Fillon : droite légitimiste et régression économique

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Seule l'Europe, inspirée par l'Allemagne, refuse le keynésiannisme. C'est bel et bien le modèle allemand que François Fillon veut établir en France. Par Michel Santi, économiste*

La macroéconomie est dans tous ses états. Grâce à Donald Trump. Voilà cinquante ans que les théories de Keynes sont vilipendées et ses adeptes stigmatisés, voire dédaignés. Aujourd'hui, pourtant, les opposants acharnés au keynésianisme ont perdu, en tout cas aux Etats-Unis.

 Durant la Grande Dépression, Keynes plaidait pour une augmentation de la dépense publique qui relancerait l'activité économique par la courroie de transmission de l'augmentation de la demande agrégée. Une récession est forcément une phase où l'économie produit moins du fait des fameuses « ressources non exploitées », à savoir les usines qui tournent au ralenti, les salariés et les travailleurs au chômage, les espaces de bureaux vides, etc. Pour Keynes, quand le secteur privé est sinistré, l'Etat peut et doit prendre le relais en remettant les gens au travail. Le cercle vicieux du désinvestissement et de la frilosité des acteurs économiques peut être transformé en cercle vertueux par l'entremise des réductions d'impôts, mais surtout par une intensification des dépenses publiques ayant pour effet de faire circuler l'argent et, par voie de conséquence, la dépense et l'investissement. Une récession étant souvent une phase marquée par la déprime du secteur privé, seule l'activation par l'Etat des ressources (humaines et matérielles) non exploitées est à même d'opérer le redressement de l'activité.

 Nous sommes tous keynésiens quand ça va mal!

Précepte ayant du reste été appliqué par nombre de Présidents américains -Démocrates et Républicains-, de Kennedy à Trump, en passant par le très conservateur Richard Nixon qui s'en vantait même en 1971 (« Je suis à présent keynésien »). Les économistes « orthodoxes » eurent beau discréditer le keynésianisme, mettre en cause l'intervention de l'Etat accusé de brouiller et de fausser des marchés et des intervenants censés, eux, être « rationnels ».... La pensée « mainstream » redoubla en réalité d'efforts dès le milieu des années 70 pour jeter les préceptes de Keynes aux oubliettes, arguant que les stimuli Etatiques ne pouvaient abuser les acteurs économiques qui produisaient, investissaient et embauchaient moins pour des raisons légitimes. Il n'en reste pas moins que, pour reprendre la fameuse expression de l'économiste Robert Lucas « We are all keynesians in the foxhole » (en substance: nous sommes tous keynésiens quand ça va mal), bien des administrations américaines firent du keynésianisme n'avouant pas son nom, dès lors que le contexte l'imposait.

 Les gouvernements américains ont toujours su relancer

De Reagan qui devait augmenter massivement les dépenses militaires au début des années 80, à Clinton qui ne put combattre la récession dix ans plus tard que grâce à son plan de relance fiscal, de George W. Bush qui envoya un chèque en 2008 à chaque famille américaine, à Obama et à son « American Recovery and Reinvestment Act » de 2009 qui devait permettre de juguler la Grande Récession. L'antikeynésianisme n'a jamais pleinement convaincu les Gouvernements américains successifs qui ont toujours cru aux bienfaits de l'intervention de l'Etat dans une conjoncture économique déprimée. En fait, l'anti-keynésianisme n'a jamais vraiment frayé son chemin hors des milieux académiques cautérisés et -disons-le - déconnectés des réalités.

