Défense : les trois défis majeurs de Nexter

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Le canon autotracté Caesar
Le canon autotracté Caesar
Le groupe d'armement terrestre détenu à 100 % par l'Etat français est à un tournant stratégique de sa jeune histoire. Trois défis sont devant Nexter, dont le PDG Philippe Burtin présente ce jeudi les résultats 2012 : le renouvellement de la gamme de ses produits, l'export comme relais de croissance et la consolidation de l'industrie terrestre en France et/puis en Europe.

Entendons-nous bien, Nexter aujourd'hui va bien. Sept ans après sa création sur les ruines de Giat-Industries, le groupe d'armement terrestre, remis en ordre de marche d'abord par Luc Vigneron puis consolidé par Philippe Burtin, est désormais un bon élève pour l'Etat, qui a toutefois dépensé sans compter pour sauver cette entreprise au bord du précipice au début des années 2000. Les temps ont changé. Au cours des sept dernières années, Nexter a versé à l'Etat, son seul et unique actionnaire, « plus de 700 millions d'euros de dividendes », a expliqué récemment le PDG de Nexter. Dans le même temps, il a généré un milliard de flux de trésorerie. Le chiffre d'affaires de Nexter, qui emploie 98 % de ses effectifs et achète 92 % de ses achats en France, s'est élevé à près de 750 millions d'euros en 2012.

Bref, Nexter a de quoi séduire les politiques à nouveau intéressés par le « Made in France ». Pour autant, la partie n'est pas finie. Car Nexter, devenu un systémier-intégrateur, est aujourd'hui à un nouveau tournant stratégique de sa jeune existence. Le groupe d'armements terrestres est confronté à trois défis qu'il doit mener pour poursuivre sa mutation. Il n'en détient pas toutes les cartes, l'Etat peut lui faciliter la tâche... ou lui compliquer son existence. En 2013, Nexter va très rapidement tester la bonne volonté de l'Etat à son endroit. Philippe Burtin attend dès le mois de mars une tranche conditionnelle d'une commande de munitions de gros calibre dans le cadre d'un contrat pluriannuel. Une commande vitale pour le site de La-Chapelle-Saint-Ursin dans la région Centre. D'ailleurs, il a confirmé début décembre avoir « déjà entré » dans son carnet de commandes des tranches conditionnelles portant sur ce type de munitions.

Le renouvellement de la gamme de produits

Comme tous les industriels du secteur de la défense, Nexter attend les conclusions du Livre blanc et sa mise en musique par la prochaine Loi de programmation militaire (LPM). Peut-être même un peu plus que les autres. Car les enjeux pour l'armée de Terre sont très importants, en raison notamment du remplacement du parc des VAB, dont le premier a été livré en 1976, et du parc de chars légers à roues, les AMX 10 RC par respectivement le véhicule blindé multi-rôle (VBMR) et l'EBRC. Deux nouveaux programmes qui doivent rapidement venir en relais du Caesar et des VBCI, dont les livraisons pour l'armée de terre vont s'achever dès la fin de 2014. C'est de la responsabilité de l'Etat qui tient l'avenir de Nexter, qui dispose aujourd'hui d'une visibilité de 24 mois (exercices 2013 et 2014) grâce à son carnet de commandes, entre ses mains. « Dans la programmation actuelle, la consultation VBMR que Nexter Systems prépare en coopération avec Renault Trucks Defence (RTD) représenterait le relais souhaité de maintien du potentiel industriel si le VBCI entre-temps, ne devait pas remporter de succès à l'exportation », explique Philippe Burtin.

