Pour une stratégie nationale agricole française

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(Crédits : Reuters)
Incomplet, le projet de loi sur l'avenir de l'Agriculture de Stéphane Le Foll ? Quelques pistes à explorer, pour que l'agriculture redevienne un atout majeur de la France. Par Capucine Laurent, associée de BeCitizen et Alain Guillemin, administrateur du groupe Terrena.

En plaçant l'agro-écologie au centre de la politique agricole, le projet de Loi d'Avenir Agricole choisit un cap, mais franchit une étape non suffisante dans l'indispensable évolution du secteur agro-alimentaire français. Mardi 14 janvier, l'Assemblée nationale a voté en première lecture le projet de Loi d'Avenir pour l'Agriculture Française proposé par Stéphane Le Foll. En fixant l'agro-écologie comme objectif central de la politique agricole, ce projet a le mérite d'entériner l'idée que la transition environnementale de l'agro-alimentaire français n'est pas que synonyme de contraintes mais crée d'immenses opportunités.

Distancé depuis 2007 par l'Allemagne en termes d'exportations, victime d'une érosion progressive de ses taux de marges brutes avec un point bas à 30% atteint en 2012, ainsi que d'un très fort ralentissement des investissements (4,8% en 2012 contre 10% en 2011 et 2010), le secteur agro-alimentaire français est en berne. Face à ce constat, le projet de Stéphane Le Foll n'est pas suffisant. Car la question qui se pose aujourd'hui est bien de savoir comment déployer la transition environnementale de l'agro-industrie française pour en faire une force de différenciation et de création de valeur.

 

Une filière durable profitable à tous

Car création de valeur il y a, certains l'ont d'ailleurs bien compris, et pas des moindres. C'est par exemple le cas de MacDonalds, qui vient d'annoncer son objectif d'approvisionnement en viande de bœuf « certifiée durable » dès 2016, grâce à une démarche collaborative aux côtés de WWF, Cargill ou encore JBS. Ce projet pourrait changer profondément les modes d'élevages, en s'attaquant à une filière agroalimentaire des plus complexes, avec plus de 60 millions d'élevages à travers le monde et des pratiques agricoles, industrielles et contractuelles différentes d'un pays à l'autre.

De plus cette filière est située au cœur des enjeux environnementaux (la viande représente 28% de l'empreinte carbone de McDonalds) et sociétaux (inquiétude des consommateurs au sujet des acides gras trans, des résidus d'antibiotiques, de l'origine, etc…). Mais le succès de cette initiative passera par la garantie que cette filière « certifiée durable » est économiquement profitable pour tous les acteurs de la chaîne des valeurs.

 

Opérer un changement de culture pour sortir de la « commoditisation » et évoluer vers un marketing de l'offre

Le monde agricole a généralement associé la création de valeur à une simple différenciation en termes de techniques de production. Sans suffisamment tenir compte des attentes des marchés. Aujourd'hui le consommateur est perdu et perplexe devant la multitude des labels. Il ne perçoit plus les différences et les bénéfices qui sont exprimés en termes techniques abscons trop éloignés du produit. Pragmatisme et bon sens deviennent incontournables. Il est nécessaire de remettre l'écoute des attentes du consommateur et de la société au centre des processus de production, pour orienter les produits et le marketing vers la demande.

La clef est de développer des produits vecteurs d'une chaîne de valeurs ajoutées : une claire valeur ajoutée pour le consommateur (sécurité, plaisir, bénéfices nutritionnels, facilité d'usage,...), une valeur ajoutée économique pour l'agriculteur et enfin une valeur ajoutée sociétale (environnement, création d'emplois, préservation du tissu rural,…). Certains groupes coopératifs français ont déjà franchi le cap. Avec sa marque La Nouvelle Agriculture, les agriculteurs de Terrena valorisent directement auprès des consommateurs des pratiques innovantes mettant en application les principes de l'Agriculture Ecologiquement Intensive. Vivescia avec sa marque céréalière RESPECT'in, dans les marchés BtoB, répond à une nouvelle demande des consommateurs avec pour base un cahier des charges sous organisme de contrôle.

En Grande-Bretagne, des distributeurs ont développé des gammes garantissant le bien-être animal et créent de la valeur avec ces produits vendus jusqu'à 140% plus chers. Des industriels Irlandais (comme Dawn Meats) ont profondément adapté leurs outils industriels pour les orienter au service d'un marketing tourné vers les attentes des consommateurs.

