"Richie", mi ange, mi démon

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Pierre-Yves Cossé
Pierre-Yves Cossé (Crédits : DR)
L'action de l'ancien directeur de Sciences-Po, Richard Descoings, mérite d'être saluée. Mais son mode de gestion fut scandaleux. La négligence du conseil d'administration de l'institution peut être dénoncée. Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

J'ai rencontré plusieurs fois Richard Descoings, le directeur de Sciences-Po, trouvé nu et mort dans une chambre d'hôtel new-yorkais le 3 Avril 2012.
Au premier coup d'œil, l'homme n'était pas particulièrement séduisant et ne se remarquait guère. L'orateur était moyen, la voix un peu haute, mais convainquant par la solidité de son discours et son obstination.
J'étais et je reste un admirateur de son œuvre. C'est une véritable mutation de Sciences- Po qu'a connue Sciences- Po en une quinzaine d'années:  allongement de la scolarité (avec une harmonisation sur le cycle universitaire), internationalisation, déconcentration, professionnalisation des études avec création d'écoles spécialisées, augmentation massive des effectifs, extensions immobilières. La dimension sociale est à mettre à son actif : augmentation simultanée des droits d'inscription et des bourses et surtout mise en place d'une filière d'accès pour les élèves issus des Zep.

La réussite du projet "ZEP"

La méthode a été contestée au nom de la défense du Concours, seul moyen d'assurer l'égalité formelle et elle est difficilement généralisable. Ce qui m'a convaincu de le soutenir, ce sont les plus bruyants de ses adversaires et leur égoïsme de classe. Il fallait rester entre soi et réserver l'école aux rejetons de la bourgeoisie. Après avoir entendu ces discours de fermeture, le doute n'était plus permis. Le projet Descoings devait réussir. Ce fut le cas. Depuis 2006, la première année où des élèves sont sortis, bénéficiaires du dispositif, le constat est clair ; il n'y a pas deux catégories de Sciences- Po, les « anciens ZEP « se sont fondus dans la masse. Les conventions avec des lycées se sont multipliées depuis

La biographie de Raphaëlle Bacqué, Richie, publiée chez Grasset, j'en ai pris connaissance dans une « bonne feuille » du Monde. N'appréciant guère le journalisme de « la chambre à coucher » teinté de rose ou pas, je n'étais pas prêt à l'acheter, même si son côté sulfureux avait suscité mon intérêt et ma curiosité. A la FNAC, le livre est en évidence, des piles s'accumulent sur les rayons, c'est visiblement un best -seller du mois. Me refusant toujours à acheter le livre, je l'ai feuilleté et j'ai été... scandalisé. Réaction de vieillard dépassé par les mœurs actuelles ? D'un ancien haut fonctionnaire pétrifié dans les règles d'un autre âge ? D'un ancien président de l'association des élèves habitué à travailler avec un directeur vertueux aux gouts modestes qui est longtemps venu à vélo à son bureau, Jacques Chapsal ? Possible mais suis-je le seul à être scandalisé ?

Mélange entre vie privée et professionnelle

Le premier scandale est le mélange entre vie privée et vie professionnelle. Dans le monde du travail, le bon sens et la prudence incitent à ne pas mélanger les genres. Un responsable doit se mettre à l'abri des accusations de partialité et de favoritisme en raison de préférences affectives ou sexuelles. Cette séparation est encore plus nécessaire dans un établissement d'enseignement, même si les élèves sont juridiquement majeurs. Ils sont à un stade de leur vie où ils sont encore influençables et où les adultes en situation de responsabilités doivent s'abstenir de s'immiscer dans leurs vies personnelles, où un comportement réservé leur sera une référence pour leur future carrière.