L'EBRC est également un enjeu vital pour Nexter. Ce programme « permettra de maintenir en France la compétence de fonction feu et intégration de celle-ci dans une plate-forme avec des technologies de nouvelles générations », précise le PDG du groupe d'armements terrestres. Il est clair que l'EBRC apportera pour Nexter une charge de travail importante ainsi qu'un maintien des compétences en France de développement d'un système d'armes blindé. Enfin, Nexter compte également sur le programme Scorpion, qui « vise en premier lieu à la mise en cohérence des programmes des matériels et des équipements » (VBMR, EBRC, VBCI...) « Si les notifications (du VBMR, Scorpion et EBRC, ndlr) étaient retardées - nous commencerons ces programmes par les phases de développement et de conception -, nos bureaux d'études devraient faire face à une difficulté en 2015 », a fait valoir Philippe Burtin. En 2012, Nexter a consacré 15 % de son chiffre d'affaires à la recherche et développement (R&D), dont la moitié a été autofinancée. Par exemple, il a investi 15 millions d'euros pour le programme Scorpion. Enfin, Nexter doit encore travailler pour confirmer la moitié de sa charge de travail pour 2015. Un salut qui passera forcément par l'export.

Des relais de croissance à l'export

Face aux incertitudes du budget de la défense en France, et plus généralement en Europe, Nexter doit trouver des relais de croissance à l'export. Compliqué pour une entreprise qui a longtemps été repliée sur elle-même en France, mais pas impossible. D'une part parce que Nexter a trois matériels qui séduisent les clients à l'export (Caesar, Aravis et VBCI) - cela demande encore confirmation pour le VBCI - et, d'autre part, le groupe « est revenu dans les grandes compétitions internationales », a assuré Philippe Burtin. En 2012, le groupe a fait feu de tout bois. Nexter avait l'an dernier « 34 prospects actifs » et a remis « 130 offres », soit un niveau identique à celui de 2011. Et cela marche bien. En 2012, 80 % des prises de commandes, qui seront supérieure à celles de 2011, proviendront de l'exportation. « C'est un jalon qui résulte de la conjonction d'une offre produit/services en adéquation avec le besoin et d'une réelle mobilisation des toute l'entreprise pour saisir les opportunités ».

Quels prospects ? Nexter doit soumissionner en 2013 en Inde pour un matériel de type Caesar et discute, selon sa stratégie de partenariats établie avec des industriels locaux, avec des fournisseurs indiens de solutions de châssis afin de satisfaire aux exigences de compensation. Les groupes indiens Tata, Ashok, Leyland, BEML et Eicher sont en compétition pour travailler avec Nexter. Le Caesar a déjà été vendu à l'Arabie saoudite (132 exemplaires), à l'Indonésie et à la Thaïlande. Le Danemark est également intéressé par ce type de matériel. Le VBCI intéresse également plusieurs pays, dont les Emirats Arabes Unis, qui étaient à deux doigts il y a quelques jours au salon d'Abu Dhabi de sélectionner Nexter pour entrer en négociations exclusives pour la vente de 700 véhicules. Deux autres compétitions se déroulent actuellement, au Canada « où le client a qualifié notre offre de compétitive avec un retour industriel de bon niveau », selon Philippe Burtin, et au Danemark, où elle est également « jugée compétitive ». Décision en 2013. Et de rappeler que « s'agissant du VBCI, nous avons été éliminés dans une seule affaire, en 2010 en Suède ». Le VBCI a également échoué en 2008 en Grande-Bretagne.

Consolidation européenne ?

Le dossier de la restructuration européenne est un serpent de mer que Luc Vigneron avait vendu en 2004 à l'opinion publique pour justifier les restructurations sévères en vue de redresser le groupe. Aujourd'hui Nexter va bien même s'il fait sa route tout seul. Que peut-il espérer ? D'abord, il peut se renforcer. Deux dossiers sont en cours d'examen en France. Le premier est celui de TDA, filiale à 100 % du groupe Thales spécialisée dans les mortiers et les roquettes. En 2011, l'Etat avait retenu le schéma de confier TDA et sa filiale FZ à Nexter, et en contrepartie de faire entrer Thales dans le capital de Nexter. « L'instruction du projet industriel et les due diligences ont été commencées sans que les valorisations ne soient échangées. Le processus est suspendu depuis le printemps dans l'attente des orientations des autorités », a expliqué en décembre Philippe Burtin. Ce dernier précise qu'il a la trésorerie qui lui permettrait de procéder à l'achat comptant de 100 % des actions TDA. L'autre dossier est celui des poudres et explosifs, une filière regroupée dans Eurenco. Dès 2007, Nexter a manifesté son intérêt pour reprendre cette entreprise. Ce qui permettrait à Nexer d'internaliser la fourniture de ces composants essentiels pour ses munitions. Philippe Burtin a réitéré au deuxième trimestre 2012 son offre de reprise d'Eurenco ainsi que de sa maison mère SNPE « dans le but de rationaliser les structures de défaisance existantes dans le terrestre ». En revanche, pas question de se faire racheter par RTD. Des discussions avaient été menées début 2011 et ont été interrompues en accord avec l'actionnaire.

