Total s'est retiré du consortium chargé d'exploiter ce gisement immense, dont les réserves de gaz représentent 2% du total mondial. Le pétrolier français laisse le géant russe Gazprom seul aux commandes. Le gel de ce projet a été annoncé il y a trois ans, mais aucune des deux entreprises n'a voulu complètement l'abandonner, à cause de ses promesses faramineuses... qui n'ont d'égal que la difficulté d'exploiter le gaz enfoui sous plus de 350 mètres à 500 km des côtes et dans des conditions extrêmes.
Total met fin à l'aventure Chtokman, momentanément du moins. Malgré l'énorme quantité de gaz que contient le gisement -près de 4.000 milliards de mètres cubes de gaz, soit 2% des réserves mondiales-, le géant pétrolier français a indiqué mercredi 24 juin à l'AFP avoir cédé à Gazprom sa participation de 25% dans le projet gazier, confirmant une information du quotidien russe Vedomosti.
Suivant le norvégien Statoil, qui a rendu en août 2012 les 24% qu'il possédait dans le consortium développant le projet Chtokman Development AG passant les 336 millions de dollars déjà dépensés dans "pertes et profits", le groupe français s'est retiré du projet lancé en février 2008, laissant Gazprom (51% des parts à l'origine) seul maître à bord.
"Le gaz qui aurait pu être extrait à Chtokman n'est pas concurrentiel dans les conditions actuelles", expliquait au moment de la décision Mikhaïl Kroutikhine, partenaire chez le consultant RusEnergy.
Comme nous l'écrivions à l'époque, le coût exorbitant du projet, estimé à près de 30 milliards de dollars, est dû à la situation géographique du gisement, dans la Mer de Barents. Chtokman est situé à 550 km des côtes, en zone Arctique. Jamais un gazoduc sous-marin d'une telle longueur n'a été construit en milieu polaire. La distance par rapport aux côtes interdit aussi la rotation du personnel par hélicoptère, ce qui pose des problèmes organisationnels supplémentaires.
Incertitudes et messages contradictoires de Gazprom
"Nous attendons qu'apparaissent des technologies plus efficaces, moins coûteuses, ou alors que la situation du marché change."
Difficile alors de connaître les plans de Gazprom, d'autant plus qu'une nouvelle déclaration en juillet sur le site officiel du géant gazier par Vsevolod Cherepanov, directeur de la production, vient embrouiller la situation :
"Aucun changement fondamental n'a été opéré sur le projet Chtokman depuis qu'il a été annoncé que les dépenses seraient révisées et que le projet serait optimisé.Nous n'avons pas changé la deadline du projet, prévu pour 2019."
L'annonce ne décourage pas Total, qui déclare début septembre avoir soumis à Gazprom une nouvelle proposition "économique" sur la manière de développer le champ gazier. En fonction de la réponse russe, le pétrolier français se garde la possibilité de de vendre ses parts dans Chtokman Development AG. Les propositions de Total sont toutefois insuffisantes pour relancer le projet, ne le rendant pas assez rentables confient fin septembre des sources proches du dossier à Vedomosti (lien en russe).
Dans ses comptes annuels 2013, le Français enregistre une dépréciation de 254 millions d'euros pour son retrait du projet, arguant que "le schéma technique de développement ne donnait une rentabilité acceptable", mais recherche toujours une solution économique viable.Lors du Congrès mondial du pétrole organisé en juin 2014, Michael Borrel, vice-président chargé de l'exploration et de la production en Europe continentale et Asie centrale, revient sur le sujet, déclarant :
"Nous avons présenté de nouvelles technologies, et espérons une reprise prochaine du projet de Chtokman."
Syndrome post-Chtokman
Le contexte économique et politique rend néanmoins difficile toute rentabilité à court terme du projet. Outre les sanctions européenne contre la Russie, le projet souffre grandement de la baisse du prix pétrole, qui s'est effondré de près de 40% par rapport à juin 2014, et le développement du gaz de schiste aux États-Unis a plombé le marché potentiel en Amérique du Nord. Un ancien employé du consortium, interrogé par le journal canadien The Globe and Mail, estimait ainsi en octobre 2014 que "le schiste nord-américain [les] avait tués".
Gazprom se refuse pourtant à abandonner cette gigantesque réserve de gaz, alors que le ministère russe de l'Énergie table désormais sur un développement du champ au plus tôt en 2025, d'après Barents Nova, site d'actualité économique norvégien focalisé sur le nord de la Russie.
Le directeur général de Gazprom Alexei Miller a d'ailleurs annoncé le 19 juin 2015 que Total serait la première entreprise invitée à collaborer en cas de reprise du projet. Une invitation que Total n'a pas exclu d'accepter puisque il a confié à l'AFP son"intérêt pour coopérer davantage sur le projet s'il devait entrer en phase active".
Il y a deux ans, en juin 2013, Marina Kovtun, la gouverneure de la région où est établi le champ gazier, avait expliqué que les locaux souffraient d'un "syndrome post-Chtokman"étant "incapables de se libérer de cette idée, ce rêve, cette religion". Ils pourraient bien ne pas être les seuls atteints.