Budget 2025 : il n'y a jamais de repas gratuit !

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Emmanuel Macron a-t-il délibérément cherché à dissimuler avant les élections européennes de juin la vérité sur la rapide dégradation des finances publiques sur laquelle alertent les fonctionnaires des Finances depuis l'automne ? Les technos de Bercy se sont-ils lourdement plantés dans leurs prévisions et ont-ils cherché à gagner du temps dans l'espoir un peu vain de se refaire ? Comment faut-il comprendre le mystérieux SMS de l'ancien ministre des Finances interrogé par France 2 sur les raisons du calamiteux dérapage des déficits : « La vérité apparaîtra plus tard » ? qui a fait plonger le feuilleton budgétaire dans l'univers de la très énigmatique série X-Files. Dont le gimmick bien connu est « la vérité est ailleurs »...
Pour établir la vérité, la commission des finances pourrait s'ériger la semaine prochaine en commission d'enquête pour pouvoir mener les auditions nécessaires, notamment de Bruno Le Maire qui si l'on en croit son SMS à des choses à dire. De fait, dès le début du printemps, dans son livre « La voie française », l'ancien ministre avait alerté l'opinion sur le caractère « insoutenable » de notre modèle social dans les conditions économiques actuelles et appelait à mener des réformes structurelles très profondes. Publié avant les élections européennes, ce livre avait suscité la colère d'Emmanuel Macron, qui l'avait fait savoir... Et avait refusé la proposition d'un Projet de loi de finances rectificative pour corriger plus tôt la trajectoire 2024. Les vérités ne sont pas toujours bonnes à dire, en tout cas pas à trois mois d'un scrutin décisif, et surtout pas si la conclusion est qu'il faut désindexer les retraites de l'inflation, alors que c'est la tranche d'âge qui vote pour vous...
Après les élections législatives anticipées perdues par la majorité macroniste, on a découvert le pot aux roses, avec la révélation en plusieurs étapes d'un dérapage jamais vu dans l'histoire des finances publiques en temps de paix : il y a 100 milliards d'euros d'écart entre la prévision initiale du PLF pour 2024 (4,4% du PIB de déficit) et la dérive « tendancielle » à près de 7% du PIB fin 2025 annoncée par les nouveaux ministres de Bercy. La vérité est peut-être ailleurs, mais elle est rude.
Laissons là Mulder et Scully et revenons à nos moutons français qui s'apprêtent à se faire tondre une fois de plus par le grand méchant fisc. A l'image de la tempête Kirk qui a noyé une partie du pays mercredi et jeudi, c'est une pluie ininterrompue de hausses de taxes, de charges sociales ou d'impôts divers qui s'est abattue sur la France jeudi soir lors de l'annonce du budget pour les JT du 20 heures.
Et la vérité qui a éclaté au grand jour, c'est que tout le monde va devoir prendre sa part fiscale pour redresser les comptes, bien loin du mythe entretenu ces derniers jours d'un plan ciblé sur les seules grandes entreprises et les plus fortunés. Bien sûr, le CAC 40 et les très hauts revenus sont mis à contribution d'une façon présentée comme temporaire. Et c'est bien normal. Mais en matière fiscale, on sait que le temporaire finit souvent par s'installer dans la durée, comme le montre l'histoire de la vignette automobile ou de la contribution au remboursement de la dette sociale.
En fait, tous les Français sont à des degrés divers concernés par les mauvaises nouvelles fiscales. Remboursements de soins renvoyés vers les mutuelles avec la hausse du ticket modérateur, transfert vers les employeurs du paiement de la compensation des arrêts-maladie qui flambent, report de la revalorisation des retraites à juillet 2025, hausse des taxes sur le gaz et sur l'électricité, qui vont amoindrir l'espoir de baisse des tarifs de l'énergie, voire l'annuler en cas de nouvelles pénurie cet hiver... Il y a dans ce projet de budget de quoi réveiller la colère des gilets jaunes, ce fantôme qui hante l'exécutif depuis 2018.