Quand la sexualité envahit la vie professionnelle

Le problème n'est évidemment pas que le Directeur de Sciences Po fût homosexuel et même bisexuel, ce qui est plus compliqué à gérer. Le problème est que sa sexualité (il eut été hétéro que le problème se serait aussi posé) envahisse sa vie professionnelle. Sur son compte Facebook (il a plusieurs milliers d' « amis ») il fait part, sans pseudo, de ses émois (un ange est entré ce matin dans mon bureau...). Il flirte dans les couloirs, envoie des billets doux à des élèves qui lui plaisent, a la main frôleuse. Il fait des allusions à son homosexualité lors de ses prises de parole. Il emmène des élèves, quelles que soient leurs préférences sexuelles, dans des boîtes homos et leur fait partager son gout immodéré pour l'alcool, le tabac et les drogues douces. Rappelons que son cœur ne résistera pas à ces addictions. Il est entouré d'une sorte de cour que les élèves appellent ses « gitons », Richard veut être aimé de ses élèves mais comment ne pas croire que certains se déclarent ses « amis » pour obtenir des faveurs de leur directeur ? Car en faveurs, il est prodigue et c'est là le second « scandale ».

Une gestion entachée d'arbitraire et de favoritisme

La gestion de Richard Descoings a été entachée d'arbitraire et de favoritisme. L'exemple le plus significatif est celui de son épouse qu'il nomme numéro deux et à qui il attribue les primes les plus élevées (après lui). Les primes sont distribuées à la tête du client, en l'absence de critères objectifs et de toute base légale. Il n'existe pas d'organigramme. Les renvois arbitraires sont fréquents. Il laisse-ou fait- partir d'éminents spécialistes, qui n'apprécient pas son comportement de « satrape » et le lui disent.

Qu'a fait Michel Pébereau?

Comment ces errements ont-t-ils été possibles si longtemps ? D'abord par la souplesse du dispositif juridique mis en place à la Libération. L'Ecole Libre des Sciences Politiques a été nationalisée, sans être complètement intégrée à l'université, ce qui a suscité des jalousies, toujours actuelles. La coexistence entre la Fondation Nationale des Sciences Politiques et l'Institut d'Etudes Politiques donne des marges de manœuvre, que seuls les spécialistes connaissent avec précision. La liberté d'action est acceptable et féconde si les bénéficiaires en font bon usage, bref s'ils sont vertueux.
Puis par la négligence du conseil d'administration. Qu'a fait son président Michel Pébereau, si souvent donneur de leçons et de conseils ? Et Jean- Claude Casanova, président de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, nécessairement informé de ce qui se passait du côté de l'Institut. Appuyant l'action réformatrice de Richard Descoings, ils ont fermé les yeux en sachant qu'un réveil douloureux serait inévitable. Dans un certain sens, la disparition brutale de Richard Descoings leur a ôté une épine du pied.

L'indulgence des anciens sciences-po

De plus les anciens sciences-po, qui ont presque tous gardé un excellent souvenir de leur école et qui peuplent les administrations et les gouvernements, pratiquent la reconnaissance et l'indulgence à l'égard de leur ancienne maison. Cela peut expliquer la générosité de l'Etat, comparée aux autres établissements universitaires, sans compter l'entregent d'un directeur, partout présent, au Siècle comme dans les cabinets ministériels de droite et de gauche (pas de sectarisme) et chargé de missions officielles.

Richard voulait être aimé des jeunes et il y est parvenu. Les élèves de Sciences-Po ont adoré leur directeur, comme probablement aucun directeur d'un établissement de ce type ne l'a été. Richie, le surnom qu'ils lui avaient donné, était leur idole.
Leurs réactions à l'annonce de ce brutal décès furent spectaculaires. Des élèves vinrent la nuit rue Saint Guillaume et se firent ouvrir les portes pour un premier hommage. Les jours suivants, le grand hall fut transformé : un piano fut installé où des élèves jouaient de la musique funèbre, le grand amphi Boutmy rebaptisé « amphi Richard Des coings » et des panneaux réservés aux messages écrits en plusieurs langues, d'hommage et de reconnaissance. Les élèves, par milliers, se sont pressés à l'intérieur et à l'extérieur de Saint-Sulpice pour la cérémonie funèbre. Signe des temps : au premier rang se tenaient l'amant et l'épouse. Mieux que pour François Mitterrand, où il y avait bien deux conjoints, mais du même sexe.

