Normandie : les PME qui ont soutenu l’éolien marin veulent voir la couleur de l’or bleu

La France s’étant hâtée lentement, voilà plus d’une décennie que les entreprises normandes attendent que l’éolien offshore tienne ses promesses de retombées économiques. Maintenant que les premiers parcs pointent leur nez, les dirigeants de PME (en génie civil, travaux subaquatiques, soudage, services maritimes, constructions métalliques, traitement de surface, mais encore, hôtellerie, taxis... ) espèrent que la manne de l’or bleu ruissellera bien jusque dans leurs comptes de résultat. À défaut, les moulins à vent marins seront moins bien acceptés, préviennent-ils.

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En dépit de besoins colossaux, les barrières à l'entrée pour intégrer les appels d'offres restent compliquées à franchir pour beaucoup de petites entreprises.
En dépit de besoins colossaux, les barrières à l'entrée pour intégrer les appels d'offres restent compliquées à franchir pour beaucoup de petites entreprises. (Crédits : Wind Europe)

« Cela fait plus dix ans qu'on fait du lobbying en faveur de l'éolien offshore, ce n'est pas pour voir le train passer ». PDG du groupe métallurgiste Efinor (700 salariés) et figure influente de l'industrie manchoise, Fabrice Le Potier ne mâche pas ses mots lorsqu'il s'adresse aux concessionnaires des futurs parcs éoliens qui vont sortir des flots d'ici 2030 au large des côtes normandes : cinq au total pour un montant d'investissement de l'ordre de 10 milliards d'euros. Il les encore interpellés, mercredi dernier, pendant une journée d'affaires sur les travaux maritimes et portuaires liés à l'éolien qui se tenait à Caen à l'initiative du cluster Normandie Maritime (140 adhérents) et de CCI Business.

Également propriétaire du chantier naval Allais, il a mal vécu d'apprendre par la presse qu'un bateau de service destiné au parc de Fécamp serait construit dans le Sud de la France « sans qu'Efinor ait été consulté ». L'homme a quelques raisons de montrer les dents. Cela fait belle lurette qu'il bataille pour soutenir la filière des moulins à vent marins sans voir la couleur de l'or bleu. Alors, au moment où se signent (enfin) les premiers contrats de sous-traitance, il dit tout haut ce que beaucoup de dirigeants de PME pensent tout bas. « On a créé un cluster pour préparer leur arrivée, on a débattu avec les pêcheurs, on a participé à quantité de salons et de congrès... si les gens d'ici ne voient pas de retombées, il va y avoir des cris », résume t-il sans prendre de gants.

« Les choses se jouent maintenant »

Face à ces entrepreneurs impatients, les énergéticiens qui portent les projets assurent de leur bonne volonté. « On a des exigences en terme de "local content" [contenu local Ndlr] des marchés », jure Laurent Farvacque, responsable du parc de Dieppe Le Tréport dont la mise en service est espérée en 2025. « Nous avons constitué une liste de fournisseurs locaux pour les soumettre à nos sous-traitants de rang 1 et 2 », complète t-il. Tous le promettent, les opportunités seront nombreuses et variées dans les années à venir, y compris pour les plus petits joueurs.

Sur le papier, les besoins seront colossaux. Génie civil, travaux subaquatiques, soudage, services maritimes, constructions métalliques, traitement de surface mais aussi hôtellerie ou taxis...  Entre l'acheminement des câbles électriques, la construction des bases de maintenance, des fondations  et des éoliennes proprement dites, les opérateurs font état d'une (très) longue liste de marchés encore à pourvoir.

« Dans beaucoup de segments, les contrats ne sont pas attribués. Les choses se jouent maintenant », insiste Laurent Smagghe, en charge des relations industrielles pour l'éolien offshore chez EDF Renouvelables.

La marche est haute pour les petits

Pour autant, en dépit de ces perspectives engageantes, les barrières à l'entrée restent compliquées à franchir pour beaucoup de petites entreprises, comme le reconnaît d'ailleurs Eric Lesponne, coordinateur du parc de Saint-Brieuc pour l'espagnol Iberdrola. « Les grands groupes ont des formules de contractualisation souvent complexes », admet-il. Traduction : sans une organisation solidement charpentée, difficile de se risquer dans la course. « Il faut être très structuré pour entrer dans ces projets-là et être capable d'investir en avance de phase », prévient en connaisseur Loïc Thomas, PDG de la société de services maritimes rouennaise TSM (175 salariés).

Dans son cas, le pari s'est révélé gagnant. À la tête d'une flotte de sept navires dédiée à l'éolien offshore (dont certains encore en construction), TSM a créé 50 postes en 2021 pour cette activité et en créera une vingtaine d'autres cette année. Il n'empêche, lui aussi plaide pour un effort accru de la part des maîtres d'ouvrage des parcs.

« On  besoin que les projets soient créateurs de valeur ici si on veut une filière durable. »

Une clé de l'acceptabilité

Même tonalité chez Normandie Maritime, dont la déléguée générale estime qu'il « reste des marges de progrès en terme de contenu local ». « C'est essentiel pour permettre aux PME de se projeter dans l'avenir mais aussi à l'export », insiste Delphine Lefrançois. Conscient de l'enjeu, l'État s'est saisi du sujet dans les limites de ce qu'autorise le droit communautaire européen. Ainsi, l'engagement d'un bon taux de recours à des PME sous-traitantes vaudra des points supplémentaires aux candidats des futurs appels d'offres, le prix du KW/h restant toutefois l'élément le plus discriminant (70 points sur 100).

Mais, plus que les contraintes imposées par l'État, c'est un autre argument qui pourrait pousser les énergéticiens à se tourner davantage vers les entreprises présentes sur le littoral. Face à la fronde grandissante dont font l'objet les parcs éoliens marins, ils ont tout intérêt à s'attirer les bonnes grâces des populations riveraines. « Si trop de contrats partent ailleurs, ce sera très mal vécu, souligne Jean Brossolet, président du cluster normand. Le local content est une clef pour l'acceptabilité des projets ». CQFD.

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