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Le président argentin Javier Milei veut faire valser les privilèges... tout en s'entourant de la « Casta »

Par Nathalie Janson et Nikolai G. Wenzel (*)

Publié le 04 avril 2024 à 07:46

Le président argentin Javier Milei.

Le président argentin Javier Milei.

Reuters

Le Quotidien Numérique

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Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Bien qu'ayant été élu avec 50% des voix, Javier Milei est confronté, dès sa prise de fonction, aux groupes d'intérêt peu enthousiastes à l'idée de perdre leurs privilèges. (*) Par Nathalie Janson, professeur associé d’économie au sein du département Finance à NEOMA Business School et Nikolai G. Wenzel, professeur d'économie à l'Universidad de las Hespérides, et chercheur associé au American Institute for Economic Research.

Le président argentin Javier Milei a marqué ses cents premiers jours au pouvoir en faisant face à bien des déboires de la part des groupes d'intérêts argentins. Cet "outsider" de la politique s'est donné comme mission de réparer des décennies de ravages péronistes. L'Argentine en 1910 était le huitième pays le plus riche du monde. S'ensuivit un siècle de ravages péronistes et l'argentin moyen qui était seulement 25% moins riche que l'américain l'est de 400% aujourd'hui !

Ce corporatisme à l'américaine, inspiré des idées fascistes de Benito Mussolini, a joué le populisme avant l'heure.  Redistributions de revenus, nationalisations d'industries, favoritisme politique... Le péronisme a transformé l'Argentine en cas d'école de déséquilibre macroéconomique et de pauvreté.

Javier Milei, économiste de formation, est arrivé au pouvoir avec un programme aussi simple qu'impossible à réaliser : sauver l'économie du péronisme, face à une hyperinflation galopante, une fiscalité malade et une régulation asphyxiante. Bien qu'ayant été élu avec 50% des voix, Javier Milei est confronté, dès sa prise de fonction, aux groupes d'intérêt peu enthousiastes à l'idée de perdre leurs privilèges. Les péronistes contrôlent encore 31 des 72 sièges au Sénat argentin, et 102 des 257 à la Chambre des Députés, ainsi que 11 des 24 provinces argentines. Bien que le peuple argentin soutienne les réformes du président, les groupes d'intérêts - syndicats, ONGs, fonctionnaires - qui vivent de leur rente sur le dos des contribuables et d'une économie exsangue, s'opposent farouchement à la perte des privilèges acquis au fil des décennies.

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La théorie des choix publics

Javier Milei est tout simplement victime d'un classique de la théorie des choix publics (Public Choice Theory) qui démystifie l'idée selon laquelle le fonctionnaire agit dans l'intérêt général. A défaut de décevoir beaucoup de lecteurs, les individus égoïstes dans l'action mercantile ne se transforment pas en anges vertueux quand il s'agit du "service" public. La théorie des choix publics transpose le comportement égoïste des individus dans la sphère politique: la politique comme n'importe quelle autre activité humaine, est menée par des êtres rien de plus humains, avec des intérêts et des préférences individuelles, qui répondent aux incitations créées par les institutions en place. Ainsi avons-nous vu, au fil de l'histoire, des entrepreneurs qui polluent ou abusent les consommateurs, mais aussi des entrepreneurs qui servent l'humanité grâce à leurs inventions salvatrices comme les vaccins ou les antibiotiques ou bien qui contribuent à l'amélioration des conditions de leurs salariés comme Marks & Spencer au début du 20ème siècle avec sa politique salariale avant-gardiste ou bien des entreprises adeptes du capitalisme conscient comme Wholefood et Trader Joe. De même, les Etats sont capables des pires atrocités - allant de la guerre au génocide, comme ils peuvent être les meilleurs garants des droits de l'homme et du respect des lois.