Deuxième étape, l'Europe. Pour l'heure, les discussions ont tourné en rond. Car pour Philippe Burtin, « il s'agit de disposer de la capacité financière adéquate et c'est là que la question de la taille se pose. A moyen terme, elle nous permettra de financer le développement de nos produits, en parallèle du retrait de l'Etat, qui déjà demande le cofinancement. (...) A moyen terme c'est la taille qui nous permettra, dans la structure rassemblée et agrandie d'un groupe européen de faire face à ces nouveaux enjeux ». Nexter doit également faire face à de nouveaux entrants des pays émergents, qui sont « la vraie menace », selon le PDG de Nexter. « Ces pays montent progressivement en gamme en capitalisant sur leurs domaines de compétences - camions, engins spéciaux, autobus. Grâce aux transferts de technologies - ils se constituent une industrie puissante fondée sur des besoins nationaux d'équipements - ils produisent de grandes séries - et une structure de coûts que nous ne pouvons pas atteindre ». C'est notamment le cas de la Turquie, de l'Afrique du sud, de la Corée du sud, de la Chine... Dans le secteur de la défense terrestre, Nexter doit faire face à la concurrence où les produits se comptent par dizaines dans certains créneaux.

Qui pour s'allier avec Nexter ?

Derrière General Dynamics et BAE Systems, dont leur portefeuille va des systèmes d'armes jusqu'aux services en passant par les équipements et les munitions, Nexter voudrait se frayer un chemin pour devenir le troisième acteur global de la défense terrestre européen « permettant l'autonomie des choix et des actions » de nos clients européens, notamment l'armée française. Car, selon Philippe Burtin, « l'objectif de Nexter est de maintenir l'unité des activités systèmes et des munitions du groupe » et de « préserver sa liberté de systémier ». Enfin, l'ambition de Nexter « vise à la formation d'une entreprise intégrée dans laquelle les intérêts français seraient préservés : majoritaires ou à égalité de droits, tout en pérennisant en France les compétences nécessaires au maintien de l'autonomie d'approvisionnement des forces ».

Selon le PDG de Nexter, "en Europe, les contacts nécessaires sont établis avec les partenaires potentiels et les discussions se poursuivent pour rapprocher Nexter de ceux qui partagent le bien-fondé de sa vision stratégique en vue de constituer le leader européen souhaité. Certaines entreprises ne partagent pas l'actualité de cette vision, par exemple en Belgique ou en Finlande. D'autres, en Angleterre ou en Allemagne, ne souhaitent discuter que d'une prise de contrôle de Nexter. Aucun partenaire, je le confirme, n'est arrêté par l'aspect étatique de notre actionnariat". A suivre...

