Rentrée littéraire : Marius Degardin, Ghislaine Dunant, David Thomas… Notre sélection de la semaine
« La Tribune Dimanche » fait sa rentrée littéraire. « Les Mandragores », de Marius Degardin, « Un amour infini », de Ghislaine Dunant, « Un frère », de David Thomas… découvrez notre sélection de la semaine du 1er septembre 2025.
Découvrez notre sélection de la semaine du 8 septembre en cette rentrée littéraire.
LTD/DR
Les enfants de la mort
Marius Degardin donne aux errances d'un jeune homme le rythme pétaradant d'une renaissance.
« Les Mandragores », de Marius Degardi, aux Éditions du Panseur, 312 pages, 21,90 euros. (Crédits : LTD/DR ; Maxine Marguin)
C'est une écriture sautillante, saisissante, qui entrechoque le sens figuré et le sens propre pour fouiller et swinguer. Pour faire grouiller l'absence. Marius Degardin, 22 ans, nous offre la grâce d'un journal intime candide et désespéré, cruel et pantelant. Parce que les chips goût « retrouvailles heureuses en famille » n'existent pas, il nous livre le carnet de bord d'une errance fantasque et haletante, hantant la « cave des souvenirs » d'une fratrie d'Italiens dont l'appartement est un restaurant déserté, L'Amore e Gusto.
Piero, qui joue du piano dans un lupanar, a commencé à peindre depuis qu'il est aveugle - en a-t-il trop vu ? Chiara, sage-femme, cache ses rêves sous son lit : « Ça s'invente pas, les grandes sœurs. » Benito, le narrateur, qui vient d'avoir 18 ans, déambule dans ce Paris des années 1980, cherchant une brèche « pour sauter dedans ». Leurs parents, il faut dire, se sont fait la malle depuis toujours, ou presque.
Régulièrement, le « syndic des enfants Cipriani » retrouve dans un bar miteux le frère aîné, Primo, mélange confus de colère brusque et de fraternité, qui n'a jamais vécu avec eux. Tendre et heurtée, la confession de Benito se lit tel un trognon coincé dans la gorge, une opération à cœur ouvert.
Cette cavale infernale au fond de laquelle il tente de court-circuiter ses pensées est un contre-carnet volcanique - une réponse sauvage aux mots des autres, qu'il essaie de recouvrir : ceux du père consignés par écrit, parti en Algérie au moment où sa femme allait mettre Primo au monde, revenu plein de sang sur les mains, raciste et brisé, obsédé par Mussolini, dont le fils cadet porte l'insulte, comme une cicatrice, jusque dans son prénom (il se fait appeler Benoît) ; ceux de Primo, qui leur lit ces pages irrespirables.
Ce roman-effusion nous dit « ses quatre-moins-deux vérités » : après la promenade funèbre, le regain.
Pour se laver de ces crimes qui débordent des pages - exactions contre les indépendantistes, horreurs pédophiles dont le père se faisait le rabatteur pour un commandant à qui il a confié la garde de Primo, qui, abusé et violenté, recevra le même traitement que les Algériens : « C'est dégueulasse parce qu'on pourra jamais reprendre son corps aux autres. » Il lui faut diluer, aussi, les mots de sa mère, glanés dans ses lettres au père jamais envoyées, et là seulement - même de retour après dix ans dans les limbes, elle n'aura plus un mot en magasin, pas même pour ses enfants.
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Benito, donc, rit jaune, tricote ces mots sales, immangeables, les avale et les recrache, les pleure et les vomit pour ne pas en mourir : « Ça coulait comme s'il restait des trucs au fond de moi. » On lit là, émaciée, écorchée et brutale, la complainte d'un survivant - comment répondre à l'absence assassine de parents autrement que par un absentement ? Il se perdra dans « la nuit des casseroles volantes » : il se passe la corde au cou dans la cuisine de L'Amore, quittant le monde pour quatre mois. Plus tard, Primo le fera hospitaliser de force.