C'est un ange et un diable qui a fait de Sciences-Po une institution admirée dans le monde entier. Est-ce un héros de notre époque ? Le « Scandale » comme la Réussite sont incontestablement exceptionnelles.

Pierre-Yves Cossé

Mai 2015

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Commentaires
a écrit le 07/06/2015 à 21:13 :
A-t-il vraiment contribué à renforcer Sciences-Po ou plutôt à le banaliser, donc à l'affaiblir ?
a écrit le 07/06/2015 à 16:50 :
le "grand richie" est un homme de notre époque: ni de gauche , ni de droite; ni hétéro , ni homo; ni tourné vers le passé, ni tourné vers le futur....il s'est consumé dans un présent de paillettes ! Strauss Khan... Descoing: Sciences po: l'axe du mal?
a écrit le 07/06/2015 à 11:48 :
Si les faits relatés sont vrais voilà le type même du technocrate brillant mais que sa réussite déconnecte de la réalité, qui oublie qu'il est au service de la structure qu'il dirige et non pas le contraire et que la loi commune s'applique à lui comme aux autres. Malheureusement on voit chaque jour ce type de profil chez nos politiques et nos hauts fonctionnaires.
a écrit le 07/06/2015 à 11:31 :
Il ne faut pas parler de l'individu, c'est contingent et ça n'a pas de rapport avec l'institution; comme pour polytechnique ce qui compte c'est la valeur et le contenu du master 2 à la sortie au niveau international. Après, peu importe la modalité de recrutement pourvu qu'elle soit efficace c'est à dire qu'au bout du parcours on trouve des élèves diplômés de grande qualité qui se débrouilleront sur le marché et que n'importe quel élève de lycée de talent qu'il vienne de Montboudif avec des parents modestes ou qu'il vienne de Neuilly puisse y prétendre. La faculté de médecine recrute aussi au niveau bac aussi bien dans le 93 que dans le 92 et les médecins français sont très bien formés....Mais bien évidemment entrer ne signifie pas sortir avec le diplôme, entrer signifie qu'on vous fait confiance et que vous aurez les moyens de travailler dans l'école pour réussir si vous avez du talent.
Réponse de le 07/06/2015 à 11:54 :
Comparer les médecins et les énarques relève de l'escroquerie. Il est à craindre que les médecins aient infiniment plus apportés à la population française que tous les brillants causeurs de la République. Qu'eut été Ritchie sans les finances de la République? Quant à l'ouverture de l'école elle est surtout symbolique et permet de récupérer dans le système des esprits qui auraient pu s'y opposer.
a écrit le 07/06/2015 à 7:41 :
Sans vouloir être offensant: vous êtes vous relu? Avez vous bien compris le sens de ce que vous avez écrit et les implications que cela a pour une école censée former l'élite de la nation? La glorification du particularisme et du roman commun comme seul étendard est une bien piètre ambition, mais si symptomatique de ceux qui ne valent précisément que par cette appartenance. Retirez le pouvoir de cette équation et il ne reste que vagues oripeaux et suffisance. Pas étonnant que nos élites militent pour un monde tenu par des agendas coercitifs au nom de telle ou telle lute essentielle. Elle ne survivraient pas au réel et à ses contraintes les plus simples, comme l'efficacité, la créativité, l'endurance, le mérite ou le simple respect des règles. Mais je suppose qu'avec un modèle aussi flamboyant que votre égérie, ces notions ne concerne que la plèbe et que les élus de ScPo peuvent s'en affranchir.

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