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Joe Biden aurait-il oublié la biodiversité ?

Sidney Rostan (*)

Publié le 23 février 2021 à 07:00

Sidney Rostan

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OPINION. Ambitieuse. Voici ce qu'on pourrait retenir de la future politique environnementale de Joe Biden. Plan de relance verte à 2000 milliards de dollars, réintégration des États-Unis dans l'accord de Paris, investissements massifs dans la R&D décarbonée... : le programme climatique du nouveau président est bien fourni ! Pourtant, sur les 7200 mots qu'il contient, le mot "biodiversité" n'apparaît que deux fois. De quoi s'inquiéter ? (*) Par Sidney Rostan, PDG de Bioxegy.

L'intention du nouveau pouvoir exécutif américain est bien sûr louable. La campagne Biden-Harris affirmait vouloir défaire les directions engagées sous l'administration Trump et ainsi réparer quatre années de politiques environnementales chaotiques. Dans son programme, le candidat Biden soulignait la réalité des défis climatiques, et multipliait les promesses. On y lit donc un ensemble de mesures destinées à réorienter la première économie mondiale vers un développement plus durable. Sans grande surprise, l'accent est mis sur les énergies renouvelables et l'atteinte de la neutralité carbone d'ici 2050. On y mise aussi sur des évidences comme la rénovation des bâtiments, la modernisation des infrastructures et des moyens de transport, la taxation des industries polluantes et des initiatives diplomatiques en tout genre pour freiner les projets à fort impact carbone. Point positif : la création de l'ARPA-C (Advanced Research Projects Agency for Climate), un nouvel organisme de recherche qui pourra profiter d'une enveloppe massive de 400 milliards de dollars en faveur de l'innovation écologique. "C'est plus du double de l'investissement consenti pour le programme Apollo", peut-on y lire.

Mais on ne peut s'empêcher de constater une grande absente : la biodiversité. Embarrassant.

Certes, le programme du nouveau président la mentionne à deux reprises. Mais on peut regretter que c'est uniquement pour souligner les conséquences du dérèglement climatique, plutôt que pour proposer de nouvelles politiques spécifiques en la matière. C'est symptomatique : une fois de plus, la biodiversité est réduite à son rôle de victime, plutôt que de la présenter comme solution incontournable. Et la distinction est fondamentale.

Une biodiversité reléguée

Comme le souligne Shahid Naeem, professeur en biologie environnementale à l'Université de Columbia, la biodiversité est pourtant au cœur du problème. Le consensus scientifique est clair : l'interdépendance entre dérèglements climatiques majeurs et stabilité des écosystèmes est flagrante. Sécheresses, canicules, excès de GES, inondations, maladies infectieuses... tout est lié directement ou indirectement à l'état du monde vivant. Il convient d'évoquer un seul exemple édifiant pour s'en rendre compte : d'après une récente étude du FMI, en rétablissant la population mondiale de baleines à son niveau datant d'avant la chasse massive, c'est-à-dire 4 à 5 millions d'individus, nous pourrions espérer qu'elles participent à elles seules à la séquestration de 1,7 milliard de tonnes de CO2 par an, en favorisant la croissance du phytoplancton dans les océans. C'est l'équivalent de près de 5 fois les émissions de la France entière ! Et s'il fallait le rappeler, c'est bien encore notre relation dysfonctionnelle à la biodiversité qui est à l'origine même de la pandémie de la Covid et de ses conséquences sanitaires, politiques et économiques.

Bien trop souvent, la biodiversité est reléguée au bas de la hiérarchie des priorités. Or la nouvelle administration Biden n'aura pas le choix : régler les enjeux environnementaux, c'est peut-être certes investir dans de nouvelles technologies vertes, panneaux solaires ou véhicules électriques, mais en réalité, c'est surtout définir un plan d'action limpide pour retisser les liens avec le reste des êtres vivants. Et cela ne saurait se limiter au fait de mettre la nature sous cloche. Car si l'on peut effectivement se réjouir de la promesse d'une enveloppe de 9,5 milliards de dollars pour restaurer et protéger les parcs nationaux, ainsi que d'un investissement annuel de 900 millions de dollars pour le Land and Water Conservation Fund, ces politiques sont malheureusement insuffisantes et trop modestes par rapport à la gravité de l'enjeu. D'ailleurs ce décalage n'est pas propre aux États-Unis.

Pour prendre un exemple, dans le cadre de la présidentielle de 2017, la biodiversité n'était mentionnée que 3 fois au total dans le programme de Jean-Luc Mélenchon (contre 28 occurrences pour le mot économie). Idem outre-Rhin : dans les 50 pages du programme structurant du parti CDU allemand, le mot biodiversité n'apparaît que 3 fois, pour seulement 10 lignes au total.

"Nature by design"

Il convient alors de poser la question suivante : que pourrions-nous espérer voir apparaître dans les futurs programmes politiques ? Plus largement, que pourrions-nous attendre des actions gouvernementales en matière de biodiversité ? La réponse se trouve peut-être en partie dans une approche nouvelle appelée "nature-based solutions", comprendre "solutions fondées sur la nature". Définie en 2016 par l'UICN, l'Union Internationale pour la Conservation de la Nature, elle désigne les actions visant à protéger, et surtout à gérer de manière durable les écosystèmes naturels pour relever les enjeux de société, assurer le bien-être humain et produire des bénéfices pour la biodiversité.

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On pourrait évoquer l'exemple d'une solution développée par Suez en Chine : afin de compléter l'action des stations d'épuration et traiter les eaux usées du parc industriel de Shanghai, l'entreprise a conçu une zone humide artificielle, appelée Zone Libellule. Celle-ci mise sur l'ingéniosité des mécanismes et des facultés de la nature pour purifier l'eau. Ainsi, cette zone recrée un véritable écosystème : plancton, diatomées, micro ou macrophytes et autres végétaux aquatiques viennent absorber, filtrer, réguler et biodégrader. En plus d'offrir un habitat supplémentaire pour de nombreuses espèces, la Zone Libellule vient éliminer les micropolluants présents dans les eaux usées.

Citons aussi le projet de restauration des récifs d'huîtres menés par l'économiste environnemental Timm Kroeger dans le Golfe du Mexique : en plus de créer une centaine d'emploi et d'assurer une retombée économique régulière pour les communautés locales, ces récifs ont contribué à réduire la hauteur des vagues de 90% pour protéger le littoral, ainsi qu'à réduire les émissions d'azote locales de plusieurs milliers de kilogrammes par an, grâce à l'action épuratrice des huîtres. Un projet bientôt repris dans le port de New York.

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Le biomimétisme, approche d'innovation consistant à s'inspirer de la sophistication des techniques et mécanismes présents dans la nature, pour concevoir des technologies plus intelligentes, fait partie de ces nature-based solutions. À noter qu'en la matière, on observe un réel essor des publications scientifiques en Chine, en Allemagne et aux États-Unis. La bio-inspiration pourrait peser jusqu'à 425 milliards de dollars dans le PIB américain à l'horizon 2030.

Espérons que ces chiffres édifiants ne tombent pas dans l'oreille d'un sourd à la Maison-Blanche.

Sidney Rostan (*)

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