après, vous en avez parlé avec les gens qui vous ont demandé de faire cette opération ?
MK : Oui, avec mon chef, Pierre-Yves Morlat.

Avocat général : Pourquoi fallait-il déboucler cette position aussi vite ?
MK : Il fallait déboucler cette position aussi vite que possible car la Société Général n'avait pas les fonds propres pour supporter 50 milliards d'euros d'engagements. Elle n'aurait plus été solvable, elle aurait affiché un ratio de solvabilité inférieur à celui exigé par la réglementation, les autres banques n'auraient plus voulu lui prêter de l'argent.
AG: Quel est le rôle de la confidentialité du débouclage?
MK : Il ne fallait pas que le marché sache que la banque débouclait une position surnaturelle. Si le marché savait su, il aurait baissé encore plus et la défiance potentielle des prêteurs de la Société Général aurait pu se matérialiser.
AG : Comme la Société générale avait la main sur le marché, comme au poker, avait-elle alerté des filiales à l'étranger pour qu'elles rachètent certaines des positions que vous vendiez, afin de limiter la casse ?
MK : Non, on respecte la confidentialité de l'opération, il n'y a pas de délit d'initié. Et je ne vois pas l'intérêt de racheter un truc qu'on veut vendre.

Me Martineau, l'un des avocats de la Société Générale : vos opérations de cette époque sont-elle traçables ?
MK : Oui, le marché Eurex en a la trace. Elles sont traçables et tracées.
Me Martineau : était-il dans le rôle des traders de prendre des positions directionnelles, je ne parle pas de celles de 30 milliards d'euros de Jérôme Kerviel ?
MK : dans mon équipe, personne n'a de mandat pour prendre des positions directionnelles discrétionnaires. Leur rôle est de faire des arbitrages entre des produits financiers.
Me M. : En janvier 2008, auriez-vous pris des positions acheteuses, comme l'a fait Kerviel ?
MK : Ce n'était pas mon métier.
Me M. : Les positions prises par Kerviel à l'époque étaient-elles rationnelles ?
MK : A part la taille surréelle de la position... On ne sait qu'a posteriori qu'on est avec ou contre le marché.
Me M. : Peut-on engager 1,5 fois les fonds propres de la banque ?
MK : Non, cela la mettait en situation d'insolvabilité.
Me M. : M. Kerviel soutient une théorie du complot, destinée à faire de lui un fusible pour masquer des pertes de la Société Générale liée à la crise des subprimes.
MK : Cela me paraît complètement délirant. A la Société Générale, parmi les gens que je connais, personne ne croit à cette théorie du complot.

Me Reinhart, un autre avocat de la Société Générale: Pourquoi avez-vous été choisi pour mener ce débouclage ?
MK : D'abord pour ma séniorité. Ensuite, j'étais étranger à l'affaire. Enfin, en tant que manager, je pouvais plus facilement justifier une absence longue du desk.
Me R. : Pouvez-vous expliquer les motivations de M. Kerviel , qui dit que son objectif était de faire gagner de l'argent à la banque?
MK : Je me pose toujours la question. Et je me demande aussi : Pourquoi tant de mensonges en quatre ans ?
Me R. : Avez-vous vendu autre chose que les positions de M. Kerviel, durant ces quelques jours ?
MK : Non.
Me R. : Cette affaire Kerviel a-t-elle modifié votre métier ?
MK : Oui. On a mis en place une batterie de contrôles pour détecter les fraudes. Ceux de l'époque étaient de grande qualité mais ont été insuffisants. La qualité et l'ampleur des contrôles a été fortement revue à la hausse. Il y a un climat de défiance aujourd'hui plus important entre les services de contrôle et le front -office, au sein de la salle de marchés.
Me R. : Quel est votre sentiment sur les opérations fictives de Kerviel ? Donnez-vous comme instruction à vos salariés d'utiliser des fictifs ?
MK : Non.
Me Veil, avocat de la Société Générale : Vérifiez-vous les « reports » de vos salariés ?
MK : Dans mes contrôles, je ne vois pas d'éventuelles opérations fictives. Ce sont d'autres services de contrôle qui ont en charge de vérifier la véracité des opérations. Je vérifie la trésorerie, mais plutôt de façon agrégée que compte par compte.
Me V. : L'ambiance est-elle bonne dans une salle des marchés ? Peut-on lier des amitiés ?
MK : Oui, notamment car c'est un métier très sédentaire.
Me V. : Que pensez-vous des propos de Philippe Houbé (le témoin de la défense qui accrédite la thèse du complot contre Kerviel) dans la presse ?
MK : Cette personne qui voit les comptes sur le marché Eurex et en tire des conclusions ne voit qu'une partie des choses.

