Le confinement, révélateur de l’état d’urgence numérique français

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(Crédits : POOL)
TRIBUNE. « N'attendons plus pour déclarer l'état d'urgence numérique : le "monde d'après" doit être celui de l'inclusion numérique ».

Pour atténuer les effets du confinement lié à l'épidémie du Covid-19, le numérique s'est révélé crucial. En quelques heures, des millions de Français se sont retrouvés en ligne. Les infrastructures Internet ont tenu malgré la forte hausse de leur utilisation et le numérique a permis à la France de rester debout : recours à la télémédecine pour les premiers diagnostics contribuant au désengorgement des hôpitaux, maintien du lien social par visioconférence, continuité des services publics en ligne, etc. Nombreux sont ceux qui ont également goûté aux joies et aux difficultés du télétravail dont l'usage a été multiplié par sept depuis le début du mois de mars. Les enseignants se sont quant à eux prêtés à l'école à domicile et il s'agissait pour beaucoup d'une première. Une chose est sûre : la crise sanitaire aura accéléré, pour des raisons de survie, la transition numérique de très nombreuses organisations.

Ce recours accru au numérique n'aura toutefois pas été un long fleuve tranquille et les difficultés rencontrées par les Français sont nombreuses : le mauvais équipement informatique de certains, les difficultés d'accès à des réseaux de qualité ou encore la mauvaise maîtrise des usages et des outils numériques en sont quelques exemples marquants. Face à cet état d'urgence numérique, le temps de la mobilisation générale est venu.

Le confinement, double peine pour les exclus du numérique

Vient tout d'abord la question de l'accès aux équipements. De nombreux Français ont été pris de court lorsqu'il s'est agi d'imprimer depuis chez soi une attestation de déplacement. Le lancement d'initiatives d'impression solidaire ou l'insertion d'attestations de déplacement dans les pages de la presse quotidienne régionale ont permis de pallier quelques difficultés du quotidien, mais pas d'éliminer le sujet plus structurel de l'accès aux équipements numériques. Plus récemment encore, afin de maintenir la distanciation sociale dans ses rames, la SNCF a annoncé imposer la réservation en ligne d'un coupon gratuit pour accéder à certains TER particulièrement empruntés par les voyageurs : un coupon à imprimer depuis chez soi ou à télécharger sur son smartphone.

A cet enjeu d'équipement s'ajoute le sujet du réseau, et qui dit réseau dit bien souvent inégalités territoriales. Ainsi, alors que le recours à Internet devenait essentiel en confinement, certains de nos concitoyens ont fait l'expérience d'une mauvaise connexion internet : on imagine sans aucune difficulté toutes les limites posées au télétravail, à l'école à distance ou encore à la télémédecine.

Une fois ces difficultés liées à l'accès au matériel et au réseau dépassées, la question des usages et de la maîtrise des services numériques se pose souvent plus vite que prévu. Le constat, nous le connaissons déjà, mais il est utile de le rappeler tant il est exacerbé par la crise que nous traversons : 13 millions de Français demeurent aujourd'hui encore éloignés du numérique. Derrière ce chiffre se cache une multitude de situations, d'expériences, d'incompréhensions ou de souffrances.

Contrairement au lieu commun qui consiste à opposer une jeune génération "digital native" née avec Internet et une génération plus âgée éloignée du numérique, cette inégalité dans les usages numériques est en fait diffuse et concerne tous les âges. Certains facteurs sont bien sûr "aggravants". On retrouve là encore la question décidément bien présente des inégalités territoriales. Ainsi, selon la mission société numérique de l'Etat, seulement 60% des Français habitant dans des communes rurales se déclarent compétents pour utiliser un ordinateur, contre plus de 75% dans l'agglomération parisienne. A cela s'ajoute l'absence ou du manque de qualification : selon le Conseil d'orientation pour l'emploi, 31% seulement des personnes peu qualifiées ont un niveau suffisant de compétences numériques, contre pas moins de 84% des personnes très qualifiées.