D'une station à l'autre de ce chemin de croix, le jeune homme ne sait plus à quel saint se vouer, écartelé entre Saint-Ambroise, dont les cloches de l'église scandent les nuits sans sommeil à L'Amore ; Sainte-Anne, où il est interné ; Saint-Jacques, la tour en face de laquelle il se jette dans la Seine ; l'hôpital Saint-Louis. À l'hôpital psychiatrique, il se retrouve enfermé avec « tous ceux qui ratent leur vie à essayer de réussir leur mort ». C'est un sport de combat à mains nues avec les mots qu'il livre alors.
Pour l'empêcher de sauter par la fenêtre, un autre patient lui raconte des histoires, et Benito apprend à libérer ses mandragores, cette plante qui se plaît à pousser sous les arbres à pendus, presque impossible à arracher : un « enfant de la mort », « semence sans paternité » sécrétée par la dernière jouissance de celui qui quitte la vie. Il en fait une racine neuve où semer un autre lui-même. Jour après jour, il tient désormais l'herbier calciné de son existence, où verser son agonie gouailleuse. Lui qui croyait être « un adieu », « un taré et un raté », invente de possibles lendemains.
Ce roman-effusion nous dit « ses quatre-moins-deux vérités » : après la promenade funèbre, le regain. Il nous saute au visage comme on sort du coma, la crampe au cœur, pour faire renaître le printemps après l'hiver, l'ivresse seigneuriale d'être vivant malgré tout. Pour que la vie déborde sur la nuit.
Un amour hors saison
Aux Canaries, au cœur des années 1960, un couple se rencontre. Et tout devient juste et nécessaire. C'est le mystérieux et très beau nouveau roman de Ghislaine Dunant.
« Un amour infini », de Ghislaine Dunant, aux éditions Albin Michel, 176 pages, 19,90 euros. (Crédits : LTD/DR)
Quittons maintenant les rivages, un rien envahissants en cette rentrée littéraire, du moi, de papa, maman, toute la petite famille. Revenons à nous, c'est‑à-dire à ce qui fonde tout de même notre plaisir initial de lecteur, loin des joies ambiguës du même et au plus près de l'indécision du réel ; revenons au roman. À cette étrangeté qui n'est pas tout à fait nous-même et n'en est pourtant en aucune façon tout à fait éloignée.
Tenerife, juin 1964. Un homme et une femme se rencontrent. Louise a 44 ans, est mariée, a trois enfants. Elle n'a jamais voyagé hors de France, jamais quitté ses trois filles avant ce séjour où elle accompagne Pierre, son mari. Lui, Nathan, est un peu plus âgé. Sa famille, d'origine juive hongroise, a dû subir la barbarie nazie qui l'a condamné à l'exil vers cette sorte de terre promise qu'est l'Amérique. C'est un scientifique reconnu, physicien et géologue.
Il est sur cette île pour préparer un rapport sur le bien-fondé de la construction d'un observatoire astronomique. Il y est aussi pour revoir Pierre qui, avant guerre, fut son étudiant à l'École polytechnique de Zurich. Seulement voilà, Pierre a dû quitter précipitamment Tenerife, laissant seuls et dans un étrange dialogue d'abord, Louise et Nathan, qui ne se connaissent pas et vont tout de même, sans l'avoir vraiment cherché, se reconnaître...
Les brumes qui flottent sur les sommets de Tenerife contaminent jusqu'aux personnages et, finalement, jusqu'au lecteur.
Il y aura des verres de vin des Canaries, des dîners, le malaise d'une serveuse qui résonne comme une sorte de présage, une conversation qui se déploie librement et sans gêne. Il y aura aussi, il y aura d'abord, des promenades, jusque sur le flanc du Teide, le volcan qui domine l'île. L'un et l'autre se dépaysent, mais c'est moins de géographie qu'il sera ici question que d'une sorte d'absence à soi-même, à la fois vertigineuse et délicieuse.
Le passé peut rôder - les fantômes de la guerre, surtout -, il n'y a plus de futur, juste un présent que l'on sait court, quelques jours, mais comme dilaté dans cette magnifique parenthèse amoureuse (puisque c'est bien de cela, à la fin, qu'il s'agira).
Merveilleux et intemporel roman qu'Un amour infini, le quatrième de Ghislaine Dunant, à qui l'on doit aussi une remarquable biographie de Charlotte Delbo, qui lui valut en son temps un prix Femina essai. Intemporel, parce que c'est le réel même, en d'autres termes l'espace et le temps, qui est ici mis en doute.