 

 

Révolutionner les rapports de force pré-établis et inventer ensemble des modes de création de valeur partagée

Le secteur agro-alimentaire français et la grande distribution s'enlisent dans un cercle vicieux né il y a 60 ans : l'agriculteur est vu comme un simple fournisseur de matière 1ère standardisée et donc de commodités au prix toujours plus bas fixé par les autres acteurs du marché ; l'industrie agroalimentaire est et reste le maillon créateur de marque et donc de marge ; la grande distribution, seul acteur ayant le lien au consommateur détient le « market power » et impose ses vues à l'amont de la chaîne. Cercle vicieux renforcé par la LME qui, en actant une distorsion de marge entre les marques nationales et les autres produits, étrangle les détenteurs de la différenciation des produits que sont les agriculteurs. Qui disparaissent. Qui se paupérisent…

Pourtant la création de valeur partagée fait déjà ses preuves. Prenons l'exemple du projet de « filière viande de bœuf certifiée durable », mené par un groupe d'acteurs du champ à l'assiette à travers The Global Roundtable for Sustainable Beef. En permettant la définition des critères de durabilité et le développement de solutions tenant compte des contraintes économiques, environnementales et sociales de chacun, la collaboration multipartite est garante de la faisabilité technique et économique de cette démarche. Lu a de son côté développé la charte Lu'Harmony qui intègre l'ensemble de la filière (semenciers, agriculteurs, coopératives, meuniers et industriels) afin de garantir un blé de haute qualité tout en limitant les impacts sur l'environnement, et en respectant la biodiversité. Et les résultats sont là : 70% des produits Lu sont aujourd'hui fabriqués à partir de blé Lu'Harmony, ce qui représente près de 25 000 ha de culture.

 

 

Moderniser les outils de transformation et optimiser leur efficacité énergétique

L'énergie est une composante majeure des coûts de production au sein de l'agro-alimentaire, et cela est une tendance durable. L'agro-alimentaire français est le troisième secteur industriel français en termes de consommation d'énergie, la facture énergétique annuelle totale des exploitations agricoles françaises s'élève à près de 3,2 milliards d'euros. Consécutivement à des capacités d'investissement parfois limitées, ce sont, selon les estimations, entre 20 et 40 % du gisement d'économies d'énergie qui restent aujourd'hui à adresser, dont la moitié avec des temps de retour sur investissement courts.

Parmi toutes les industries françaises, l'industrie agro-alimentaire est le parent pauvre des investissements de modernisation et robotisation : elle ne représente que 4% du marché des robots dans le monde (contre 32% pour l'automobile et 26% pour l'électronique). Pourquoi déployer l'agro-écologie au champ et accroître la réglementation associée si la compétitivité du produit fini n'est pas garantie par un outil productif modernisé ? Oui à la nécessaire prise en compte des facteurs environnementaux mais dans le cadre d'un modèle économique équitable et durable.

 

Repositionner l'agriculture à son juste rang d'atout stratégique pour la France et mettre en cohérence les outils réglementaires, fiscaux et de communication

Pourquoi ne voir dans l'agriculture qu'une somme de problèmes et de contraintes ? L'agriculture est la seule activité historique française qui combine des emplois non délocalisables, un apport de solutions structurelles aux enjeux environnementaux (stockage de carbone, maintien de la fertilité des sols, gestion de l'eau), une garantie de l'autonomie alimentaire de la nation, le maintien d'une vitalité économique dans nos campagnes. De plus, elle contribue positivement à la balance commerciale. Le politique doit réaliser que l'ancrage agricole de notre pays est un atout géopolitique majeur. Et l'affirmer comme tel, tant vis-à-vis des agriculteurs, de nos concitoyens que vis-à-vis de l'extérieur. Et le considérer comme tel pour « rendre possible ce qui doit l'être », que ce soit au niveau réglementaire et fiscal.

Pourquoi imposer à nos agriculteurs de réduire leurs recours aux phytosanitaires si cela n'est pas imposé aux produits importés ? Et donner l'exemple en imposant dans les cantines de nos enfants des produits d'origine France, issus de pratiques respectueuses de l'environnement et d'industries modernisées performantes. Donner un tel signal au marché serait plus utile que de poursuivre dans la voie des subventions critiquées par les citoyens, maintenant l'agriculteur dans une situation schizophrénique (« pourquoi prendre le risque de changer si les subventions m'invitent en partie à rester comme je suis ? »).

Le modèle allemand auquel notre agro-industrie est tant comparée est révélateur de ces évolutions nécessaires. L'écart du coût de la main d'œuvre entre les filières viandes allemandes et les nôtres ne représente qu'un tiers du problème. Cessons de nous voiler la face. L'Allemagne a su en temps utile investir pour moderniser ses outils de transformation. L'Allemagne a su segmenter ses zones de production agricole en fonction de segments de marché, notamment ses régions laitières. L'Allemagne a su identifier l'énergie comme étant à la fois une contrainte pour les agriculteurs (poste de coût) et une opportunité (la biomasse est une source d'énergie renouvelable), pour décider d'en faire une opportunité (un produit au sens économique) via la mise en place d' un cadre réglementaire et fiscal incitatif au développement d'agriculteurs devenus désormais « énergiculteurs ».

Considérons collectivement l'Agriculture comme un secteur d'avenir, une chance pour la nation, une source de création d'emplois non délocalisables et une force géopolitique de premier rang. Oui, une grande alliance nationale est urgente pour que L'Agriculture Française devienne un atout stratégique durable pour la nation.