Les exclus du numérique ont donc subi une double peine durant le confinement. Si une grande partie des élèves de l'éducation nationale, par exemple, a pu bénéficier de cours donnés à distance par des enseignants dont il faut aujourd'hui saluer l'engagement et l'agilité, les chiffres parlent toutefois d'eux-mêmes : selon le gouvernement, entre 5 et 8% des élèves avaient décroché fin mars de l'enseignement à distance, soit entre 620.000 et 992.000 élèves.

Quant aux entreprises, si bon nombre d'entre elles ont pu poursuivre leur fonctionnement à distance, le confinement a également mis en lumière le retard pris par certains acteurs économiques dans leur transition numérique, qui n'est aujourd'hui plus une option pour l'avenir.

Face à ces difficultés, de nombreuses solutions et initiatives solidaires ont été lancées dans l'urgence de la crise. Les acteurs de la médiation numérique ont lancé une plateforme téléphonique d'aide à la réalisation des démarches en ligne, pendant que des entreprises faisaient don de matériel informatique à des structures de l'aide sociale à l'enfance pour permettre aux écoliers d'avoir accès à l'éducation.

Le temps des solutions et de la mobilisation collective

Dans ces nombreuses difficultés se dessinent déjà les solutions à imaginer. Tout d'abord, la poursuite sinon l'accélération des investissements en matière d'infrastructures et de réseaux résonne quant à elle comme une évidence pour permettre à chaque Français d'avoir accès à une connexion de qualité via la fibre.

Ensuite, s'agissant des compétences, cette crise aura montré que de trop nombreux Français demeurent aujourd'hui encore éloignés du numérique et de ses opportunités. La question des aptitudes aux outils et aux pratiques numériques se pose à deux niveaux complémentaires : tout d'abord, les savoir-faire de base pouvant bloquer l'accès à des services essentiels ou des ressources en ligne (savoir envoyer un mail avec une pièce-jointe, maîtriser les outils bureautiques de base, faire une demande administrative, etc.). Vient ensuite la maîtrise plus globale de la culture numérique, permettant de comprendre la société numérique dans laquelle nous vivons, les profondes transformations à l'œuvre au sein du monde du travail, et de disposer d'un minimum de codes et de savoir-être propres à cette nouvelle culture.

L'acquisition de ces compétences numériques n'est pas automatique. De nombreux lieux de médiation numérique proposent aujourd'hui des services d'accompagnement vers le numérique, gratuits ou pris en charge par les acteurs publics : des lieux stratégiques pour construire une société numérique plus inclusive, qui s'articulent sur le territoire avec un maillage de tiers-lieux de plus en plus nombreux. Certains ont ainsi réalisé qu'ils vivaient à quelques encablures d'un fablab disposant d'une imprimante 3D, à bien des égards utile pour fabriquer une visière en temps de crise sanitaire.

Des initiatives complémentaires ont également été développées ces dernières années pour mettre l'accent sur le développement des compétences des citoyens. En France, la construction d'un référentiel des compétences numériques a abouti au lancement de la startup d'Etat Pix, service public en ligne permettant l'évaluation, le développement et la certification des compétences numériques. En parallèle, la Grande Ecole du Numérique, réseau de formations inclusives aux métiers du numérique, a pris de l'ampleur pour rassembler aujourd'hui plus de 700 formations innovantes ayant démontré leur efficacité et répondant directement aux besoins exprimés par les recruteurs.

Si les solutions existent, les enjeux d'exclusion numérique sont tels qu'il est aujourd'hui urgent d'accélérer le mouvement. Il s'agit notamment d'accompagner massivement celles et ceux qui sont en souffrance avec le numérique pour garantir leur bon accès aux droits et pour permettre à tout un chacun de saisir pleinement ces opportunités.

Avec la crise sanitaire, la transformation numérique des pratiques a franchi une étape. L'adoption massive de nouveaux usages dématérialisés par les administrations et les entreprises rend plus crucial que jamais ce défi de l'inclusion numérique. Cet enjeu ne saurait relever uniquement des acteurs publics : les entreprises, elles aussi, devront faciliter et accompagner autant que possible la montée en compétences numériques de leurs collaborateurs. L'objectif est d'autant plus clair qu'il est stratégique : permettre à leurs salariés de maintenir un haut niveau d'opérationnalité et d'employabilité, un levier essentiel pour renforcer leur compétitivité durant et après la crise.