Les brumes qui flottent sur les sommets de Tenerife contaminent jusqu'aux personnages et, finalement, jusqu'au lecteur. Rien n'est acquis, rien n'est asséné. Si ce n'est en aucun cas une histoire d'adultère, c'en est bien sûr une d'amour. Un amour fugace et juste qui a trait au mystère, peut-être au sacré. Louise et Nathan passent leur temps à regarder le ciel, les merveilleux nuages.
Ghislaine Dunant écrit comme Rossellini filmait la femme qu'il aimait dans Stromboli. Il y a aussi dans ces pages quelque chose de la noble ambition romanesque d'un Pascal Quignard, ainsi que du sens de la fluidité des choses tel que l'exprimait l'immense et trop oublié Henri Thomas (en hommage duquel la romancière a participé à un livre collectif), celui de La Joie de cette vie, par exemple. Que des amateurs des mystères et des passions sourdes de l'âme.
Mon frère, mon gouffre
À travers le portrait de son aîné schizophrène, David Thomas livre une vibrante déclaration d'amour.
Un homme pleure en plein mariage. C'est le frère aîné de David Thomas, quelques mois avant sa mort. « Son masque était celui de quelqu'un qui a compris que plus rien ne changera, que c'est perdu, que c'est fini. » Édouard a été diagnostiqué schizophrène et aura, quarante ans durant, inspiré à l'auteur « l'aveuglement, le déni, l'illusion, l'évitement, la distance, mais aussi l'abattement, la tristesse, la colère, la thérapie, l'alcool, l'isolement, le mensonge, la peur, jusqu'à la cassure aussi, pour [le] sauver [lui]-même ». Quarante ans à s'alarmer incessamment.
Un « brouillard » quotidien. Jamais la paix. Édouard - « le gouffre de [sa] vie », concède l'auteur - que personne ne sera parvenu à sortir de sa « prison intérieure ». Sa disparition laisse l'auteur dans une vive colère : « Car ce qu'il y avait d'insupportable dans la mort de mon frère, ce n'était pas sa mort, c'était sa vie. »
Ce livre, David Thomas se l'interdit depuis vingt ans. Culpabilité de prendre Édouard en otage. Et peur de rater, peur d'écrire un livre de plus sur la maladie mentale. Jusqu'au jour où le besoin irrépressible (plus fort que l'envie, on s'en doute) achève de le convaincre. Alors il y va mais en s'efforçant de se respecter, « par à-coups, chaque avancée » contenant « son arrêt ». Un récit à rebours qui s'ouvre sur la mort d'Édouard, puis narre la vie si peu ordinaire à ses côtés et, enfin, tire le fil de la jeunesse. De fait, ce récit nous aimante pour ce qu'il raconte mais également pour la façon qu'il a de s'écrire.
C'est d'abord à la force de son humilité et d'une soucieuse justesse que David Thomas réussit d'emblée son douloureux pari, rendant compte du labeur hautement anxiogène que ce fut pour toute la famille que de veiller sur Édouard (même s'il y eut quelques embellies). Harassé, las de la violence de l'aîné, l'auteur nous désarme, déchiré qu'il est à l'idée que ce frère qui était promis au meilleur (déclaré « invalide » in fine) « passait sa vie à regarder derrière, à regarder ce qui avait été raté, perdu, perdu à jamais ». La possibilité de travailler, le talent musical, l'amour des femmes.
Un jour que l'auteur tente de mettre de l'ordre dans le capharnaüm d'Édouard, ce dernier s'étonne de tant de sollicitude : « Qu'est-ce que j'ai fait pour toi, moi ? » Réponse : « Tu n'as pas idée. » Car c'est le second mouvement du livre (choix narratif crucial) : David Thomas fait aussi le portrait de celui qui fut son modèle absolu et adoré. « J'avais dix-neuf ans et mon amour pour lui cent de plus. » Si Un frère traverse les affres de la maladie, il se déploie finalement en une vibrante déclaration. Et de mieux comprendre ce paradoxe des derniers mois : « Impossible de le voir mais impossible de rompre avec lui. On ne rompt pas avec soi-même. »
« Il faut beaucoup aimer les hommes, écrivait Duras. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n'est pas possible, on ne peut pas les supporter. » Voilà donc toute l'histoire du livre de David Thomas : celle d'un frère qui a beaucoup, beaucoup aimé son aîné, même quand il n'y arrivait pas.