La théorie des choix publics explique, notamment, les coalitions politiques, la connivence des élites politiques au-delà des partis, le recentrage des promesses électorales entre le premier et le deuxième tour, et bien d'autres questions politiques.  La théorie développée par l'économiste Mancur Olson (1932-1998) des coûts dispersés et des bénéfices concentrés, illustre bien ces situations : les groupes d'intérêt reçoivent des bénéfices, dont le coût est payé par l'ensemble des contribuables ou des consommateurs. L'exemple le plus classique est sans aucun doute celui des politiques agricoles. Par exemple, en Europe, le coût de la politique agricole Européenne (PAC) qui représente 40% du budget Européen est de 30 centimes mensuel par habitant avec environ 1,5% des bénéficiaires touchant 30% du montant total des aides. En Argentine, nous observons des politiques similaires avec le recours aux droits d'exportation sur les produits agricoles qui génèrent essentiellement des revenus pour l'État, dispersant ainsi les coûts parmi les producteurs agricoles, tandis que les bénéfices de ces politiques (sous forme de recettes fiscales accrues) sont perçus par le gouvernement et utilisés pour financer divers programmes sociaux et de développement. Sur la base de ces exemples, on comprend les motivations des trois groupes d'acteurs:  (1) les groupes d'intérêt se battront d'arrache-pied pour garder leurs bénéfices, et seront prêts à acheter des privilèges politiques (par la corruption, ou par la voie légale des contributions électorales); (2) les consommateurs et contribuables ne seront probablement pas conscients du faible coût individuel qui leur est imposé, 30 centimes en l'occurrence ici. S'ils en prennent conscience, le coût d'une campagne politique pour se délester de l'impôt sera bien supérieur à l'impôt lui-même; et (3) la classe politique raffole de telles actions politiques : elles peuvent s'assurer du soutien des groupes d'intérêts, sans s'attirer la colère de ceux qui paient un petit cout disperse.  Ainsi peuvent perdurer tant de politiques injustes et sans bénéfice social.

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Javier Milei a fait preuve de détermination après son investiture en passant le décret (Decreto de Necesidad y Urgencia, ou DNU, 70/2023) pour libérer l'économie de l'asphyxie péroniste.  Le DNU vise principalement la dérégulation : du marché immobilier, de la santé, de la protection du consommateur, des contrôles des prix, des entraves aux contrats, des marchés du travail, et plus.  Selon la loi argentine, un décret présidentiel reste en vigueur pendant un an (soit jusqu'au 31 décembre 2024), à moins que les deux chambres du pouvoir législatif s'y opposent.  Dans la tradition politique argentine depuis la constitution de 1994, sous laquelle le pouvoir était bouclé par les péronistes, le législatif ne s'oppose pas aux décrets présidentiels. Hélas, la tradition du décret a toujours représenté une expansion de la dépense publique, avec des bénéfices concentrés et des coûts dispersés.  Javier Milei rue dans les brancards, et tente de faire valser des privilèges. Le 14 mars, le Sénat argentin a rejeté le décret, par 42 voix contre à 25 pour (rappelons que les péronistes contrôlent 31 sièges).  Ce même Sénat avait rejeté (au mois de février) un grand projet de loi de libéralisation économique de Milei.  Le projet de loi est en révision, et le DNU est maintenant l'objet d'un débat (et bientôt d'un vote) au sein de la Chambre des Députés.

Milei fait maintenant face à un dilemme classique de la théorie des choix publics:  malgré son soutien populaire, il a besoin d'alliés politiques, issues de la même classe politique (qu'il a nommé la Casta) qui a détruit le pays pour s'enrichir et privilégier ses amis.  Au-delà de la Chambre, Milei est en négociation avec les gouverneurs des provinces argentines (11 péronistes sur 24), dont il pourrait acheter le soutien politique si important en rétablissant des dépenses publiques qu'il a coupées pour réduire le déficit budgétaire.

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Milei avait promis 17 mois d'austérité pour la convalescence de l'économie argentine avec du sang et des larmes. Le taux de pauvreté s'est accru passant de 40% à 50% et la croissance devrait reculer de 4% cette année.  Il fait maintenant face à une opposition qui ne veut pas renoncer à ses privilèges... la période est délicate puisqu'il faut rallier à sa cause la « Casta » peu disposée à se mettre au régime.

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