Une mobilisation de tous les acteurs (État, collectivités, associations, entreprises) doit donc pouvoir aboutir au lancement d'un vaste plan d'investissement dans les compétences numériques des Français, que l'on parle du demandeur d'emploi, de l'agricultrice, du travailleur social, de la salariée de TPE/PME, du commerçant, de la jeune écolière ou encore du retraité. Le médiateur numérique, accompagnateur et facilitateur de cette transition vers le numérique, doit se voir reconnaître le rôle clef qu'il joue dans ce changement de paradigme. L'accompagnement dans la montée en compétences numériques ne pourra être un one-shot, tant l'évolution rapide des technologies et des usages nécessite une mise à jour régulière des connaissances. Nous aurons donc besoin d'agir dans la durée.

N'attendons plus pour déclarer l'état d'urgence numérique : le "monde d'après" doit être celui de l'inclusion numérique.

Signataires (*) :

  • Pierre Verlyck, Directeur général de POP School
  • Géraldine Plenier, Directrice générale de Positive Planet France
  • David Lacombled, Président de La villa numeris
  • Jean Guo, Directrice générale et co-fondatrice de Konexio
  • Eric Faidherbe, Président-Directeur général d'ID-Formation
  • Emmanuel Vandamme, Président du Groupe POP et coordinateur du Hub numérique inclusif des Hauts-de-France
  • Emmanuel Letourneux, Président de Ensemble Communications Participatives
  • Hugo Marcotte-Ruffin, Secrétaire général de l'association Digicode
  • Laure de la Raudière, députée d'Eure-et-Loir

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Commentaires
a écrit le 29/05/2020 à 0:07 :
En Bretagne, on a mis en place une multitude de comités et d'agence locales soit disant pour piloter le déploiement de la fibre, avec pour résultat d'être une des trois pires régions de France en matière de raccordement. Dans le finistère en particulier on ne sait meme plus qui va installer la fibre, ni quand.
Il est pourtant évident que l'internet ne peut se comprendre et se concevoir en ayant l'eprit de clocher et en multipliant les réunions stériles. Si Macron veut être réélu, il a grand intérêt à respecter ses promesse de raccordement internet et donc engager l'état au lieu de déléguer à des opérateurs qui pratiquent l'autosatisfaction et à des élus rétrogrades.
a écrit le 25/05/2020 à 21:29 :
Version optimiste : donc il a fallu 30 000 morts environ pour que nos chers représentants de la nation, de tous bords, prennent conscience des difficultés numériques des français. Version pessimiste : plus de numérique, ce sont des emplois en moins, la perte de lien sociaux, l'exclusion des plus démunis et des plus âgés (tant mieux, en macronie ultralibérale ce sont des boulets improductifs), des tracasseries administratives en plus pour la plupart des gens (allez expliquer votre problème à une boite vocale).
a écrit le 25/05/2020 à 14:34 :
peut on me rappeler l'impact écologique de cette non nécessité ?
a écrit le 25/05/2020 à 13:48 :
"L'accompagnement dans la montée en compétences numériques ne pourra être un one-shot, tant l'évolution rapide des technologies et des usages nécessite une mise à jour régulière des connaissances"

Exactement, par ailleurs, je le vois avec mes enfants qui savent très bien se servir d'internet mais d'abord et avant tout pour se divertir tandis que c'est toujours bibi qui gère le reste, ils ne savent même pas comment fonctionnent un ordinateur mais il est évident que les pratiquant beaucoup ils n'en ont pas peur ce qui leur donne un avantage considérable pour assimiler.

La jeunesse n'est donc pas, et loin de là, synonyme de science informatique infuse, la globalisation ne pouvant plus continuer sur le rythme effréné des échanges physiques du fait de la destruction de la nature et de l'humanité, bien former les gens dans le domaine du numérique mais aussi en amont et en aval,de 7 à 107 ans est indispensable.

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