Biche de conte
Avec « Tressaillir », on est heureux de retrouver Maria Pourchet et sa langue qui invente au galop.
« Tressaillir », de Maria Pourchet, 336 pages, 21,90 euros. (Crédits : LTD/DR ; MANTOVANI Gallimard/opale.photo)
C'est un livre de rupture, qui rompt avec l'idée même de séparation amoureuse comme chance à saisir. Après son vigoureux Western, prix de Flore 2023, qui cherchait un terrain d'entente post-MeToo entre les hommes et les femmes, Maria Pourchet en revient au couple, toujours lui, haut lieu de l'embrasement et de l'usure programmée. Le couple comme champ de bataille, sinon de ruine, qu'elle laboure d'un livre à l'autre avec une égale sagacité, tantôt enjouée, tantôt à vif.
Dans Rome en un jour (Gallimard, 2013), la romancière croquait la dispute conjugale et le divorce à venir en manège, en festival ; c'était le temps de la farce et de la conjuration joyeuse. Son nouveau roman, joliment baptisé Tressaillir, aborde les choses plus gravement sans renier la fougue ni la causticité originelles - on peut aussi être cinglant par expérience ou dépit.
Ici, une femme, Michelle, quitte un homme, leur appartement commun et la possibilité de voir leur fille Lou tous les jours. C'est un départ choisi et un arrachement imposé, un gouffre qu'elle décrit au plus près de la douleur dans une cinquantaine de pages liminaires absolument bouleversantes. En larguant l'homme toxique, la narratrice perd un foyer, une certaine idée du mythe familial, cocon tout à la fois convenu et inestimable, une sorte de « continent premier » dont il lui faudra apprendre à faire le deuil, découvrant un quotidien amputé, « où chaque instant vécu se double de l'image de ce qu'il eût été idéalement dans la vie d'avant ».
Réfugiée dans une chambre d'hôtel du 11e arrondissement de Paris, elle découvre aussi autre chose : une trouille viscérale, « terreur ancienne, infusée depuis l'enfance », celle de devoir vivre seule, aux aguets, « biche de conte » encerclée, menacée, paralysée par une peur insondable, qui sidère, empêche, anéantit. Le paradoxe, c'est que les hommes en sont la principale source mais aussi le seul rempart que la narratrice ait trouvé jusque-là pour s'en protéger - un spécimen pour la sauver de tous les autres...
Il lui faut désormais faire sans eux, avancer malgré tout, apprivoiser une vulnérabilité à rebours de l'imaginaire des « femmes puissantes ». Maria Pourchet brille particulièrement dans l'exploration de cette fragilité essentielle, angoisse obscure et abyssale qui n'est pas sans rappeler l'un de ses précédents textes, Toutes les femmes sauf une (Pauvert, 2018).
La romancière décrit le langage du corps qui craque, ploie, dicte la fuite et « l'instinct des lieux sûrs ». Mais aussi les vertus des psychotropes sur le cerveau en temps de crise : « Alors c'était ça, l'antidépresseur. Assistant rusé et balèze, il rendait en moi les services de l'homme de l'âge classique sans en prendre la forme pignouf. Il vous épousait, vous portait aux nues de vos possibles et en échange ne demandait rien. »
Double retour aux sources pour le personnage et pour son autrice - Maria Pourchet.
On retrouve son écriture tout feu tout flamme, sa fantaisie à ne pas confondre avec l'épate, son génie de la vitesse - c'est au galop souvent que la langue invente -, ses formules suffisamment narquoises pour ne pas être dupes d'elles-mêmes, ses phrases à la vitalité contagieuse, qui tressaillent en épousant les embardées du personnage.