Me Koubbi, avocat de Jérôme Kerviel
: Lorsqu'on vous demande de déboucler les positions de Jérôme Kerviel, vous pensez que c'est pour couvrir des pertes de la Société Générale liées aux subprimes ?
MK : C'était l'hypothèse la moins improbable.
Me K. : Avez-vous été déboucleur ou nettoyeur ?
MK : J'ai débouclé.
Me K. : Un résultat anormalement élevé déclenche un contrôle pour voir comment il est constitué ?
MK : C'est comme cela que je procède. Les autorités de contrôle externes n'auraient peut-être pas dû se contenter des réponses de M. Kerviel, mais on ne peut pas dire qu'il n'y ait pas eu de contrôle.
Me K. : Le débouclage se passe en combien de jours ?
MK : Trois jours, du lundi au mercredi, pour annoncer la fraude le jeudi.
Me K. : C'est impossible de garder une position de 50 milliards ?
MK : Compte tenu des capitaux propres de la Société Générale le 20 janvier 2008, oui, la banque aurait été insolvable.
Me K. : Est-ce Jérôme Kerviel qui a inventé le système des opérations fictives ?
MK : Il y en a certainement eu d'autres mais elles doivent se compter sur les doigts d'une main. Je n'ai jamais vu quelque chose d'aussi ingénieux que ce que Jérôme Kerviel a fait, en termes d'opérations et de timing.
Me K. : Vous n'avez jamais eu à déboucler d'autres opérations frauduleuses ?
MK : Si, en 1997. Il s'agissait d'un trader qui avait effectué des opérations fictives pour masquer des prises de positions directionnelles de quelques centaines de millions de francs à l'époque.

Mireille Filippini, présidente de la Cour : Que s'est-il passé ?
MK : J'ai découvert cela un vendredi soir. On a débouclé dès le lundi, ça a pris quelques dizaines de minutes car la taille des positions était petite par rapport à celles de M. Kerviel, et le trader a été licencié. La taille de ces positions était importante par rapport au mandat de ce trader mais ne mettai pas en risque la Société Générale.
Me K. : La différence entre ce trader et Jérôme Kerviel, c'est quoi ? La très très grosse taille des positions prises par Jérôme Kerviel ?
MK : Avant de répondre, je vais apporter quelques directions. Si la base des contrôles de 2008 était à 100, celle de 1997 était à 30.
Me K. : Avec des contrôles de 30 seulement, vous êtes arrivé à déjouer une fraude, alors que le niveau 100 des contrôles de 2008 n'a pas décelé les positions de Jérôme Kerviel ?
MK : L'ingéniosité dans la mise en place d'opérations fictives par M. Kerviel a été bien supérieure.
Me K. : Auriez-vous (la Société Générale) eu intérêt à passer par une société à l'étranger lors du débouclage pour faire de l'argent ?
MK : Le non-délit d'initié est la base de notre métier. De plus, ce n'était pas dans notre intérêt que le marché sache qu'on avait une position très importante à déboucler.
Me K. : Vous n'avez rien vendu d'autre que les positions de M. Kerviel, durant les trois jours du débouclage ?
MK : Non.
Me K : Vous n'avez pas, même sans le savoir, encore plus dégradé les opérations de Jérôme Kerviel en faisant le débouclage ?
MK : Non.

Et retrouvez notre dossier spécial sur l'affaire Kerviel, les clés pour comprendre le procès (noms, définitions), les analyses de Valérie Segond et de François Lenglet après le verdict de 2010, ce que sont devenus les protagonistes de l'affaire, les plaintes déposées par Me David Koubbi (avocat de Jérôme Kerviel) et par Me Jean Veil (avocat de Société Générale), le témoignage de l'ancienne conseillère en communication de Jérôme Kerviel, et le contexte politique dans lequel s'inscrit le procès.
 

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Commentaires
a écrit le 19/06/2012 à 21:30 :
J'ai lu avec beaucoup d'attention toutes les auditions.
Le sujet est particulièrement technique, et c'est le côté technique qui est le moins mis en avant dans ce que je lis des auditions. Ce que je peux parfaitement comprendre.
Il est plus que vraisemblable que les parties en jeu, et leurs adversaires / concurrents, auront à c?ur de présenter les choses dans le sens qui les arrange.
Pourquoi ne pas rendre publics les faits que chaque partie souhaite produire, sous réserve de véracité, et soumettre tout cela aux réactions de professionnels anonymes afin que le tribunal puisse avoir un maximum d'éléments pour en juger ?
a écrit le 14/06/2012 à 18:02 :
Il est temps que ceux qui prennent le pouvoir et les rémunérations qui vont avec prennent également leurs responsabilités. Soit la hiérarchie de Mr Kerviel ne savait pas et il y a incompétence grave, soit elle savait et il y a délit.
a écrit le 14/06/2012 à 16:51 :
bonne chance jérome, une ancienne de la SG, entrée en 1971!!!!

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