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Cinéma : quand les investisseurs particuliers volent à la rescousse des producteurs

Photo de Juliette Boulay

Juliette Boulay

Publié le 23 avril 2015 à 15:56 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 12:45

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La sélection officielle complète du festival de Cannes 2015 est dévoilée ce 23 avril. Au programme, une quarantaine de films, dont certains comme The Valley of Love de Guillaume Nicloux, ont un montage financier particulier : leur budget a été bouclé grâce à l'apport de quelques particuliers, une tendance amenée à prendre de l'ampleur.

C'est grâce à l'apport financier d'une poignée de riches fans de cinéma que les films The Valley of Love de Guillaume Nicloux, ou Timbuktu d'Abderrahmane Sissako ont pu être produits. À l'heure où les producteurs se serrent la ceinture, certains particuliers investissent dans des sociétés de coproduction pour bénéficier d'une réduction d'impôt. Une solution miracle pour le cinéma français ?

2014, année noire de l'investissement dans le cinéma

À lire le bilan du CNC (Centre national du cinéma et de l'image animée) sur la production cinématographique en 2014, les producteurs de films à moyen budget (entre 2 millions et 10 millions d'euros) auraient besoin d'un coup de pouce. 2014 a été une année noire. L'investissement est au plus bas depuis douze ans, en baisse de 20% par rapport à 2013.

"Le nombre de films sans financement télévisuel se situe au niveau le plus élevé depuis quinze ans", renchérit Kira Kitsopanidou, maître de conférence à la Sorbonne Nouvelle et spécialiste de l'économie du cinéma. Même tendance, depuis dix ans, du côté des distributeurs. Benoît Quainon, directeur exécutif de la société de production Les films du Worso, présidée par la productrice Sylvie Pialat, le reconnaît :  "Il est de plus en plus difficile de boucler le financement de nos films".

Loi Tepa

Pourtant, tout n'est pas perdu. Benoît Quainon a en effet trouvé un nouveau filon de financement dans la loi Tepa. Adoptée en 2007, celle-ci permet à un particulier d'investir dans une société de coproduction, en échange de quoi il peut réduire son ISF à hauteur de 50% du montant investi. À noter qu'il ne s'agit pas de Sofica, ces sociétés de financement de l'industrie cinématographique et de l'audiovisuel très réglementées, au nombre de douze en 2015, qui n'ont pas le statut de coproducteur.

Huit ans plus tard, l'incitation fiscale porte ses fruits.

"Même si les sommes récoltées restent de l'ordre de 50.000 à 100.000 euros, ce n'est pas négligeable pour des films nécessitant 2,5 à 3 millions d'euros. Cela nous évite de rogner sur le budget", s'enthousiasme Benoît Quainon, qui collabore aujourd'hui avec trois fonds d'investissements coproducteurs.

"Petit amortisseur"

C'est d'ailleurs grâce à l'un d'entre eux, Cinefeel Prod, que le film Timbuktu, coproduit par la société de Sylvie Pialat, a pu voir le jour. "Nous avons juste été un petit amortisseur", assure Gilles Sitbon, le créateur du fonds. Sur un budget total de 2,4 millions d'euros, sa société a apporté 120.000 euros, soit environ 5% du montant. Un petit amortisseur sans lequel le budget du réalisateur Abderrahmane Sissako aurait dû être réduit, estime Benoît Quainon.

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Même approche du financement du cinéma pour ISF Cinéma, label créé par Arnaud Bertrand, Dominique Boutonnat et Hubert Caillard, réunissant cinq sociétés de coproduction dont le capital est ouvert à des particuliers contre un avantage fiscal. Après six ans d'existence, la structure gère 60 millions d'euros de fonds apportés par quelques 500 particuliers redevables de l'ISF. Au tableau de chasse des films coproduits : Les Combattants, de Thomas Cailley, primé à Cannes en 2014, mais aussi, Un amour de jeunesse, de Mia Hansen-Løve et Cleveland contre Wall Street, de Jean-Stéphane Bron.

Compléter les sources traditionnelles de financement

Mais attention, l'avenir du cinéma français ne tient pas pour autant entre les mains de quelques sociétés de coproduction. "Le phénomène reste encore marginal", observe Benoît Quainon. Et "il ne s'agit pas de remplacer le financement public", ajoute Arnaud Bertrand. Tout ou plus ces structures peuvent elles représenter "un relais pour absorber les baisses d'apports des chaînes de télévision et des régions".

Surtout, financement privé et public n'ont pas le même but. "La puissance publique existe pour faire émerger des films qui n'ont pas forcément l'exigence de rentabilité économique", contrairement aux films cofinancés par des investisseurs privés. Pour ces films là, il faut une certaine "cohérence économique" entre le budget et le succès potentiel, expliquent les deux associés d'ISF Cinéma.

Conflit d'intérêt ?

Une question demeure : celle du conflit d'intérêt qui oppose régulièrement les investisseurs aux dirigeants des sociétés qu'ils financent - en témoigne l'éviction récente de Marc Lelandais de la direction de Vivarte. Est-il possible que les investisseurs, en tant que coproducteurs ou actionnaires d'une société de coproduction, prennent la main sur la réalisation du film ? Il y a un risque.

"La gestion optimisée des investissements de particuliers, propre à celle des opérateurs financiers, pourrait conduire à privilégier des films au casting confirmé, calibrés pour fédérer un public large", reconnaît Kira Kitsopanidou.

Une partie de plaisir

Mais ce n'est pas systématique : "Des films comme Des Hommes et des dieux de Xavier Beauvois ou plus récemment Timbuktu, grand gagnant des Césars cette année, montrent qu'il est tout à fait possible de préserver l'ambition artistique et culturelle sans perdre de vue l'exigence financière", ajoute la spécialiste de l'économie du cinéma. Cinefeel Prod affiche ainsi, après deux ans d'existence, une rentabilité nette, hors défiscalisation, de 32%.

Surtout, financer des films pour un particulier, c'est presque une partie de plaisir. Gilles Sitbon, Arnaud Bertrand et Dominique Boutonnat insistent tous sur cette notion.

"Les investisseurs suivent la production du film, ils sont invités aux avant-premières... Il y a quelque chose de chaleureux dans leurs investissements".

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C'est d'ailleurs l'une des différences entre ces fonds d'investissement coproducteurs et les Sofica, qui n'incluent pas leurs souscripteurs dans l'aventure de la production. Seul bémol : pour participer à l'aventure, via Cinefeel Prod par exemple, il faut débourser au minimum 5.000 euros.

Juliette Boulay

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