La narratrice est autrice jeunesse. Pour lui changer les idées, son agent lui suggère d'accepter l'invitation d'un lycée du Grand-Est. Son psy, avec lequel elle tient des conversations de haut vol, ne s'y oppose pas. Et voilà que cette escapade, objet de la deuxième moitié du roman, remonte le fil du temps, libère le « refoulé vosgien » et nous immerge dans les sous-bois de l'enfance.
Double retour aux sources pour le personnage et pour son autrice - Maria Pourchet est native d'Épinal -, offrant de belles pages sur le désordre de l'adolescence, les craintes surmontées, les promesses trahies et celles que l'on s'est juré de tenir, comme la passion de l'écriture et une certaine aisance à braver le chaos.
Par lui, avec lui et sans lui...
L'écrivain espagnol - et athée convaincu - Javier Cercas a été invité à suivre le pape François en Mongolie. Il n'en est pas revenu converti, mais ébloui.
Anticléricaux patentés, ricaneurs matérialistes, bouffeurs de curés, passez votre chemin : le livre que votre frère en scepticisme l'écrivain espagnol Javier Cercas consacre au pape François est celui d'un athée sans haine. Et s'il a suivi le successeur de saint Pierre jusqu'en Mongolie, ce n'est pas pour en rire mais pour manifester, envers la foi catholique et ceux qui s'en réclament, le même genre d'empathie qu'un autre fameux non-croyant, un certain Emmanuel Carrère, déployait dans son roman christique Le Royaume.
De l'empathie à la sympathie, il n'y a qu'un pas : durant les 200 premières pages, il arrive à Cercas d'être submergé par ses affinités pour les charismatiques membres laïques et religieux de l'entourage du pape. Forcément : ils sont comme lui des intellectuels, tel le cardinal Tolentino, prêtre et poète portugais appelé au Vatican par François.
Et certes, il est difficile de ne pas se laisser gagner par leur affection pour ce pape, car celle-ci ne manque pas d'arguments : inspiré par saint François d'Assise, François préfère les missionnaires aux évêques, allait se confesser auprès des prêtres des bidonvilles de Buenos Aires, était l'ami de Borges et lisait Chesterton, a refusé les somptueux appartements papaux pour loger avec des religieux...
On ne peut insulter la foi des autres .
Admiratif, Cercas ne se « transforme pas en soldat de François » pour autant, comme le redoute sa femme. Et comme il parvient à garder son esprit critique, en pointant, par exemple, une sortie malheureuse de François sur la Russie et l'Ukraine, ou en rappelant son « on ne peut insulter la foi des autres », prononcé après l'attentat de Charlie Hebdo, il lui sera beaucoup pardonné.
Avec tout cela, nous avons oublié de vous parler du début : cela commence en 2023, quand Cercas se voit offrir - par le Vatican et à sa grande surprise - l'occasion de suivre le pape dans son prochain voyage. Cercas accepte, à une condition : cinq minutes d'entretien avec François - « Pour lui demander si ma mère allait voir mon père après sa mort. » Condition d'abord acceptée, puis suspendue. Entre-temps, on aura compris que le livre fera feu de tous genres pour raconter cette expérience inattendue qui sera « un mélange de chronique, d'essai de biographie et d'autobiographie, une expérimentation bizarre ».
Promesse tenue : la première partie alterne visite (du Vatican), aveux (comment Cercas perdit la foi) et débats pointus sur des questions qui fâchent, où Cercas s'entend répondre, non sans finesse, que le problème des abus sexuels commis par les religieux ne découle pas de leur célibat. Et où il peut prendre la mesure des changements imprimés par François (dont le grand nettoyage de la banque vaticane, notoirement corrompue) et des oppositions qu'il rencontre.
Enfin, au bout de 195 pages, « l'avion papal décolle pour Oulan-Bator à 18 h 30 », et voilà Cercas tenant le journal du voyage, au milieu d'un tourbillon d'interprétations. Le pape se rend-il en Mongolie pour « bercer un nouveau-né » (l'église locale, moins de 1500 fidèles) ou pour « essayer de séduire un géant » (la Chine, un morceau coriace pour les jésuites, auxquels il appartient) ? Mais si François est un stratège, ses conseillers qui ont choisi Cercas ne manquent pas de flair : le chroniqueur papal idéal, c'était bien lui !
