L'argent, l'argent, dit-on ?
Michel Santi

Photo d'illustration
Reuters
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En dépit de toutes les tentatives des économistes de lui réduire son
importance, l'argent n'est pas neutre. Il refuse systématiquement de se
laisser cataloguer ou enfermer dans le rôle que tentent de lui assigner
telle école de pensée ou telle autre théorie économique. L'argent n'est pas
à prendre à la légère : ce n'est pas une denrée quelconque ou une pâte que
l'on modèle selon les besoins du moment. Ce n'est pas non plus un
lubrifiant. L'argent est très probablement l'institution la plus
déterminante de notre système capitaliste. Seul et unique instrument de
mesure du travail accompli, de la chose produite ou de l'objet échangé, il
est au cœur de notre dispositif social.
L'argent permet en effet de résorber
la crise de liquidités qui paralyse l'économie et évite la déflation qui la
tue à petit feu. Karl Marx (1818-1883) et John Maynard Keynes (1883-1946)
tombent d'accord : l'argent est le but même de toute production et de tout
service rendu. La production commence et se conclut avec l'argent. Keynes
n'évoquait-il pas la «théorie monétaire de la production» ? Même Milton
Friedman (1912-2006), chantre de l'école monétariste et ardent défenseur de
l'ultralibéralisme, prix Nobel d'économie en 1976, rejoignait Marx et Keynes
dans son appréciation du rôle crucial de l'argent.
fragilité, comme l'ont démontré les politiques expansionnistes et autres
injections de liquidités successivement mises en place aux États-Unis, au
Japon, en Chine à la faveur de la crise financière. De même a-t-on pu
constater - en creux - les ravages européens causés par l'absence (et la
peur) de l'exploitation des effets bénéfiques de l'argent. L'air du temps -
et du néo libéralisme - exige d'obtenir de l'État qu'il restreigne
docilement son train de vie afin d'équilibrer ses comptes.
des pouvoirs publics fut en parallèle dès le début des années 1990 compensé
par une expansion hyperbolique du secteur financier censée s'autoréguler car
les excès et les malversations n'étaient nullement dans son intérêt, selon
ces mêmes théoriciens... La stabilité financière serait naturellement au
rendez-vous, avec son lot de prospérité économique, de confort matériel
généralisé où les citoyens les plus méritants pourraient se partager le
gâteau de cette dérégulation.
Cette logique imparable fut même poussée encore plus loin dans le cadre de
la mise en place de l'Union européenne.
Des quotas stricts en matière de
dépense publique furent en effet arrêtés tout en éloignant des États membres
toute possibilité et toute tentation d'exploiter les vertus de l'argent.
Pour ce faire, une Banque centrale européenne fut mise en place selon un
modèle en déconnexion totale avec les politiques budgétaires et fiscales des
membres. En autiste accomplie et - devrait-on dire statutaire-, la BCE
assurerait ainsi l'approvisionnement en monnaie de nations membres de
l'Union sans nullement s'intéresser à leurs comptes publics.
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Les fondateurs
de cette Europe ultralibérale considéraient (à la suite de Friedman) que
l'argent est tellement suspect que son usage doit être strictement surveillé
par un organisme sur lequel les États - pourtant souverains - n'auraient
aucun droit de regard. L'argent était cette boîte d'allumettes que l'on
enlève à l'enfant, non sans le réprimander. Le contre-exemple européen est
particulièrement éloquent car on se rend compte que, ce faisant, tous les
ingrédients d'une conflagration pire encore que celle de la Grande
Dépression furent volontairement mis en place.
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(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.
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