 L'Union européenne fait les mauvais choix

Sauf dans cette Union Européenne qui semble faire systématiquement les mauvais choix, et aujourd'hui en France dont la droite traditionnaliste a désigné comme candidat à l'élection Présidentielle un champion du néolibéralisme qui entend rétrécir l'Etat, licencier cinq cent mille fonctionnaires, réduire drastiquement les dépenses publiques, tandis que la première puissance mondiale s'apprête, elle, à les intensifier. Comparé improprement à Thatcher, François Fillon serait plutôt le clone de Gerhardt Schröder qui a mis en place les infâmes réformes Härtz et leur lot de mini jobs misérablement payés. Accordons toutefois à François Fillon le mérite d'être conséquent avec lui-même et avec la classe des privilégiés dont il défend sincèrement les intérêts. En attendant, -nous électeurs français- soyons conscients que son élection à la Présidence de la République amplifiera les inégalités et achèvera de précariser des pans entiers de notre société, sans que cela ne se traduise par des améliorations sensibles de la croissance et de l'emploi.

 Le modèle allemand que Fillon a en tête

Car c'est bel et bien le modèle allemand que Fillon veut établir en France, qui culpabilise les chômeurs, qui réduit les droits des travailleurs, qui enrichit l'infime minorité des plus aisés. Ne nous y trompons pas car, sous une apparence sobre et équilibrée aux antipodes de Trump, François Fillon est le digne représentant d'une certaine droite réactionnaire déterminée à enfin démanteler cet Etat social honni pour mettre la France dans les pas de l'Allemagne, à la plus grande satisfaction d'une Europe devenue enfin globalement mercantile.

*Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est conseiller en investissements sur le marché de l'art et Directeur Général d'Art Trading & Finance. Il est également l'auteur de : "Splendeurs et misères du libéralisme", "Capitalism without conscience", "L'Europe, chroniques d'un fiasco économique et politique" et de "Misère et opulence".

Dernière parution chez « Lignes de repères » : « Plus de Capital au XXI è siècle », préfacé par Philippe Bilger.

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Commentaires
a écrit le 12/12/2016 à 16:54 :
L'opposition Keynesinisme (Demande)/Politique de l'offre est dépassée et pas pertinente dans notre modèle de société. C'est plutôt un policy mix Offre/Demande qui est pertinent : une politique de l'offre immédiate pour améliorer la compétitivité (investissements + protection contre dumping social/écologiste) une politique de la demande décalée mais annoncée pour permettre les anticipations d'investissements (par exemple calendrier d'augmentation du SMIC sur 3 ans).
a écrit le 11/12/2016 à 8:21 :
Le modèle allemand est basé sur un prix de l'énergie plus élevé pour les ménages. Cherchez à comprendre cette différence avec la France.
a écrit le 09/12/2016 à 11:48 :
Bonjour Monsieur,

vous lire donne l'impression que le modéle Keynesien est la marche à suivre.
Mais les choses ne sont pas si simples.
D'abord le modéle Keynesien génére des déficits cumulés (Ex depuis trente ans) qui en rende l'application de plus en plus difficille lorsque l'on n'est pas les USA.
Le modéle allemand est fondé sur la création d'une grosse épargne qui sera necessaire lorsque la population active va lourdement diminuer. (D'ou sa conhérence et son acceptation en Allemagne et je suis d'accord avec vous la France qui ne voit pas de baisse de sa population active n'a pas le même problème.)
Ceci dit, le débat Kenynesien sur la relance budgétaire laisse entiére toute la question du policiy mix.
Lorsque la politique de revennu laisse monter les inégalité des revennus la relance budgétaire est plus que compensée par la la baisse du multiplicateur sur l'ensemble de l'économie.
De même si l'état embauche dans quel domaine cela sera-t'il le plus efficace pour la croissance? Je peux vous assurer que mettre dix milliards sur la table pour former cinq cent-mille étudiants supplémentaire en histoire de l'art n'aura pas le même résultat à moyen terme que de former cinq cent mille roboticiens.
Hors le fait d'investir dans des infrastructures (typique d'une relance keynesienne) hormis procurer des bénéfices à Bouygues et Vinci n'est plus forcément générateur de croissance.
Il faut aujourd'hui aller plus loin dans l'analyse et mettre à disposition des décideurs un outil plus spécifique pour avoir un effet plus optimiser du policy mix.

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