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Commentaires
a écrit le 19/04/2013 à 19:09 :
Les vieux ennemies d'hier ont du mal à parler d'une seule voix : l'Europe de la Défense (comme les autres Europes de ...) est empêtré dans les politiques de leurs Etats. Pareil pour la Marine ou l?Aéronautique. La France fut longtemps une troisième voie entre l'ex URSS et le grand frère US et le plus grand exportateur d'armes d'Europe. Cette appareil industriel nous a coûté plusieurs points de croissance pendant de nombreuses années tout en n'ayant pas pu construire une armée de Défense digne de ce nom (l'état des équipements est pitoyable). Il faut accepter notre rôle militaire de 3ème zone, avec une armée sans guerre, en descendant de notre promontoire gaulois, en sous traitant avec les puissances militaires émergentes, pour créer une industrie militaire internationale non euro-centrée (ce qui avait été accepté après la 2nde guerre mondiale et qui nous permis de rebondir). La péninsule arabique et Taiwan (qui nous a coûté bien plus que Nexter dit avoir rapporté, hors opération guerrière de parade non justifiée, de subvention divers, dont sur le Budget de la Défense et de charges sociales minorées) ne seront pas toujours présent pour nous sortir de la faillite. Même Israël, qui nous a pillé nos technologies, nous taille des croupières. Notre rapport à la chose militaire française à 50 ans de retard : c'est une industrie comme les autres, qui doit faire des bénéfices en faisant feu de tout bois. Pour se défendre, une bonne cohésion nationale est suffisante : il n'y a pas que les afghans qui en ont fait la preuve. La France ne doit maintenir son rang, mais descendre à son vrai niveau ; à partir de là, on pourra petit à petit remonter. Mais ce n'est pas au contribuable de payer pour le dernier défilé d'Europe. Même le plus gros budget de Défense par habitant de l'UE l'a compris (la Grèce). C'est vrai que la Grèce n'est pas criblée de polytechniciens à tous les étages.
Réponse de le 28/01/2016 à 9:54 :
Il me semble que comsat côté airbus ne sera pas en propulsion électrique ?
a écrit le 19/04/2013 à 11:29 :
Il y a un immense avantage-pour le Qatar-à ne pas acheter français ou américain,russe,mais
allemand:c'est le seul pays au monde qui fasse du très bon matériel militaire et qui ne siè
ge pas au Conseil de Sécurité de l'ONU...En cas de conflit,une mesure d'embargo n'empê
cherait pas l'Allemagne de fournir du matériel...Lorsque Saddam Hussein a voulu employer
les gaz contre l'Iran et les Kurdes,c'était des produits allemands...
a écrit le 02/03/2013 à 18:25 :
Bonjour, il faut bien voir que malheureusement que le seul client de Nexter est principalement la France... Espérons que nous pourrons vendre des VBCi au EAO avec bien sur un gros transfére de technologie.... Il faudra bien passer par la pour vendre nos véhicule. Ils faut que cette entreprise diversifié ses productions, sur le VBCI un véhicule de cavalerie moderne, une pièce d'artillerie automotrice sur le Leclerc (AuF1 NG) , une artillerie de DCA moderniser (Type Gepart) , il nous faut un blindé de classe intermédiaire (35 tonnes ) avec un chassie pouvant faire un VCI lourds (type Marder) .... Ils nous faut développer d'autre voie que les seule commande national car malheureusement les finance de la France ne sont pas très bonne pour les année avenir.
Réponse de le 19/04/2013 à 11:36 :
Quand la France vendra des armes sans y joindre la politique,ça ira probablement mieux
pour décrocher des contrats...Comme l'Allemagne ne fait pas partie du Conseil de sécurité
de l'ONU,c'est une garantie de se procurer des armes et de pouvoir en faire ce que bon sem
ble au Qatar...
a écrit le 28/02/2013 à 17:49 :
Sur l'image la grosse Bertha ,made in France ? Enfin je voulais dire la grosse Berthe ! (toute ressemblance avec des personnes ayant existé ou qui seraient encore en vie après ce coup de canon ne serait que pure fiction !!)
a écrit le 28/02/2013 à 11:42 :
J'ai l'impression de ne lire que des sujets sur la Défense sur La Tribune. Non pas que je m'en plaigne mais ce sont les seuls articles dont l'auteur a fait une recherche approfondie sur son sujet, si vous pouviez pousser vos collègues à faire de même.
Toujours un plaisir de vous lire !

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