 

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>> Renforcer la confiance du consommateur, un défi pour les entreprises agroalimentaires françaises 

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Commentaires
a écrit le 27/02/2014 à 18:32 :
La PAC a tué la différenciation ! J'ai été sidéré de voir de jeunes paysans inquiets de perdre leur subvention de la PAC lorsqu'on leur a parlé de retrouver leur autonomie ! Nos paysans sont devenus des veaux et loin de me moquer d'eux, je n'en trouve pas moins la situation pathétique !
a écrit le 27/02/2014 à 13:38 :
C'est bien beau tout ces discours mais à un moment ou un autre il faudra ouvrir les yeux avant que ce soit trop. si vous voulez continuer à subventionner tout les lobbies agro alimentaires et croirent à la sécurité qu'ils vous vendent dans le seul but de bien remplir leur poche. soit!! le bio est une solution mais ça il faut y croire si pour le bien être de la planète de vos enfants petits enfants et vous même vous n' êtes pas capable d'acheter bio. soit!! vous êtes donc un bon citoyen bien formatè par la société de consommation de masse de profit sans tenir compte du reste. mai par pitié alors ne venait pas vous plaindre de la situation dans laquelle nous nous enfonçons à grande vitesse. et surtout ne faite pas la morale sur des choses que vous ne connaissez pas si vous êtes pas capable de faire un petit effort!
a écrit le 27/02/2014 à 10:40 :
Si l'article est de peu d'intérêt, entre porte ouvertes enfoncées et voeux pieux qui sonnent faux, les commentaires sont croustillants: Le bio, même édulcoré fait peur, c'est un truc d'intellos, etc... :)
En plus sachez que c'est bon à manger, et que les paysans convertis gagnent leur vie, parfois sans subventions... Mais ou va-t-on si on peut plus polluer les nappes peinards pour alimenter homo urbanis?
a écrit le 27/02/2014 à 10:22 :
Vous n'irez jamais a l'encontre des directives de Bruxelles qui a pour but de démonter la soit disant arrogance des français en matière industrielle et agricole. Pour preuve de résultat, notre situation actuelle!
a écrit le 27/02/2014 à 8:32 :
Évidemment, il ne s'agit pas s'opposer le bio et l'agriculture raisonnée, car le bio est le fer de lance pour redégager de la valeur ajoutée..l'agriculture bio a donc toute sa place, ...si des clients sont capables de payer. Mais il faudrait certainement arrêter de taper sur un secteur qui reste un des seuls compétitifs en France, de l'accuser de tous les maux, notamment d'empoisonner la planète. Je suis toujours impressionné par le professionnalisme des acteurs, des sociétés que nous ne nommerons pas mais qui sont capables de produire des millions de pots de yaourt avec zéro problème de qualité, des sociétés qui produisent des millions de boites de petits pois, à des couts extrêmement compétitifs, toutes sans aucun problème sanitaire. Non, notre alimentation issue de l'agriculture raisonnée ne pose pas de problème, non les agriculteurs généralement propriétaires ne détruisent pas leurs terres..et cela, je ne suis pas sur que les LeFoll et autres l'aient compris..
a écrit le 26/02/2014 à 21:44 :
Tout cela ressemble à des délires idéologiques d'intellos qui ne connaissent ni l'agriculture ni l'économie et ne me dit rien qui vaille.

On est clairement parti vers une forme de planification à la soviétique, avec plus de contraintes et moins de liberté, le tout pour lutter contre des problèmes qui n'existent pas.

Le résultat est prévisible, on va détruire ce qui fonctionne bien et ce sera moins de nourriture, de moins bonne qualité pour beaucoup plus cher.

Que les fans de nourriture macrobiotique ou bio-machin-chose se fournissent à prix d'or à l'AMAP du coin, grand bien leur fasse !
Mais par pitié, n'imposez pas ce mode de production absurde et incohérent à l'ensemble du monde agricole sinon, c'est la faillite annoncée de l'agroalimentaire, comme chaque fois que les philosophes et les idéologues se mêlent de ce qui les dépasse : le concret.
a écrit le 26/02/2014 à 21:03 :
OUI l’agriculture raisonnée non au bio systématique car il a un surcout important que beaucoup de gens ne peuvent s'offrir!
de plus le bio si les conditions climatique ne sont pas favorables pourrait conduire à la famine car les récoltes peuvent tomber à zéro!!!
Mais cela les bobos ne le savent pas car ils ne connaissent rien à l'agriculture et raisonnent comme des nantis!
Réponse de le 27/02/2014 à 13:58 :
si ça c"est pas un raisonnement de bobos je ne sais pas trop ce que c'est !! comment expliquez vous les études prouvant que le bio pourrait nourrir la planète ? bien sur pour ça il faut accepter de changer certaines de vos habitudes et le réel problème est bien là. Idées reçues sur le surcoût du bio, sur les difficultés de production etc etc mais qui dit tout cela ? Ah oui pourquoi n'y ai je pas pensé avant !! Bien sur les grandes firmes alimentaires mais aussi les grands semenciers etc qui ont pour seul motivation un maximum de bénéfice et le monopole. Mais bien sur tout ça pourquoi en parler? ça a toujours été comme ça et on a peur de le changer!! Soit mais dans ce cas on reste dans son coin et on ne critique pas et parle pas de ce qu'on croit connaître mais qui au final s’avère trop complexe pour notre petite personne.

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