Les monnaies privées des "Big Tech" sont une menace à prendre très au sérieux par les banques centrales, avertit la BRI

Les nouvelles cryptomonnaies, ou "stablecoins", des géants du numérique pourraient déstabiliser tout le système bancaire mondial, selon la Banque des règlements internationaux (BRI). A la tête de leurs empires de données, et passés maître dans la disruption, les Facebook, Google et consorts sont capables, dans cette nouvelle ère monétaire, d'imposer une nouvelle souveraineté aux dépens des institutions.
Jeanne Dussueil

6 mn

Ces game changer pour le système monétaire, accélérés par les effets de réseau qui font loi sur les médias sociaux ou le e-commerce, sont à considérer comme une préoccupation majeure pour les banques centrales, avertit la BRI.
Ces "game changer" pour le système monétaire, accélérés par "les effets de réseau" qui font loi sur les médias sociaux ou le e-commerce, sont à considérer comme "une préoccupation majeure pour les banques centrales", avertit la BRI. (Crédits : REUTERS FILE PHOTO)

Après le Congrès américain et les Etats, c'est au tour de la Banque des règlements internationaux (BRI), considérée comme la banque centrale des banques centrales, de sonner la charge contre les GAFAM et leur super puissance. Dans la note "Regulating big tech in finance" publiée lundi, la BRI pointe "l'entrée des big techs dans les services financiers (qui) augmente les défis autour d'une concentration envahissante, leur pouvoir de marché et la gouvernance des données". En ligne de mire notamment, les projets plus ou moins déclarés de ces géants de la tech de se doter de leur propre monnaie numérique à l'aide de la technologie blockchain capable d'opérer les échanges. Aussi, le lendemain de cette publication, le directeur général de la BRI, Agustin Carstens a tiré une nouvelle salve au sujet des cryptomonnaies, sur CNN. Car derrière le risque de domination des GAFAM se trouve celui de voir s'échapper le contrôle monétaire, traditionnellement tenu par les Etats.

Ces "game changer" pour le système monétaire, accélérés par "les effets de réseau" - qui font loi sur les médias sociaux ou le e-commerce -, sont à considérer comme "une préoccupation majeure pour les banques centrales", avertit la BRI dans sa note. "Etant donné un potentiel changement rapide, l'absence actuelle d'une plateforme dominante ne devrait pas être pris comme une source de tranquillité par les banques centrales", renchérit-elle. Selon elle, les premières victimes de cet attentisme seront "les entités qui sont basées sur des règles spécifiques" (les institutions centrales, Ndlr), en Union européenne, en Chine ou aux Etats-Unis.

De fait, du haut de leurs deux milliards d'utilisateurs pour Facebook, ou de leurs millions de cartes bancaires enregistrées sur les services d'Apple, d'Amazon ou de Google, la BRI pointe le fait que les GAFAM et leur projet de monnaie privée ont déjà une longueur d'avance. Facebook a d'ailleurs été le premier à officialiser son projet de monnaie privée, avec son "stablecoin" rebaptisé "Diem" attendu cette année, prélude d'un sytème financier régi par ses propres règles.

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"Bitcoin pourrait tomber à zéro"

Avec ces mastodontes, dont les capitalisations boursières culminent au niveau de certains PIB de pays en voie de développement à l'instar d'Apple (2.206 milliards de dollars), Microsoft (1.648 milliards), Amazon (1.586 milliards), Alphabet/Google (1.200 milliards), il faut aussi compter sur Tesla qui veut vendre des véhicules électriques en bitcoin, la doyenne des cryptomonnaies, Twitter qui ne ferme pas non plus la porte... Mais aussi en Chine, le géant Alibaba, via sa filiale Ant Group, maison-mère d'Alipay, le système de paiement qui revendique 700 millions d'utilisateurs mensuels et 14.000 milliards d'euros de transactions annuelles.

Mais Agustin Carstens de la BRI a prévenu : "Bitcoin pourrait tomber à zéro", a-t-il lancé sur CNN mardi 3 août réagissant sur la note. "Bitcoin, dans la façon dont il a été conçu, ne fournit pas ce qu'il avait promis. (...) Il est hautement volatile", a-t-il rappelé.

Et de confirmer l'ambition de la BRI d'actionner les projets en réflexion auprès des banques centrales de monnaie numérique pour faire contre-poids face au risque de perdre le pouvoir de battre monnaie et de jouer le rôle de tiers de confiance : "La blockchain est une technologie formidable (...) Nous voulons fournir aux gens une monnaie de confiance pour faciliter les transactions, les échanges cross border et l'inclusion financière auprès des populations qui n'ont pas encore accès à des services financiers", a-t-il détaillé.

Si d'un côté les géants de la Tech accélèrent pour bâtir leur propre système de devise, les Etats, aidés par la BRI, ne comptent en effet pas en rester là. En juin, l'institution basée à Bâle publiait une étude dans laquelle elle encourageait les banques centrales de chaque Etat, face aux assauts des GAFAM, à accélérer le développement de leur "CBDC" (Central Bank Digital Currencies). Début 2020, la BRI rapportait d'ailleurs que 80% d'entre elles planchaient sur le sujet mais les projets prennent du temps. Et pendant ce temps, les GAFAM, en passe d'imposer leur propre système de paiement, risquent d'être beaucoup plus rapides.

Les monnaies Amazon, Apple ou Google, si elles devaient voir le jour, pourraient aussi être beaucoup plus stables que le bitcoin, la cryptomonnaie aujourd'hui la mieux valorisée et créée au lendemain de la crise financière de 2008, que l'on accuse d'être un pur produit de spéculation, sans usage quotidien.

Un côté confidentiel et réservé aux spécialistes de l'informatique en réseau que les offres commerciales des Big Tech viendraient alors subitement balayer.

Pour cela, de nombreuses entreprises sont prêtes à recourir aux "stablecoins", ces actifs à la croisée des deux mondes, entre la monnaie classique et le crypto-actif mais qui s'échangent sans le contrôle des Etats ou des banques. Adossé à des cours de devise traditionnelle, généralement le dollar, le marché des stablecoins déjà valorisé plus de 110 milliards de dollars est surveillé de près par un groupe de travail spécifique à la Maison Blanche et par la SEC, le gendarme de la Bourse américaine.

La course est lancée pour trouver une alternative

La Banque centrale européenne doit décider dans le courant de l'été si elle lance à son tour un euro virtuel ou non. Christine Lagarde, sa présidente, l'a en tout cas soutenu, tout en mettant en garde également sur le Bitcoin. La Banque de France réfléchit aussi au lancement d'un euro digital.

De la Chine qui travaille sur son projet de yuan numérique depuis 2014 aux Emirats Arabes unis, la course à la monnaie numérique d'Etat est lancée, avec l'espoir de capter les citoyens avant les plateformes des géants du numérique.

Car, au-delà de pouvoir bancariser le 1,7 milliard de personnes ne disposant pas de compte bancaire dans le monde, selon la BRI, se joue surtout l'enjeu de garder le contrôle sur les paiements, les transferts d'argent, le traçage de la vie privée et des données, entre autres missions censées être garanties par les institutions comme tiers de confiance.

(avec Reuters)

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Jeanne Dussueil

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Commentaire 1
à écrit le 03/08/2021 à 19:00
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62500 milliards de dettes les gars, vos monnaies, votre fric ne vaut plus rien et c'est seulement et uniquement de votre faute. Le roi est mort vive le roi ! Enfin ! Vous avez peur, vous êtes tout tremblant, comme c'est étonnant... Ça y est à force d...

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