Parce qu'il a les épaules pour relater, par exemple, la complexe situation de l'Église mongole, sise dans un territoire bouddhiste arasé par soixante-dix ans de stérilité spirituelle communiste. Parce qu'il sait analyser son personnage principal sans prétendre l'élucider. Parce que les fascinantes figures de missionnaires qu'il rencontre - telle sœur Ana, venue du Kenya - le touchent dans son humanisme. Parce que sa prose bienveillante et malgré tout distanciée est bien plus convaincante que toutes les hagiographies. Et parce qu'en romancier roué il a pris soin de garder pour la fin ce que lui a dit François à propos de la vie éternelle...
À l'occasion de la sortie du livre, l'Institut Cervantès de Paris organise lundi à 19 heures un événement exceptionnel : une rencontre entre Javier Cercas et l'ambassadeur du Saint-Siège en France, Mgr Celestino Migliore. Un dialogue ouvert au public.
Cinquante nuances d'aimer
Sarah Chiche sort de ses contrées ténébreuses chéries pour raconter une grande histoire d'amour courant sur toute une vie.
« Aimer », de Sarah Chiche, Julliard, 384 pages, 22,50 euros. (Crédits : LTD)
Ne vous fiez pas à l'infinitif présomptueux du titre. Cet impérieux Aimer pourrait faire craindre une froide encyclopédie du sentiment ou une thèse de philo désincarnée. Il n'en est rien. Ici, il y a des corps, des cœurs, des blessures et des élans. Sarah Chiche emprunte à la comédie romantique ses codes - coups de foudre, retrouvailles fortuites, course effrénée pour avouer ses sentiments - et injecte de la lumière dans sa prose habituellement enténébrée. Fantômes de violences, trauma et noirceur traversent toujours ses pages, mais la grâce s'y fraie un chemin.
Tout commence en Suisse, en 1984. Margaux, 9 ans, se jette dans le Léman. Alexis, son camarade de classe, la voit sombrer, médusé, avant que son père ne plonge pour la sauver. Entre les deux enfants naît une complicité, bientôt interrompue par la brusque évaporation de la fillette. Leurs vies se déroulent en parallèle : études, amours, mariages, enfants, séparations, déconvenues et émancipations.
L'une apprend à survivre aux drames, l'autre coche les cases jusqu'à l'implosion. Quarante ans plus tard, un hasard de supermarché les réunit. « Mille fois elle a failli mourir et pourtant elle sait vivre, lui sait seulement mesurer la vie des autres. » Et si les histoires d'amour ne finissaient pas toujours mal ?
Chaque époque est restituée avec ses marqueurs - le jeu électronique Simon, les années 1990, « où on se contrefichait de savoir quel âge avait une fille qui, dès qu'elle se mettait à parler, en paraissait vingt », les groupes WhatsApp d'aujourd'hui - et la fresque se teinte de réflexions sur la société. La plume de Sarah Chiche est tout en grâce et en rigueur. Elle ose la dystopie, sans acrobatie tape‑à-l'œil. On retrouve son ascétisme stylistique et son sens de la formule qui foudroie.
On lui découvre de la légèreté. Telle une marionnettiste, elle fait se croiser ses personnages dans « une géométrie secrète des destins », découpe les scènes comme un split screen hollywoodien et ose des passages franchement drôles comme cette sentence sur les amours tardives : « À leur âge, ces marques de passion sont moins des médailles que des pense-bêtes : demain, il faudra augmenter les doses d'arnica. »
De l'amour, elle dit surtout comment chacun l'appréhende selon sa propre grille de lecture du monde. Pour l'une ce sont les livres - « la littérature nous a menti ; elle nous a fait croire que l'amour était une chose sublime qui nous permet de nous tenir dans l'existence à une hauteur un peu moins basse » -, pour l'autre les mathématiques puisque « Alexis était condamné aux amours non euclidiennes ».
Le summum reste la description du professeur de mécanique quantique qui nous convainc presque du potentiel érotique des « espaces de Hilbert » ! Derrière le jeu et la virtuosité, la vérité affleure. Avec Aimer, Sarah Chiche signe un roman foisonnant et montre qu'on peut écrire l'amour sans céder à la mièvrerie ou au désespoir.