Côté dépenses de l'Etat, même si c'est le grand flou autour des 40 milliards d'économies affichées, Bercy passe le rabot voire la tronçonneuse un peu partout, de l'éducation nationale (-4000 postes, justifiés par la baisse du nombre d'élèves selon le gouvernement, qui dit en même temps vouloir remettre dans les classes des profs retraités pour remplacer les postes vacants...) à la transition écologique qui paie le prix fort avec un coup de frein brutal à la rénovation énergétique.
Faut-il en vouloir à Michel Barnier, contraint d'en « faire beaucoup avec peu », le peu qu'on lui a laissé ? Pas forcément, car il a dû construire dans l'urgence ce budget hors norme. La dure réalité que les Français découvrent, mais un peu tard, comme dirait La Fontaine, c'est qu'il n'y a pas de repas gratuit. « There is no free lunch », cette expression employée par l'économiste libéral américain Milton Friedman et particulièrement prisée par notre président de la République, c'est la prise de conscience qu'il y a toujours quelqu'un qui paye, au final.
Nos prêteurs, ces fonds de pension et ces épargnants français qui avalent chaque année nos tombereaux de dette (300 milliards d'euros à émettre l'an prochain) nous font encore crédit, mais c'est plus cher. La France a perdu son statut privilégié sur les marchés financiers et il lui faudra du temps et beaucoup d'efforts pour reconquérir sa crédibilité. Parce que pour l'heure, personne ne croit les prévisions de croissance et de déficit affichées par Bercy. L'une des fragilités que pointent les économistes, comme tous les observateurs, est en premier lieu la capacité du gouvernement Barnier à faire voter ce budget 2025 en l'état, puis à le mettre en œuvre. Déjà, on entend à l'Assemblée nationale et dans le pays les cris des « pas nous-pas nous » et il faut s'attendre à pas mal de correctifs à la copie gouvernementale d'ici le vote final de la loi de finances, sans ou plus probablement avec 49.3...
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Pas nous-pas nous, Air France, dont le PDG Ben Smith proteste contre la hausse de la taxation des billets d'avion... Pas nous-pas nous, les artisans et commerçants dont le coût du travail va augmenter avec la réforme des aides à l'apprentissage et des allégements de charges. L'intersyndicale de l'hôpital public a lancé un appel à la grève en dénonçant « le coup de rabot de trop ». Ce n'est probablement que le début du bureau des plaintes puisque personne ou presque n'est épargné. Il n'y a jamais de repas gratuit, et celui qui paye à la fin pour la générosité du tenancier est toujours celui qui a bénéficié de ses largesses.
Tous coupables, donc tous punis ? C'est peut-être l'occasion d'engager enfin une réflexion collective sur l'efficacité de notre modèle social et de nos services publics. Après la politique de l'offre dans le privé, qui prend un sérieux coup dans l'aile, à quand une politique de l'offre dans le public. Il faudra pour oser s'y atteler beaucoup de courage politique. La pression exercée par nos créanciers pourra peut-être accélérer la prise de conscience collective que cette fois-ci, c'est vraiment différent... Le placement sous perspective négative de la note de la dette française par l'agence de notation Fitch, qui maintient pour le moment son appréciation à AA-, montre que notre crédit est entamé, mais n'a pas disparu. Il est donc encore temps d'agir, à condition de ne plus mentir et d'agir avec détermination.
Une chose est sûre, notre principal handicap, sur ce chemin, est l'incertitude politique et la fragilité d'un gouvernement minoritaire. Sans un minimum de consensus entre les plus responsables, la situation ne risque pas de s'arranger. Prochaine étape Moody's, le 25 octobre. Entre le serrage de ceinture ou la certitude de la facture, il va falloir se décider, et vite.
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Philippe Mabille, directeur éditorial